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Publié par Jacques Teissier

Chapitre 5.

 

À l’instant où la Twingo arrivait au col, une rafale poussa la pluie contre le pare-brise et le chemin disparut de sa vue pendant quelques secondes. Après ces deux derniers kilomètres bourbeux et chaotiques, il ne lui restait plus que trois cents mètres à parcourir avant d’arriver à Sauvagnac. Cette perspective la réconforta. Son véhicule avait tourné comme une horloge pendant les deux heures de route, mais la pluie, les virages et maintenant la boue avaient rendu la fin du trajet franchement pénible. David lui avait proposé de venir la chercher à Montpellier, mais elle avait refusé, estimant que son autonomie valait plus que les cent cinquante euros déboursés pour la location de la voiture dans l’agence située à deux rues de son domicile. C’était une décision qu’elle ne regrettait pas.

 

 Depuis le moment où elle l’avait recueillie, Diva, qui n’avait jamais eu d’animal de compagnie, s’était rapidement attachée à elle. Certes, les premiers jours, la contrainte imposée par le nettoyage journalier de la litière n’était pas très marrante. A sa surprise, au fil des semaines, elle avait eu le sentiment que ce petit travail répétitif et ingrat avait fini par renforcer ses liens avec l’animal. Et puis, quand la solitude, son ancienne compagne, venait lui rendre une visite-surprise, celle-ci lui semblait moins pesante lorsque Lilith venait se lover sur ses genoux en soulevant la tête vers elle pour quémander des caresses sur le menton, les coins des lèvres et le sommet du crâne.

 

 

Cette semaine de congés venait à point. Elle avait été surchargée de travail et l’absence de David n’avait rien arrangé pour l’équipe, car évidemment il n’avait pas été remplacé. Trois semaines déjà qu’elle ne l’avait pas revu, trois semaines qu’ils se contentaient de discuter le soir en utilisant Skype... pas terrible, mais mieux que rien. Même si la connexion Internet d’Élise était lente et même si les images manquaient de fluidité, le contact était gardé, c’était l’essentiel.

 

Deux jours plus tôt, c’était par ces discussions quotidiennes qu’elle avait appris qu’Adrien Murcia avait envoyé à David une lettre de menace, aussi explicite et délirante que les précédentes. Diva devait la récupérer et l’expédier à Montpellier pour la faire analyser par le labo. Mais ils étaient tous les deux sceptiques : que pourrait-elle leur apprendre de plus qu’ils ne savaient déjà ?

 

Chaque fois qu’elle pensait à Murcia et à la façon horrible dont il avait tenté de la tuer, son estomac se nouait. Le type était complètement givré, mais dans les moments où il n’était pas coupé du réel par l’un de ses délires, il restait intelligent, habile... et prudent. La lettre avait été postée à Florac, il était donc dans la région, sans doute tout près de Sauvagnac, mais après la découverte des corps de la mère de David et de son ami, c’est tous les flics de France qui avaient été prévenus et le portrait de Murcia diffusé partout. Il faudrait qu’il soit sacrément malin pour passer entre les mailles du filet. Mais malin, il l’était...

 

L’entrée de la maison était largement éclairée, David ayant laissé la lumière extérieure et ajouté, dans un renfoncement situé à l’entrée de la cave, un projecteur qui était ainsi protégé du déluge et pouvait éclairer l’endroit où elle devait se garer, juste à côté du 4 x4. Elle sortit de la voiture, enfila son ciré sous la pluie battante et commença à monter les douze marches en lauzes qui la séparaient de l’entrée, la caisse de transport d’une main et son sac de sport de l’autre.

 

Après avoir frappé trois fois sur la vieille porte avec le marteau de bronze, elle entra sans attendre de réponse. La bouffée de chaleur du feu de cheminée fut la première sensation qu’elle éprouva, avant d’apercevoir David et les deux hommes assis autour du feu. David se leva, il posa dans un coin la caisse de Lilith et le sac, aida Diva à retirer son ciré et ils purent enfin s’embrasser.  

