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Publié par Jacques Teissier

serenitas.jpgMême s’il a été classé « thriller » par l’éditeur, ce roman français, dont l’histoire se déroule à Paris dans un futur indéterminé, chevauche avec bonheur entre trois genres littéraires : thrillers/noir/politique-fiction.

 

Fjord Keeling est journaliste dans un quotidien français qui est la propriété de l’une des plus importantes multinationale chinoise, la Ijing Ltd. C’est un homme  de convictions, qui ne se laisse pas marcher sur les pieds et entre souvent en conflit avec ses supérieurs hiérarchiques, dont son ex-épouse Nina, rédactrice en chef adjointe du journal.

 

Alors qu’il enquête sur un réseau de drogue, une bombe explose dans une  pizzeria ou il a rendez-vous avec un contact. Il échappe à la mort, mais la bombe a tué douze personnes.  Alors que la presse et le gouvernement accusent les narco-gangs, qui ont la mainmise sur la capitale,  Fjord pressent derrière l’attentat l’existence d’une machination plus complexe et décide d’utiliser son réseau d’informateurs pour mener sa propre enquête.  L’histoire se complique lorsqu’une vidéo est découverte, qui le montre en train de déposer la bombe, et que la presse (dont son propre journal) l’accuse d’être le chef occulte d’un groupe terroriste luttant contre le système. Recherché par la police, soupçonné par certains de ses proches, il va tenter de comprendre les raisons véritables de cette attaque terroriste, mais aussi pourquoi il a été choisi comme bouc-émissaire par ses instigateurs.

 

Présentée ainsi, l’histoire est classique : un homme seul, au cœur d’une machination dont il tente de déjouer les mécanismes, affronte au péril de sa vie des forces occultes et puissantes.  Si le livre se résumait à cela,  bien qu’il soit  plaisant à lire,  son originalité ne serait pas ébouriffante.

 

Or, au contraire, ce roman sort  des sentiers battus des thrillers ordinaires.  Philippe Nicholson y développe  en effet une réflexion très stimulante sur l’avenir possible de notre société, réflexion qui allie imagination débridée, acuité du regard et  intelligence de l’analyse. 

 

Au point de départ de cette uchronie,  il y a l’observation aigüe par l’auteur des dérives de notre monde contemporain,  avec son libéralisme économique et financier de plus en plus débridé et envahissant. Un « ultra libéralisme » considéré par les économistes distingués et les financiers de Wall Street  comme la seule panacée possible à tous les problèmes de l’humanité, comme le seul moyen selon eux de régler les problèmes de pauvreté, d’insécurité et d’éducation qui se posent à nous de façon toujours plus cruciale. Ce faisant, l’auteur prend le parti pris d’aller jusqu’au bout de la logique de cette idéologie et imagine dans le détail quelles conséquences pourraient avoir  la mainmise totale de ces énormes structures économico-financières sur notre vie quotidienne lorsque la régulation des Etats se serait volatilisée.

 

Imaginez :  la France est en quasi faillite. Economiquement asphyxiée, incapable de s’opposer à la puissance du capitalisme financier, le gouvernement a laissé détruire les services publics, remplacés par des entreprises privées.  L’insécurité se développe, laissant la gestion de parties entières du territoire à des gangs de trafiquants qui ont acquis un pouvoir que nul ne peut plus contrôler. La sécurité des personnes et des biens, l’éducation et la santé sont elles aussi privatisées.

 

Un tiers des enfants ne savent pas lire, et dans certains quartiers ils ne s’expriment plus que par un langage à base d’onomatopées. Mais ces résultats encourageants ne suffisent pas à une multinationale comme Ijing, dont Ted Muller-Smith est la géniale tête pensante : l’ambition de Ijing Ltd est sans limite. Puisque l’Etat est incapable d’assurer les fonctions régaliennes les plus élémentaires, la société  a créé des « villes protégées » réservées aux milliardaires, hermétiques aux non résidents, luxueuses, totalement sécurisées par des milices privées,  dans lesquelles toutes les fonctions d’éducation et de santé les plus sophistiquées sont offertes aux  habitants pendant que le reste du territoire est laissé à l’abandon.  Un territoire ou sévissent les trafiquants de D23, une nouvelle drogue ultra-addictive qui a donné aux narco-gangs un pouvoir économique inimaginable dans leurs zones d’influences.  

