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Publié par Jacques

  http://ecx.images-amazon.com/images/I/51wOFP5T4WL._SL500_AA300_.jpg  Retour vers les fachos !

 

Maurice Gouiran a la bonne habitude d’ancrer ses polars dans une réalité politico-historique contemporaine. Les plus âgés de ses lecteurs y retrouvent des événements qui font remonter de vieux souvenirs dans leur mémoire. Les plus jeunes y découvrent des informations précises, détaillées, sur des sujets mettant souvent en cause des responsables politiques encore en activité. Pour tous, jeunes et vieux, ce choix permet de prendre un recul critique salutaire sur ces événements et de comprendre mieux le monde dans lequel nous vivons. Ce mélange bien dosé entre polar et politique permet à ceux que l’histoire contemporaine passionne de passer un moment de détente agréable avec une intrigue policière bien ficelée, alliée à une meilleure compréhension de certains des enjeux géopolitiques de notre époque.

 

Il en était ainsi de son avant-dernier roman « Franco est mort jeudi », centré sur la guerre d’Espagne et ses conséquences. C’est aussi le cas pour celui-ci, « sur nos cadavres ils dansent le tango », publié comme toujours aux éditions Jigal.

Nous y retrouvons la jeune lieutenant Emma Govgaline, aussi étrange dans son apparence que séduisante et efficace dans son travail. Emma, dont la personnalité est marquée par celle de son défunt militaire de père, va mener l’enquête sans son comparse journaliste et amoureux épisodique, Clovis Garigou, en virée à New York, qui n’apparaîtra que furtivement à la toute fin du livre. Elle est chargée de trouver l’assassin de Vincent de Moulerin, ancien officier français ayant fait l’Indochine et l’Algérie, conseiller municipal de la ville de Marseille (tendance majorité présidentielle) et fondateur d’une grosse société de sécurité.

 

Elle découvre en fouillant dans son passé militaire, un passé classique pour les officiers de sa génération (Indochine et Algérie), qu’il avait officié en Argentine où — comme de nombreux officiers français — il servait de formateur aux militaires argentins pour les préparer à une répression méthodique et sanguinaire des forces progressistes du pays. Le polar nous entraîne alors dans les méandres d’une dictature militaire terrifiante de cruauté, celle de Videla et des généraux argentins à la fin des années 1970. Un Videla auprès de qui Augusto Pinochet, de sinistre mémoire, fait presque figure d’enfant de chœur !

 

Assez rapidement, l’enquête sur le meurtre apparaît secondaire. L’essentiel du propos de l’auteur est de décortiquer cette période trouble de l’Argentine des années 1976/83, dont le bilan est terrible : 30 000 personnes officiellement « disparues » (les desaperecidos), 15 000 personnes fusillées, 9 000 prisonniers politiques et 1,5 million d'exilés, sans parler des centaines de bébés kidnappés aux parents desaparecidos qui furent élevés par des familles proches du pouvoir qui étaient en mal d’enfant.

Comment articuler un récit qui se déroule à Marseille, de nos jours, avec cette histoire-là, vieille de plus de trente ans ? C’est là où le talent de romancier de Maurice Gouiran et son imagination entrent en jeu : le résultat est réussi et tout à fait crédible.

Plusieurs personnages donnent de la chair à ce récit, pour lequel le risque était de se contenter d’une sèche description d’une dictature sanglante dont l’Argentine porte encore la trace aujourd’hui. Maurice Gouiran ne tombe pas dans ce piège, essentiellement grâce à quelques personnages forts. Le plus original est sans doute celui de Kevin, le petit-fils de Vincent de Moulerin. Celui-ci, jeune geek talentueux de 14 ans, vit reclus dans sa chambre où il mène une vie virtuelle à laquelle ses parents ne comprennent rien. Nous découvrons avec lui l’univers de Second Life, dans lequel le jeune garçon, considéré par son père comme un raté intégral, est une star aussi bien dans le domaine de la création artistique que dans celui des affaires, puisqu’il y gagne des sommes d’argent (réelles celles-ci) plus que confortable à l’insu de sa famille.