 

C’était la première fois qu’ils le faisaient ainsi en public. En privé, cela n’était arrivé qu’une seule fois. Aucune sensation d’angoisse. Quels progrès ! se dit-elle. Ses muscles se relâchèrent, elle se sentit fondre, serra son corps contre le sien et ils restèrent ainsi quelques secondes, immobiles et enlacés. Puis il la prit par la main, l’amena devant la cheminée où ils s’assirent côte à côte, face au feu, les deux hommes étant situés de part et d’autre de la cheminée.

–        Diva, je te présente Ferdinand et Dominique.  

 

Il lui avait décrit avec une certaine précision le physique des deux hommes, et elle reconnut leurs caractéristiques. Elle trouva le plus jeune très séduisant et calme, d’apparence un peu mystérieuse. Un sens aigu de l’observation qu’elle entretenait avec constance lui avait permis de percevoir que le plus âgé la contemplait depuis son entrée dans la pièce avec un regard fasciné. Il se leva, s’empara de sa main droite et la baisa fougueusement, manifestant un enthousiasme qui lui sembla aussi sincère qu’excessif.

–        Chère amie, c’est un plaisir pour moi de rencontrer une femme aussi belle et fascinante que vous. Monsieur Kellerman, que je ne peux me résoudre à appeler David bien qu’il me l’ait pourtant demandé, et cela en raison de sa fâcheuse condition de flic, a une chance extraordinaire de vous avoir comme amie. Je dois vous l’avouer : c’est la première fois depuis trente ans que je ressens un tel coup de foudre. La dernière fois c’était avec la femme de mon meilleur ami, avec laquelle nous avons d’ailleurs vécu une très belle histoire d’amour. Donc, merci à vous Diva, de me permettre de connaitre à nouveau un sentiment aussi intense... je me sens rajeunir. Vous permettez que je vous appelle Diva ? 

–        Je permets, répondit-elle sobrement, amusée par la prolixité du personnage, mais ne pouvant s’empêcher de se sentir flattée malgré le côté extravagant et inattendu du compliment.

 

David continua les présentations.

–        Mes amis, je vous présente Agnès Deutsch, surnommée par son équipe Diva en raison de son amour immodéré pour le chant lyrique et sa connaissance encyclopédique de celui-ci. Diva et moi, nous travaillons ensemble à la brigade des enquêtes criminelles de Montpellier.

 

Ferdinand blêmit et se rassit, suffoqué. Il poussa un cri d’indignation, se mit à genoux et croisa les mains devant son visage en faisant mine d’implorer le ciel.

 

–        Dîtes-moi que ce n’est pas vrai : je suis tombé dans un nid ! Un nid de flics, un repaire de flics... pire encore, je viens de déclarer ma flamme à une femme flic ! C’est une malédiction... oui, je suis maudit... d’ailleurs c’est normal, je suis un poète, Diva, et tous les poètes sont maudits, c’est bien connu, en tout cas les plus grands. Mais j’assume, je ne peux pas renier ainsi mon amour pour vous à cause de votre malheureuse condition. Je suis certain que vous n’y êtes pour rien : on a dû vous forcer à devenir flic, peut-être vous soumettre à la torture ! Ils en sont capables...

 

–        Ne croyez pas ça : j’en rêvais déjà quand j’étais toute petite.

 

Dominique n’avait pas encore prononcé une parole et il observait la scène en souriant discrètement. Diva aurait aimé entendre le son de sa voix et elle se promit de l’interroger dans le courant de la soirée. David s’était dirigé vers la cuisine, il revint avec une bouteille de champagne et quatre coupes qu’il posa sur la table basse, puis commença à déboucher la bouteille. Diva se dressa d’un bond et l’interpella.

 

–        Tu n’as même pas pensé à Lilith ! Spinoza, tu es au-dessous de tout.

 

–        Je te l’accorde, mais dans ce cas nous sommes deux. Tu n’y as pas pensé, toi non plus.

