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Chapitre 1.

 

Propose logement gratuit en échange de services. Tel. 06 99 98 00 48 .

 
Écrire une annonce plus concise, c’était mission impossible. Après l’avoir collée sur la porte vitrée du bistrot, Sandrine, la quarantaine pétillante et joviale, avait haussé les sourcils en me dévisageant d’un air aussi amusé qu’interrogateur. Elle évitait les commentaires superflus, attendant quelques détails qui lui permettraient de répondre aux clients curieux. Car les curieux, même ici, il y en avait.

 

Sandrine et Henri tenaient l’unique bistrot à 20 kilomètres à la ronde, mais ils étaient aussi, et dans les mêmes locaux, épiciers, buralistes, marchands de journaux et agents immobiliers. N’eût été la relative exigüité de leur maison, ils auraient volontiers ajouté le commerce des fringues, des téléphones portables, de la mercerie, des matériaux de construction, des vêtements et autres babioles. Naturellement, cette multitude de cordes à leur arc rendait le lieu incontournable pour les 450 habitants de la Vallée, éparpillés sur soixante kilomètres carrés : la Lozère n’était pas pour rien le département le moins peuplé de France.

 

De mon côté, depuis mon installation, je me contentais le plus souvent, pour la nourriture, de tirer sur les bocaux de légumes stérilisés et de confitures préparés par Élise. Comme certains avaient cinq ans d’âge, il était plus que temps de s’en occuper, et je me disais qu’à son retour elle pourrait me remercier ! Si je fréquentais donc cet endroit vital, c’était moins pour y faire des achats que pour compenser une inclination à la solitude qui n’était pas totalement satisfaisante. De ce point de vue, l’annonce affichée au bistrot pourrait être  utile, même si son principal objectif était ailleurs.

 

D’un naturel plutôt taciturne, un trait de caractère que l’isolement de ces dernières semaines avait accentué, je préférais en dire le moins possible à Sandrine. Je lui répondis en me raclant la gorge, comme si j’avais perdu l’habitude de parler. D’ailleurs, c’était le cas.

– Au cas où quelqu’un te poserait la question, le logement est situé à Sauvagnac, dans la maison d’Élise. Les « services » ne demandent pas de compétence particulière. 

– Tu cherches plutôt un homme, ou une femme ?

– Je m’en moque.

– Je comprends, mais tu es tout seul dans ce coin perdu, tu ne vois jamais personne. Tu ne crois pas qu’une femme... ?

 

En observant sa moue ironique, j’avais compris qu’elle me provoquait afin de me faire réagir et me pousser à m’épancher davantage. Je n’étais pas tombé dans le panneau.

– Si je cherchais une femme, je ne viendrais pas afficher une annonce chez toi. Dis-moi plutôt si tu connais des gens susceptibles d’être intéressés.

 

Bien sûr qu’elle en connaissait ! La Vallée était réputée dans toute la région pour abriter une population de marginaux : hippies sur le retour, néo-hippies, bobos en rupture de vie citadine, babas cools, tous en quête d’un ressourcement ressenti comme nécessaire dans ce monde voué à toutes les dérives d’un libéralisme de plus en plus sauvage.  

–         Il passe du monde, et... oui, certains d'entre eux peuvent être intéressés, avait répondu Sandrine. Tu devrais avoir des appels assez rapidement.

 

Sur le coup, j’avais été sceptique. Le « monde » dont elle parlait, ça devait être quoi... 40 à 60 personnes par jour, à tout casser ?

Mais j’ai dû reconnaitre qu’elle avait raison : le bouche-à-oreille, même avec une aussi faible densité de population, fonctionnait bien, ici. Le soir, j’avais reçu un appel. Un type à la voix jeune et décidée. Sans entrer dans les détails, nous avions fixé un rendez-vous au bar à 9 heures, le lendemain. Un choix qui évitait des explications laborieuses sur l’introuvable chemin qui permettait d’arriver à Sauvagnac.

 

* * * *

Je passai la nuit dans la cabane, comme je le faisais depuis quelques jours. Une nuit  calme, il est vrai que le système d’alerte que j’avais installé me rassurait suffisamment pour éviter les insomnies. Je sortis au moment précis où le soleil d’automne commençait à poindre derrière la ligne d’horizon bleutée d’une Corniche des Cévennes dominant l’autre rivage de la vallée. La maison d’Élise, placée à mi-pente de la montagne, surplombait un moutonnement d’arbres qui ondulaient sous le vent frais du petit matin. À perte de vue, le regard survolait une mer de châtaigniers aux feuilles virant à l’ocre, parsemée d’îles irrégulières de chênes verts dont la couleur  pâle faisait contraste, même au plus lointain.

 

Depuis la terrasse, pas une autre habitation n’était visible. La seule manifestation d’une présence humaine, c’était la route, serpent minuscule qui se faufilait depuis le village jusqu’à la Corniche. En dehors de la saison touristique, il ne devait y passer plus qu’une dizaine de voitures par jour.

