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Publié par Jacques Teissier

Les choses que nous avons vues, de Hanna Bervoets

Un roman sur les nettoyeurs du Web

     Premier roman de la Néerlandaise Hanna Bervoets traduit en français, Les choses que nous avons vues est aussi le premier roman publié par une prometteuse et toute nouvelle maison d’édition installée à Marseille : le bruit du monde.

Il est bon de préciser que c’est un roman, car le thème principal du livre traite en effet d’un sujet de société qui nous concerne tous : la modération des contenus de l’un des plus importants réseaux sociaux actuels. Mais ce qui fait l’intérêt de ce roman  – qui nous révèle par ailleurs tout un aspect sensible de l’Internet d’aujourd’hui – c’est qu’il porte sur la vie et les relations interpersonnelles au sein d’un groupe de modérateurs « nettoyeurs du Web ».

Au fil des mois, entre ses nettoyeurs des amitiés se nouent, se font et se défont. Elles ne sont pas dépourvues d’ambigüités ni de difficultés liées à la nature de leur travail. Nous découvrons comment celui-ci, de façon insidieuse, va influer sur leur personnalité et leurs relations privées, amicales ou amoureuses. Ce « nettoyage » se fait selon des consignes et des critères rigoureux, et porte sur des messages, des photos ou des vidéos qui ont été signalés offensants par certains utilisateurs, mais aussi (procédé maintenant classique) par une I.A. qui informe les humains d’éventuels risques juridiques encourus par l’entreprise.

« À la suite du battage médiatique autour du procès que vous intentez au nom de mes ex-collègues, on suppose que nous étions assis derrière nos écrans, apathiques, que nous ne savions pas ce que nous faisions, ni dans quoi nous nous étions fourrés, qu’on nous bombardait sans aucune préparation de milliers d’images choquantes qui nous grillaient presque instantanément le cerveau – eh bien ce n’était pas comme ça. Du moins pas tout à fait, et pas pour tout le monde » écrit la narratrice Kailegh à Stitic, l’avocat du groupe qui défend une action collective menée par certains « nettoyeurs » contre la société qui les emploie.

Et en effet, l’univers professionnel que décrit Hanna Bervoets est plus paradoxal et plus dangereux. Lecteurs de ce roman, nous sommes confrontés nous aussi à des questions que chaque internaute peut se poser : comment réagirais-je si j’étais bombardé plusieurs heures par jour et cinq jours par semaine par des vidéos parfois atroces, montrant des scènes de suicide ou de mutilations en direct, ou si j’étais obligé de lire des milliers de textes d’un racisme assumé ou bien d’appels à la violence ou au meurtre, avant de prendre la décision d’en censurer certains et d’en laisser d’autres s’afficher ? Comment ma vision du monde et mes relations sociales, amicales ou amoureuses pourraient-elles en être affectées ? Pourrais-je devenir plus sensible à des thèses conspirationnistes ? Basculer vers un mouvement sectaire, comme le font quelques-uns des collègues de Kailegh qui se retrouvent aspirés par la mouvance platiste, précipitant ainsi la rupture de celle-ci avec certains de ses amis les plus proches ? Et dans la foulée, le lecteur peut aussi se demander comment la relation amoureuse que noue Kailegh avec sa collègue Sigrid va bien pouvoir résister à cet environnement malsain.

Cette façon de relier la vie intime de la narratrice avec la description détaillée des côtés les plus noirs du Web donne à ce court roman une force inattendue. Une force liée à la subtilité des descriptions de chaque situation vécue et imaginée, une subtilité qui n’attend pas de réponse univoque. Ce sera à chacun des lecteurs de trouver la sienne.

 

Les choses que nous avons vues
Hanna Bervoets
Traduit du néerlandais par Noëlle Michel

 

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