 

Elle ouvrit la caisse sans juger utile de répondre. Lilith sortit prudemment sa tête blanche, puis un instant plus tard, tout le corps. David la saisit, la caressa puis la reposa sur le sol. Au fond de la pièce, un chat roux – Kochka, se souvint-elle – couché sur un fauteuil se redressa en faisant le dos rond et s’approcha lentement de Lilith. Celle-ci souffla et recula précipitamment. Pas impressionné, Kochka s’assit et se contenta de la regarder paisiblement. Diva revint vers la cheminée, tranquillisée :

 

–        Bon, on va les laisser se débrouiller, ils vont faire connaissance.

Dominique réagit avec un temps de retard, intéressé par la remarque précédente de Diva.

 

–        David, on vous appelle Spinoza ? Un surnom, pour vous aussi ?

Diva répondit à sa place.

 

–        Tous les flics de la brigade ont des surnoms. Spinoza lui a été attribué en raison de son passé de philosophe. David a été prof de philo quand il était petit.

 

–        Diva m’appelle Spinoza quand nous sommes en service, devant les collègues, ajouta David. En dehors du service, Spinoza est dans sa bouche un signe manifeste de mécontentement à mon égard. 

Ferdinand l’interpella, la coupe dans une main et une poignée de biscuits apéritifs dans l’autre.

 

–        Mon jeune ami, vous êtes tombé bien bas. Passer de la philosophie à la flicaille, quelle hérésie ! Vous semblez aimer les contradictions !

 

–        Je n’ai pas abandonné la philo, j’ai simplement lâché son enseignement, c’est toute autre chose ! Je suis un flic philosophe, tout comme vous êtes un poète maudit. C’est inscrit dans nos gènes respectifs, notre destin en quelque sorte.

 

–        Flic philosophe, c’est antinomique, trancha Ferdinand, toujours très sûr de lui.

La discussion continua, à bâtons rompus, essentiellement animée par le poète, qui passait d’un sujet de discussion à un autre de façon aléatoire. Dominique était le plus silencieux. Diva retrouvait l’ambiance animée qui lui avait tant plu lorsqu’elle venait voir Élise et David, il y avait une éternité de cela, lui semblait-il. 

David leur proposa de passer à table, et elle vit qu’il avait laissé éclater ses talents culinaires les plus sophistiqués : côtelettes de mouton au feu de bois, accompagnées d’un monstrueux plat de tagliatelles qui aurait permis de nourrir une colonie de vacances de bonne taille. Profitant d’un court instant où Ferdinand était occupé à ronger un os, Diva interrogea Dominique, placé juste en face d’elle.

 

–        Dominique, si ce n’est pas indiscret, tu fais quoi, dans la vie ?

Il réfléchit un instant, et lui répondit avec le même sourire qui  semblait ne jamais le quitter.

 

–        Tu veux la version courte ou la version longue ?

 

–        Courte, je ne suis pas sûre que ce soir tu aurais le temps de parler très longtemps.

 

–        Je médite, je pratique des arts martiaux et je réfléchis au sens que je veux donner à ma vie. Est-ce que la réponse te convient ?

 

–        Il faut quand même que tu vives de quelque chose, non ?

 

–        Quand j’ai des besoins d’argent, je fais quelques petits travaux, de-ci de-là. J’ai des besoins limités, la nécessité de travailler s’impose rarement à moi.

 

–        Quel genre de petits travaux ?

 

–        Tout ce qui se présente. Maçonnerie, plomberie, électricité, nettoyage et entretien des jardins, élagage, taille ou greffe des arbres... tout ce que tu veux, en fait.

 

–        Tu sais faire tout ça ? Impressionnant !

 

–        Quand je ne sais pas faire, j’apprends. Je pars du principe que tout ce d’autres hommes ont fait, je suis capable de le faire aussi. Jusqu’à présent ça s’est toujours vérifié...

 

Ferdinand, qui avait fini de ronger son os, les interrompit, l’air chagrin.

 

–        Diva, il faut qu’on se tutoie. Il n’y a pas de raison que Dominique soit privilégié, après tout c’est moi qui t’ai déclaré mon amour en premier. Et puis tutoyer un flic, ça sera une grande première pour moi.

Elle approuva d’un hochement de tête, ajoutant simplement : « c’est d’accord ».