 

Depuis mon retour à Sauvagnac, lieu qui m’avait semblé idéal pour la période de convalescence que les médecins m’avaient imposée, la sensation d’être coupé de la civilisation m’émerveillait sans cesse, heure après heure, jour après jour, semaine après semaine. Cette rupture bienvenue avec l’agitation de la ville, ses joies et ses douleurs, ses peines et ses divertissements, je la ressentais comme un privilège dont j’avais bénéficié pendant mon enfance, quand Élise m’avait recueilli après la disparition de mes parents. Ce privilège, je le retrouvais maintenant, intact, après mes années d’exil à Montpellier, puis à Paris.

 

Certains jours, je trouvais amusant de me considérer comme un ermite, mais un ermite sans racines religieuses. C’était une vision irréelle des choses : un ermite sans religion ne serait qu’un banal misanthrope, et certains jours, j’avais vraiment besoin de voir un visage, d’échanger quelques mots, de partager des idées, d’être accueilli par un sourire, même s’il n’était que  commercial.

 

Finalement, je devais admettre que ce que je recherchais, c’était une tranquillité toute bête, paisible et sans complication, la possibilité de méditer, de lire, d’écouter de la musique, de bricoler, ou simplement de contempler le paysage sans être dérangé par quiconque. Un penchant que j’assumais sans problème de conscience, sauf lorsque je me demandais comment les choses se passeraient avec Diva, quand elle viendrait ici pour passer sa semaine de congés. Nous n’avions jamais vécu ensemble, jamais partagé les gestes du quotidien. Pour nous, ce serait un bon test.

 

Je partis à 8 h 45, arrivai au bistrot dix minutes plus tard et commandai à Sandrine un café serré que je dégustai dans la véranda en savourant la douceur de l’arrière-saison, qui présentait à mes yeux pas mal d’avantages. Dont celui de remplacer les nombreux et exubérants touristes de l’été par de rares et discrets randonneurs grisonnants, capables, à l’automne de leur vie, d’apprécier cette saison où la nature commence à se replier sur elle-même avant de s’enfoncer dans une mort cyclique programmée. Je trouvais fascinante cette identification, si perceptible, entre leur propre vie et le cycle des saisons.

 

Sandrine, qui lavait des verres derrière le comptoir,  regarda vers le petit pont à proximité de la place et m’interpella.

– David, je crois que c’est pour toi. C’est le jeune que j’ai vu hier après ton départ.

 

En fait, il y avait deux hommes. À vue de nez, une vingtaine d’années pour le premier, autour de quatre-vingts ans pour le second. Le plus jeune était aussi grand que moi, le crâne rasé, un visage ouvert et souriant, des yeux d’un bleu intense. Il portait un poncho des Andes, un hakama indigo classique à sept plis, des sandales de cuir jaune et un sac à dos artisanal peu chargé, qui tressautait à chacun de ses pas. Il dépassait d’une tête le vieux qui marchait à ses côtés et qui semblait particulièrement agité et bavard. Mince, d’apparence dynamique malgré son âge avancé, son visage mobile et expressif ne prenait aucun repos. Des lunettes aux verres minces et une masse encore épaisse de cheveux blancs lui donnaient une allure de vieillard distingué et plutôt intello. Il était habillé de manière décontractée avec son blouson de cuir noir, dans les poches duquel il enfouissait obstinément ses mains ; sa chemise blanche et ses chaussures de ville noires formaient un contraste surprenant avec son pantalon à carreaux en tissu écossais jaune et vert.

 

Je leur fis un signe. Ils s’approchèrent et le plus jeune me serra la main en se présentant. Une poignée de main ferme, solide, destinée à inspirer confiance.

– Dominique. Sauf erreur, vous êtes l’auteur de l’annonce. Nous nous sommes parlé hier soir.

J’acquiesçais sans mot dire, laissant le plus âgé se présenter à son tour.

–  Je suis Ferdinand de Vernarède, poète. J’accompagne ce jeune homme parce qu’il me l’a demandé.

– Je suis enchanté de rencontrer un poète, ils se font rares par les temps qui courent. Je m’appelle David Kellerman. Je vous en prie, asseyez-vous.

 

Ils prirent place autour de la table. Le jeune commanda un thé vert et le poète une bière. Je décidai de les laisser entamer la conversation, histoire de me faire une idée des personnages. J’en fus pour mes frais. Même le dénommé Ferdinand, qui m’avait semblé si bavard tout à l’heure, ne disait mot. Lassé, j’entrai dans le vif du sujet.

–   Voici ma proposition. En ce moment, je vis dans la propriété de ma grand-mère, qui est partie au Canada pour plusieurs mois. La maison est sur la route de Gabriac, à cinq kilomètres d’ici. Il y a quelques animaux, dont vous devrez vous occuper quand je ne serai pas là, ce qui sera exceptionnel. Ce sera votre seul travail. Comme je l’ai indiqué sur l’annonce, le logement est gratuit. Vous verrez, la maison est grande, et vous serez indépendant.

