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Publié par Jacques Teissier

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Quand l’affaire AZF permet l’envol de l’imagination...

 

Le roman de Christophe Reydi-Gramond fait partie de ces livres qui s’emparent d’un fait divers pour en tirer une fiction : un exercice difficile et exigeant, qui peut aboutir à de grandes réussites comme à des échecs retentissants. Ici, l’auteur a choisi un sujet très controversé et hyper médiatisé, puisqu’il s’agit de la gigantesque explosion d’un stock de nitrate d’ammonium entreposé à l’usine AZF de Toulouse, une explosion qui a provoqué, le 21 septembre 2001, 31 morts et 2 500 blessés.


Pour un écrivain désireux d’utiliser un fait divers pour en tirer une fiction, on peut dire que cet évènement dramatique est un sujet en or. En effet, malgré deux décisions de justice, aucune explication satisfaisante n’a été apportée sur les causes de ce qui est judiciairement considéré comme un accident, alors même que l’hypothèse de l’attentat a toujours de nombreux partisans. De nombreuses zones d’ombres subsistent, ce qui donne la part belle à un possible roman. Comme vous pouvez vous en douter, l’auteur n’a pas privilégié la thèse de l’accident ! Normal : après tout, un attentat est, sur le plan romanesque, bien plus porteur d’intrigues que la simple négligence professionnelle. Mais, préférant la position de romancier à celle d’enquêteur, il précise avec humour dans ses remerciements :

« Conscient de ce que ce livre leur doit, la gratitude de l’auteur va en premier lieu à ceux – policiers, magistrats, journalistes... – qui ont suffisamment mal fait leur travail dans l’affaire AZF pour abandonner au romancier une vaste friche où laisser galoper son imagination, qui n’en demandait pas tant ».

 

Dix jours après le choc provoqué par la destruction des deux tours du World Trade Center, la relative proximité de l’élection présidentielle française de mai 2002 ainsi que l’implication de la société TOTAL, dont AZF était une filiale, pouvaient laisser espérer des potentialités fictionnelles prometteuses, et en effet, l’auteur ne s’en est pas privé ! Peu de romans marient avec autant d’habileté réalité et fiction. La documentation utilisée pour donner de la crédibilité au récit est sans faille, et s’appuie largement sur les différentes sources d’enquêtes, aussi bien internes que judiciaires ou privées.

 

Mais la réussite du livre est due à la façon dont il parvient à lier l’enquête policière avec des considérations de géopolitiques liées à l’énergie (celle-ci est au cœur de l’histoire), ainsi qu’avec des trajectoires de vie exceptionnelles. S’y rajoute une description savoureuse des rapports de force entre des sociétés multinationales qui considèrent que tous les coups sont permis pour développer leur influence, même les coups les plus tordus. Ces multinationales, ainsi que les états les plus puissants, obéissent à un même impératif, nous montre Christophe Reydi-Gramond : parvenir à leur fin, quoi qu’il en coûte et quel que soit le prix humain à payer, à partir du moment où leurs intérêts financiers ou l’intérêt supérieur (mais hypothétique) de l’État sont en jeu.

 

L’auteur arrive à rendre vraisemblable cet impératif qui gouverne notre monde, en utilisant à la perfection les dialogues et en peaufinant ses personnages, dont certains sortent de l’ordinaire. Le personnage le plus fascinant du roman est sans aucun doute celui de Jean-François Orcine, un grand physicien français disparu dans les années 70, dont les recherches portaient sur une nouvelle source d’énergie susceptible de bouleverser le destin de l’humanité. Pour des raisons idéologiques, le scientifique s’était enfui en URSS ou il avait  poursuivi ses recherches dans un centre militaire. Quel est donc le lien entre ces recherches sur l’énergie, qu’il mène depuis trente ans, et l’explosion de Toulouse ? C’est ce que nous allons découvrir et comprendre au fil de l’intrigue, qui est  suffisamment complexe pour accrocher tous les lecteurs de polars et dans laquelle le suspense est toujours présent.

Le sérieux des considérations géopolitiques et stratégiques est tempéré par des développements sur les  Ummites (ces extra-terrestres supposés qui auraient envoyé des messages à caractères scientifiques et philosophiques à certains terriens) ainsi que sur le mouvement cosmiste russe, qui n’empêchent pas le récit de conserver toute sa cohérence. L’écriture est sobre, efficace, avec des phrases courtes et souvent percutantes, l’auteur va droit au but qu’il s’est fixé, sans fioritures et sans chichi. Sa description de l’explosion, vue à travers les yeux d’un enfant de onze ans passionné d’ornithologie, est révélatrice de son style :

« Soudain, une détonation, aérienne, comme le bang d’un avion, suivie d’un sifflement formidable, le fit bondir sur ses pieds. L’œil vissé au reflex, il essaya de comprendre d’où ça venait. Le sifflement s’arrêta net, et un grand éclair rectiligne jaillit du pied de la colline, parallèle à la surface de la Garonne. Le trait de lumière traversa l’étendue du pôle chimique en une fraction de seconde, jusqu’à toucher une ligne à haute tension. Au moment où tous les câbles de celles-ci se rompaient en serpentant dans un tourbillon d’étincelles, Hugo sentit un grondement : la colline tremblait. Il vit alors la cheminée de l’usine d’engrais décoller, lentement, comme les fusées à la télévision, en même temps qu’un hangar se volatilisait.

Alors l’horizon tout entier s’enflamma en un magma aveuglant. Vint le bruit. Vint le souffle. Vinrent la poussière et l’odeur. Enfin, le silence retomba ».

 

Ce roman est une vraie réussite : intelligence des situations et des personnages, intrigue complexe et bien menée, écriture s’adaptant parfaitement à son sujet... que demander de plus ? Le lecteur est baladé de chapitre en chapitre et assiste, séduit et médusé, à la transformation d’un accident industriel en histoire planétaire où la géopolitique frôle parfois la métaphysique, sans jamais se prendre trop au sérieux. Un beau travail de romancier !

 

Un mensonge explosif
Christophe Reydi-Gramond
Éditions Liana Levi (27 mai 2014)
Collection : Policiers
360 pages ; 19 €

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