 

–        Dans ce cas, si vous êtes d’accord, tout le monde passe au tutoiement, ce sera plus simple, déclara David abruptement.

 

Ferdinand leva son verre.

 

–        Pour fêter ça, Kellerman, je te propose de nous donner quelques renseignements sur l’homme qui doit venir t’assassiner. Si, me trouvant sur les lieux de ce drame programmé, je dois y passer moi aussi, j’aimerais autant savoir à qui je le dois, et pourquoi !

 

Elle vit que David grimaçait. Pourtant ça ne pouvait être que lui qui les avait mis au courant. Ils se regardèrent, pendant que leurs hôtes attendaient une réponse qui tardait à venir. David lui fit un petit signe de tête qui signifiait « vas-y, toi ».

 

Après tout, pourquoi faire des mystères, se dit-elle ?

 

–        David a reçu des menaces de mort d’un homme qui se nomme Adrien Murcia. Peut-être avez-vous entendu parler de cette affaire. Murcia a tué plusieurs personnes en les découpant vivantes à la tronçonneuse, dont une jeune fille à Montpellier il y a quelques semaines à peine. Quelques jours plus tard, j’ai été à deux doigts d’y passer moi aussi, et quand je dis deux doigts, ça veut dire que ça s’est joué à une poignée de secondes. David est intervenu juste à temps, alors qu’il m’avait attachée et venait de mettre en route sa tronçonneuse. Je m’en suis sortie intacte, comme vous le voyez, mais Murcia a réussi à s’enfuir. Quelques jours plus tard, il est revenu. Il a tiré sur David et l’a sérieusement blessé, mais j’ai réussi à le toucher. Depuis il est en fuite, recherché par tous les services. Mais nous avons de bonnes raisons de penser qu’il se cache dans le coin et qu’il va revenir à nouveau.

 

Un silence pesant s’installa. Plus personne ne mangeait. Ferdinand était suspendu aux lèvres de Diva, et ce fut lui qui reprit la parole.

 

–        Merci, Kellerman, d’avoir sauvé Diva, merveille de la nature, perfection faite femme ! Pour tout dire, c’est la première fois que je remercie un flic, mais je suis vraiment sincère, impossible de faire autrement. Sinon, ces meurtres à la tronçonneuse, ils ont une motivation particulière ?

 

Diva haussa les épaules, secrètement amusée par les compliments de Ferdinand sur son physique, même si elle les estimait outrés.

 

–        Pour Murcia, oui. Il est psychotique, atteint de délires paranoïaques particulièrement graves. C’est un ancien médecin, un type qui a une époque était très brillant. Quand il n’est pas dans une période de crise aigüe, il est hautement méthodique et organisé.

 

–        Mais pourquoi en veut-il spécialement à ton ami ? interrogea Dominique. Parce qu’il est intervenu pour te sauver ?

 

Elle regarda David, indécise, ne sachant jusqu’où elle pouvait aller dans des explications qui touchaient son passé d’une façon si intime. Ses yeux étincelaient, il était pâle, elle estima qu’il devait être bouleversé d’entendre à nouveau cette histoire qui était aussi la sienne. Elle se préparait à répondre à Dominique qu’elle ne pouvait en dire plus, quand il prit la parole, d’une voix hachée par l’émotion.

 

–        Il y a des choses que je ne peux pas raconter. D’abord, parce qu’elles sont trop personnelles, ensuite, l’affaire n’est pas close et ne le sera pas tant que Murcia ne sera pas pris et que...

 

Il s’interrompit quand le marteau de la porte retentit trois fois, violemment. Il se leva en fronçant les sourcils, se dirigea vers l’entrée plongée dans la pénombre. Pendant qu’il ouvrait la porte, elle eut un pincement au cœur. Si c’était Murcia, il ne frapperait pas à la porte. Malgré tout, elle chercha des yeux son sac, qui contenait son révolver. Il était resté à côté de la cheminée...

 

Elle aperçut une forme noire, imprécise, mais ne put comprendre les paroles échangées. La forme noire entra avec David, qui referma la porte derrière elle.