 

Le jeune homme conserva sur son visage paisible une expression impénétrable. Je pressentis que s’il avait été un témoin à interroger, le bougre aurait été du genre coriace. Le vieux, lui, nous observait. J’eus le sentiment qu’il avait un tempérament plus expansif, mais qu’il se forçait à ne pas intervenir.


–  Quels sont les animaux dont il faut s’occuper ? s’enquit Dominique.

–  Quatre chèvres, qu’il faudra traire, une chienne, trois chats et une douzaine de poules. Vous voyez, ça n’est pas bien terrible. En gros, une heure de travail par jour quand je ne serai pas là. Le but du jeu c’est qu’à son retour elle retrouve tous ses animaux en bonne santé. Et vivants : évitez de manger les poules, ce sera mieux. Contentez-vous des œufs. Si vous avez envie de faire du fromage avec le lait, n’hésitez pas. C’est ce que fait ma grand-mère, mais de mon côté je n’ai pas envie de me lancer dans cette activité.

–  J’y réfléchirai. Les chèvres restent à l’étable, où il faut les sortir ?

–  La propriété est clôturée. Dans la journée elles sont en liberté et elles rentrent la nuit.

 

Je ne jugeai pas utile de préciser qu’Élise, malgré sa retraite plutôt modeste, avait dépensé une petite fortune pour faire installer autour des huit hectares de châtaigniers, de chênes verts et de prés une clôture suffisamment solide pour bloquer le passage des sangliers... et des chasseurs. Cela lui avait valu la colère d’une des équipes qui avait l’habitude de chasser librement sur son terrain, colère qui se traduisait par une détérioration fréquente de certaines parties de la clôture, qu’elle faisait remettre en état aussitôt. Une guerre larvée, sans fin prévisible, qui la mettait en rage.

 

–   Il faut que je voie tout ça sur place, ça peut m’intéresser. Mais j’ai une condition à poser.

–  Plus tard. Si vous êtes d’accord, je vous montre l’endroit et nous discuterons de votre condition quand vous aurez vu le lieu et le logement. Vous aurez ainsi une idée plus précise des choses.

–  Ça me va.

–   Dans ce cas, allons-y tout de suite. Ma voiture est garée à côté du pont.

–    Vous venez toujours au village en voiture ?

Je crus percevoir un soupçon d’ironie dans sa voix, que soulignait un imperceptible sourire.

 

– Vous êtes contre la voiture ?

– Pas par principe, mais je n’en ai pas. Et pour faire cinq kilomètres, autant se déplacer à pied, surtout dans un coin aussi chouette que celui-ci.

 

Sa réponse me mit mal à l’aise, je me sentais en porte à faux par rapport à ma pratique habituelle. Je n’aimais pas conduire, ce qui posait parfois problème dans le travail. Je ne le faisais qu’en cas d’absolue nécessité, et d’ailleurs je n’avais jamais possédé de voiture personnelle. Mais depuis mon retour à Sauvagnac, dans ce lieu isolé, il était difficile de se passer d’un moyen rapide de locomotion. Je m’étais donc résigné, pour la première fois de ma vie, à acheter un véhicule. Vu l’état désastreux du chemin d’accès et sa longueur (près de deux kilomètres), j’avais opté pour un 4x4. Un revirement complet dans ma façon de voir les choses.

 

– Si vous acceptez ma proposition, vous pourrez marcher à votre guise. En fait ça m’arrangera de n’être pas obligé de vous transporter quand vous en aurez besoin.

 

Il ne répondit pas, mais hocha la tête. Vernarède regardait autour de lui en faisant mine de ne rien entendre de notre petit échange, comme s’il n’était pas concerné. Et après tout, c’était bien le cas.

 

Brusquement, je choisis de dévoiler à Dominique une partie de ce que j’avais décidé d’occulter provisoirement. Il y a de fortes chances qu’il refuse alors mon offre, mais il a le droit de savoir. Et puis en cas d’acceptation, ce sera plus simple à gérer.

 

Alors que nous nous étions déjà levés, prêts à partir, je me rassis et les invitai à faire de même.

– Avant de nous rendre sur place, je veux vous donner un autre élément d’information qui risque de vous dissuader. Je préfère vous le dire maintenant, ça vous évitera un trajet pour rien.

Ils me regardèrent sans mot dire. Je me lançai :

– Vous devez savoir qu’un homme va sans doute venir à Salvagnac, un de ces moments. Je ne sais pas quand : dans quelques jours, dans un mois, dans un an, mais il viendra...

Sans hausser le ton, Dominique m’interrompit.

– Ça change quelque chose pour nous ? Vous souhaitez que la place soit libre quand la personne en question arrivera ?

– Non, vous n’y êtes pas. L’individu en question ne sera pas le bienvenu, et il ne viendra pas pour passer des vacances.

 

Je fis une pause, hésitant à aller jusqu’au bout, mais il était trop tard pour reculer.

 

– En fait, il va venir pour me tuer.