 

« Kevin ne savait pas, ne savait plus ce qu’était la vie réelle, celle que menait sa famille. Il n’avait plus qu’un souvenir diffus d’un espace terrestre ravagé par la rapacité, la violence, l’intolérance, l’animosité, la frivolité, le mensonge, l’égoïsme… Bien entendu, il lui fallait manger et boire pour vivre. Il évoluait dans un espace où le virtuel et le réel s’interpénétraient constamment. Le frigo l’alimentait en coca et sucreries, Second Life lui offrait la liberté et l’indépendance, loin des contraintes matérielles. Il pouvait aller où il voulait, fréquenter qui bon lui semblait, faire l’amour aux filles rencontrées, voler comme un oiseau où se téléporter vers d’autres continents. C’était enivrant… »

 

Des retours en arrière nous permettent de découvrir Kevin quelques mois avant le meurtre. Intrigué par la personnalité de son grand-père, il cherche grâce à sa parfaite maîtrise de l’informatique et d’Internet, à percer des secrets de famille anciens, qui vont bouleverser sa vie.

Si l’Argentine est ici en toile de fond, il y a une autre toile de fond qui est une constante dans les romans de Maurice Gouiran : sa ville, Marseille. Une ville qu’il connaît à fond, aussi bien dans ses bons côtés (exprimés le plus souvent à travers le personnage de Clovis Garigou), que dans les mauvais (vus par les yeux d’Emma Govgaline). Celle-ci étant largement plus présente que celui-là dans cet épisode, la vision que le lecteur peut avoir de Marseille, si elle n’est pas franchement positive, est de toute façon stimulante et souvent amusante :

 

« [Emma] […] regrettait parfois d’être aussi éloignée des Marseillais. En fait, elle n’appréciait guère cette ville, braillarde et superficielle, dont la vie n’était ponctuée que par des règlements de compte ou des hurlements jaillissant du Stade Vélodrome. Ici, on ne semblait exister qu’à travers un club de football et nourrir son orgueil de buts et de victoires. […] Elle avait largement critiqué, auprès des uns et des autres, cette apparence de fraternité qui réunissait au creux d’une arène surchauffée les chômeurs des virages et les pontes du crus dégustant des coupettes dans les loges. Une fois la folie fiévreuse du samedi soir passée, le lundi matin les premiers se retrouvaient dans les salles d’attente des Pôles emploi tandis que les seconds, confortablement installés dans leurs limousines teutonnes, regagnaient leurs bureaux directoriaux. […] Pour elle, l’animation culturelle, les installations sportives et surtout le niveau d’une politique locale imbibée de clientélisme conféraient à la cité phocéenne le rang de première ville du tiers-monde ».

 

Au fur et à mesure que l’enquête progresse, Emma et Kevin permettent aux lecteurs d’avancer dans leurs découvertes respectives des ignominies perpétrées par le régime de Videla. Ces éléments-là sont forts bien documentés et je les ai trouvés passionnants.

L’intrigue ne doit quand même pas être jetée aux orties : elle est astucieuse et la solution de l’énigme peut surprendre, ce qui est un atout évident pour la réussite du livre. Le personnage d’Eva, l’épouse de Vincent aurait mérité d’être développé davantage, et en particulier ses relations avec son petit-fils Kevin, d’autant que le rôle d’Eva à la fin du roman prend de l’importance. C’est le seul reproche que je ferais à Maurice Gouiran, avec un dernier chapitre un peu trop rapide, qui laisse le lecteur sur sa faim… mais je ne veux pas en dire plus pour ne pas dévoiler la fin de l’histoire aux futurs lecteurs !

Cependant, malgré ce bémol, le livre est tout de même une réussite. Bien construit, une écriture agréable et efficace, des personnages plaisants, une meilleure compréhension du monde qui nous entoure… que demander de plus à un bon polar ?

 

Une critique sur un autre roman de Maurice Gouiran : Franco est mort jeudi

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