 

C’était une jeune femme, que Diva put détailler lorsqu’elle retira son ciré. Pâle, les traits tirés, elle paraissait inquiète, presque angoissée. David la fit s’assoir à la table et pendant qu’il la présentait aux convives, elle observa à loisir ses yeux noisette, ses cheveux auburn mi-longs qui frisottaient, son visage fin et allongé, aux pommettes saillantes, son corps mince, presque menu...

 

–        Voici Muriel. C’est une amie d’enfance, qui vit tout près d’ici. Elle fabrique et commercialise des huiles essentielles.

 

Muriel resta silencieuse, gardant un visage figé. C’est à peine si elle paraissait faire attention aux convives quand David les lui présenta, ce qui finit de persuader Diva qu’elle avait un gros problème.

 

David semblait l’avoir compris lui aussi, car il lui laissa le temps de reprendre ses esprits, en lui demandant, avant toute autre question, si elle voulait partager le repas avec eux. Elle déclina l’offre d’un simple mouvement de tête, mais finit par accepter d’un geste sa proposition d’un chocolat chaud, qu’il alla préparer. Elle restait assise sur sa chaise, placée à côté de celle de Diva, et frissonnait bien que la température de la pièce soit douce. Ferdinand lui dit quelques mots gentils, lui demanda si elle se sentait mieux, mais elle se contenta de hocher la tête d’un air hagard, sans répondre.

Quand David revint avec la tasse de chocolat, elle sembla reprendre ses esprits et s’adressa à lui d’une voix grave, un peu rauque, qui donna à Diva le sentiment d’être en décalage avec son physique.

 

–        David, je reviens de la gendarmerie.

–        Pour ton frère ? Je suis au courant, j’en ai entendu parler ce matin, chez Sandrine. Je suis désolé de

ce qui s’est passé, j’aurais dû te contacter avant...

 

–        Non, il n’y a pas que ça. Mais j’ai besoin de ton aide.

 

Elle s’effondra brusquement, sans pouvoir retenir ses larmes. David, assis à sa droite, lui prit la main posée sur la table et la tint serrée entre les deux siennes.

 

–        Calme-toi, et raconte-moi.

 

Au bout de quelques instants, ses sanglots s’atténuèrent, elle se moucha, avala une gorgée de chocolat et fut capable de poursuivre.

 

–        C’est Clara. Je devais passer trois jours à Toulouse pour mon travail. J’avais laissé Clara à la garde de Patrick, il devait s’occuper d’elle pendant mon absence et celle d’Odile, qui est partie passer la semaine chez ses parents, dans le Nord. Normalement, je devais rentrer dans deux jours. Hier en fin d’après-midi, j’ai appelé à la maison, mon frère m’a semblé tendu, différent, crispé même. Il m’a tout de même affirmé que tout allait bien, et j’ai pu parler avec Clara. À part les propos de Patrick, auxquels je n’ai plus pensé ensuite, tout m’a semblé normal.

 

Et puis, ce matin de bonne heure, Juliette m’a appelée. Patrick avait été trouvé sans connaissance près de la Combe-Basse, il était dans le coma et hospitalisé dans le service de réanimation. Il avait été agressé, mais Juliette ne connaissait aucun détail, elle ne savait pas si c’était hier soir, dans la nuit ou ce matin très tôt.

Je lui ai aussitôt demandé d’aller à la maison de prendre Clara chez elle le temps que je revienne de Toulouse. Il y a quatre ou cinq heures de route, et je pensais arriver entre 14 heures et 15 heures. Elle m’a rappelé un moment après pour me dire que Clara n’était pas à la maison, mais qu’elle allait se renseigner pour savoir si elle n’était pas chez des voisins. Les plus proches ce sont les Pomard, qui habitent à cinq cents mètres de la maison, mais Clara n’y était pas, et elle n’était chez aucune autre personne du voisinage me dit-elle un moment plus tard...

 

Diva, habituée à relever les contradictions des témoins dans les interrogatoires ne put s’empêcher de l’interrompre :

 

–        Elle n’aurait pas dû être à l’école, à cette heure-là ? Ce n’est pas un jour férié, aujourd’hui.

