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Publié par Jacques

red_room_lounge.jpgAprès adieu Gloria, les éditions Le Masque publient un nouveau roman noir de l’américaine Megan Abbott.

Red room lounge se passe au début des années 1950. Et s’il n’y a pas ici de détective privé, nous trouvons un autre personnage classique de la typologie du roman noir américain, celui de la femme fatale, que Megan Abbott met en scène avec une écriture singulière et sensible, une écriture qui ne ressemble à aucune autre et dont je parlerai plus loin.

Au cœur de cette histoire il y l’opposition de deux mondes destinés à ne jamais se rencontrer. Celui de la classe moyenne américaine des années cinquante, conventionnelle, conformiste et sage, socialement bien intégrée et même corsetée dans son milieu, et le monde clinquant du sexe et de la drogue, qui grouille et se développe autour des studios d’Hollywood comme la vermine sur un cadavre décomposé.

Les figures centrales de ce roman sont deux femmes : la narratrice, Lora King, jeune enseignante vivant avec son frère Bill, flic de son état, et Alice Steelle, une sensuelle et magnifique habilleuse travaillant dans un studio hollywoodien.

Dès les premières pages, nous comprenons qu’il y a entre le frère et la sœur une relation rare, unique, fusionnelle. Lora éprouve de l’admiration pour son frère, un excellent policier, qui a choisi ce métier par passion et le fait bien. Elle nous raconte l’histoire, qui s’est déroulée quelques mois plus tôt, de la rencontre fortuite entre Alice et Bill, leur liaison puis leur mariage et nous fait découvrir sa future belle sœur au milieu des invités : Alice, nous dit-elle, « (…) voltigeait parmi les invités, virevoltant avec ses grands yeux profonds, son corps compact, la peau tirée sur les os, maigre, à quelques années ou quelques grammes seulement de l’anorexie, spectrale ».

Si le mariage de Bill et d’Alice contraint Lora à déménager, elle va conserver des liens privilégiés avec le couple, d’autant plus qu’Alice va obtenir grâce à son appui une place d’enseignante dans le lycée où elle enseigne. Au fil des semaines, Lora observe certains comportements étranges chez Alice, qui passeraient inaperçus aux yeux de personnes moins impliquées qu’elle ne l’est mais qui suscitent chez elle trouble et confusion. Sa belle-soeur la pousse également à sortir avec un homme qu'elle connaissait dans « sa vie d’avant », Mike Standish. Un homme qui, s’il ne cadre pas avec les habitudes sociales de Lora, lui plait tout de même beaucoup. Est-ce fortuit ?

Dans ses rapports avec Alice, Lora est partagée entre fascination et inquiétude. Fascination pour sa beauté, son dynamisme, sa liberté, sa façon unique d’être le point de convergence de tous les regards ; inquiétude liée aux zones d’ombres du passé d’Alice et à son comportement parfois étrange.

Une inquiétude qui s’accroit quand une amie d’Alice fait son apparition auprès du couple. Lois Slattery est figurante, suit des cours de comédie à West Hollywood, mais passe le plus clair de son temps, découvre Lora « à aller danser et boire avec des amies, des soldats ou des hommes qui travaillent dans la publicité ». Lois « (…) est une femme dont vous essayez de mémoriser le visage car vous sentez qu’il peut lui arriver quelque chose à tout moment et vous voudrez vous souvenir de cette fossette gauche, de la brûlure à la tempe due à un fer à friser, du grain de beauté à côté de l’œil, de la petite cicatrice sur le lobe, à cause d’une boucle d’oreille trop enfoncée ».

Son questionnement sur Alice et Lois poussent Lora dans une quête qui la conduit à fréquenter un monde étranger au sien, attirant et inquiétant. Les choses vont se préciser lorsque Lois disparait. Pendant que le voile sur le passé d’Alice commence à se déchirer, l’inquiétude de Lora grandit. Qui sont réellement Alice et Lois ? Pourquoi Lois a-t-elle brusquement disparu ? Le corps de le jeune femme assassinée, retrouvé à Bronson Canyon, au dessus de Hollywood, est-il le sien ?

Le rythme du livre s’accélère, l’étau se resserre sur les personnages comme il se resserre sur le lecteur, happé par cette histoire et séduit par l’écriture de l’auteur.

L’écriture : tout est dans les détails, dans le regard précis que la narratrice porte sur les personnes qu'elle croise et les situations qu’elle vit, tout est finement ciselé, montré par petites touches pointillistes.

La description d’une chambre permet au lecteur de saisir la personnalité de la personne qui y vit sans avoir à ajouter de commentaire superflu. Ainsi, la découverte par Laura de l’appartement de Lois : « la pièce est à peine plus grande qu’une chambre d’hôtel : un petit coin salon avec un fauteuil et un canapé, l’un et l’autre recouverts d’un épais tissu vert-jaune, une minuscule kitchenette avec un plan de travail et deux tabourets, et un lit affaissé. Mes yeux volent de détail en détail : l’évier de porcelaine ébréché et tâché d’auréoles brunes, les bouteilles d’alcool renversées dans le coin, les deux verres enrobés de calcaire qui semblent collés au revêtement adhésif du plan de travail. »

Megan Abbott choisit de rester dans la vraisemblance et la crédibilité d’une narration qui ne verse jamais dans le spectaculaire, le sanglant ou l’émotion racoleuse mais s’attache à la subtilité des personnages, la précision dans l’analyse des sentiments, l’intelligence des rapports humains.

Avec ces ingrédients, elle nous livre une histoire aussi palpitante que passionnante, l’histoire d’une femme fatale attachante et complexe, fragile et forte, dangereuse et menacée. Mais cette femme est-elle si éloignée de Lora que celle-ci pouvait le penser au début de leur rencontre ?
Cette interrogation parcourt l’ensemble du récit…

Nous avons là un beau travail d’écrivain, qui m’a donné envie de découvrir les autres romans de Megan Abbott : un auteur que je vais suivre, à coup sûr !

 

Cette chronique a été également publiée sur Un Polar collectif :
http://unpolar.hautetfort.com/archive/2011/11/27/red-room-lounge-de-megan-abbott.html

 

Red room Lounge
Megan Abbott
Le Masque ( 16 novembre 2011)
Collection Grands Formats
19 €

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