 

Il y a, dans la France que nous décrit Philippe Nicholson, une inversion des situations par rapport à ce que nous connaissons : Ijing a racheté des zones de la Seine Saint Denis pour y construire une ville protégée dans laquelle tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. C’est maintenant  le centre de Paris, et le quartier du Marais qui sont des zones sinistrées laissés à l’abandon, désertés de leur population aisée.  

 

Ted Muller-Smith et Ijijng Ltd veulent aller plus loin que les villes protégées. En s’inspirant du succès de celles-ci, leur objectif est de créer de la même façon des « territoires protégés », puis des « pays protégés », toujours réservées aux plus riches habitants de la planète.

 

 « Les systèmes politiques actuels ont montré leurs limites. C’est au tour des pays administrés par des clients actionnaires de voir le jour. La nationalité va devenir un produit comme un autre. On peut choisir l’entreprise dans laquelle on travaille (…). De la même manière, on peut choisir le pays dans lequel on veut vivre, et la nationalité qui va avec ». 

 

A condition de pouvoir payer, naturellement.

 

« Dans moins de dix ans, la Ijing sera en mesure de proposer pas moins de dix nationalités différentes à ses clients, chacune pourvue de ses propres caractéristiques, sociales, fiscales, économiques, politiques et éducatives »

 

Le gouvernement français, pour retarder la faillite, décide justement de vendre une partie du territoire national : les îles d’Hyères. Si tout se passe bien, d’autres morceaux de territoires seront également vendus. La Ijing est en concurrence avec d’autres sociétés pour cet achat, et la réussite de cet objectif est vitale pour elle.  Deux hommes vont s’affronter : Aymeric Péan de Montfort, représentant l’Etat français (ou plutôt ce qu’il en reste), et Ted Muller-Smith.

 

A  travers ces deux personnages, ce sont deux visions du monde à venir qui se font face.  Aymeric, vieux serviteur de l’Etat atteint d’un cancer qui va bientôt l’emporter, représente un monde finissant, à bout de souffle. Il tente de résister avec l’énergie du désespoir – mais sans  illusion – au nouveau monde qui émerge et qui le terrifie. Il sait que lorsqu’il va disparaitre, plus rien ne s’opposera à la domination de la Ijing Ltd.

 

Muller-Smith, lui,  a pour sa société une ambition planétaire et une vision à long terme : le monde qu’il veut bâtir sera dans la logique du système dans lequel il s’inscrit : l’opposition entre la misère et  l’opulence seront à son comble. Ceux qui vivront dans une zone protégée sauront qu’en cas de pépin de la vie, ils en seront impitoyablement chassés et perdront toutes leurs prérogatives : pas de pitié pour les faibles.

 

Y a-t-il un lien entre les projets planétaires de la Ijing Ltd et la machination dont est victime Fjord ? La réponse est au cœur du roman. Celui-ci,  écrit au présent, conjugue un rythme haletant et un suspense sans faille à une réflexion imaginative et lucide sur un avenir possible, un avenir qui est déjà à notre porte si nous n’y prenons garde.

 

Contrairement à d’autres bons thrillers, plaisants à la lecture mais  dont le souvenir s’efface au rythme des nouveautés qui viennent les remplacer, c’est un roman que je n’oublierai pas : sa dimension anticipative lui donne une  tonalité unique qui le rend aussi tonique qu’attachant. Cette lecture a été pour moi une très belle découverte.

 

Cette chronique a également été publiée sur Un polar-collectif.

 

Serenitas
Philippe Nicholson
Carnets Nord (février 2012)
384 p
19 €

 

Présentation de l'éditeur

 

Serenitas un thriller qui met en scène la faillite de l'Etat face aux multinationales. Il se passe à Paris dans quelques années. Partout en Europe, les entreprises ont pris le pouvoir face à des gouvernements embourbés dans leurs problèmes de dettes, de sécurité, d'emploi. Des villes privées voient le jour alors que le centre des capitales se transforment en no man's land où cohabitent narco-gangs et les exclus du système privé. Un soir, une bombe explose à Pigalle. Un journaliste paumé enquête. Et, très vite, ce qui ne semblait être qu'une énième explosion de violence se révèle être la partie émergée d'un vaste complot ourdi par les multinationales destiné à durablement déstabiliser l'Etat français. A son insu, le journaliste va se trouver plongé dans une enquête qui le dépasse très largement.

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