 

–        Clara ne va pas à l’école, elle travaille seule à la maison.

 

–        Depuis longtemps ? demanda David, qui semblait surpris.

 

–        Depuis toujours. Elle est trop en avance par rapport aux autres, l’école ne lui servirait à rien, au contraire.

 

Diva était étonnée. Son expérience personnelle lui faisait considérer l’école comme étant aussi un lieu de socialisation. Mais elle garda pour elle cette idée, ce n’était pas le moment de lancer un débat sur l’école. Muriel poursuivit, refoulant parfois un sanglot.

 

–        Personne ne l’a vue depuis hier soir, elle a disparu, je ne sais toujours pas ce qu’elle est devenue. Elle n’a laissé aucun message à la maison. En arrivant dans l’après-midi, je suis allé voir les gendarmes de Florac, ils pensent qu’il peut y avoir un lien entre sa disparition et l’agression contre Patrick. Ils m’ont dit qu’ils allaient venir sur place et que, étant donné son âge, ils allaient lancer un avis de disparition inquiétante. Voilà tout ce que je sais. Bien sûr, ils m’ont posé un tas de questions...

Elle fit une pause, avala une autre gorgée de chocolat, et reprit :

 

–        David, je voudrais que tu participes aux recherches, que tu les aides. Clara n’a que sept ans, jamais elle ne me laisserait sans nouvelle. Elle a pu être enlevée par un maniaque, ou peut-être...

Sa voix se brisa, David en profita pour la questionner.

 

–        Est-ce qu’elle avait un téléphone portable ?

 

–        À sept ans ? Qu’est-ce qu’elle en aurait fait ? Elle était toujours à la maison avec moi, elle n’avait pas besoin de téléphone !

 

–        Bon, Muriel, pour les disparitions d’enfant, tu sais que la police met toujours le paquet, tu peux être sûre que dès demain matin toute la presse sera informée et que des appels à témoins seront lancés. De mon côté, je vais t’aider, mais il faut que tu saches que je suis actuellement en congé et que je ne disposerai donc d’aucun moyen officiel, mes recherches n’auront rien d’officiel. Nous allons faire ensemble la liste de toutes les personnes du coin que Patrick et Clara connaissaient, chez qui elle aurait été susceptible de se rendre, où qui auraient pu la voir avant sa disparition. J’irai les interroger dès demain matin.

La remarque de Spinoza fit tiquer Diva, qui voyait venir les embrouilles avec leurs collègues gendarmes, des embrouilles qui risquaient de compliquer sérieusement les choses.

 

–        Spinoza, il vaudrait mieux que tu prennes contact avec la gendarmerie de Florac pour les prévenir que tu vas marcher sur leur plate-bande. Ça sera nettement mieux que s’ils l’apprennent par d’autres sources. En plus, si tu ne te les mets pas à dos, ils peuvent te filer quelques tuyaux ou te tenir officieusement au courant de l’évolution de l’enquête.

 

–        C’est d’ailleurs ce que je pensais faire demain matin. Mais merci quand même pour ta suggestion, j’aurais pu en effet oublier, répliqua David, qui lui sembla agacé.

Muriel, muette pendant leur bref échange, reprit la parole.

 

–        Il faut que tu saches aussi... ce soir, vers 20 heures, au moment où je partais, j’ai vu les gendarmes interroger Raymond Parent, l’ex-compagnon d’Odile. Ils n’ont pas voulu me dire si c’était en rapport avec la disparition de Clara ou l’agression contre Patrick.

 

–        Curieux. Je l’ai vu dans l’après-midi où il m’a donné un coup de main pour réparer un morceau de la clôture qui avait été découpé. Il m’a semblé normal, pas spécialement nerveux ou inquiet.

 

–        Tu sais, c’est un type qui peut être violent. Quand Odile vivait avec lui, il lui est arrivé de la cogner. Et depuis qu’elle vit avec Patrick, il les a déjà menacés tous les deux.

–        Tout ce que je dis, c’est qu’il cache bien son jeu dans ce cas.

Il se leva pour prendre un bloc-notes et un stylo sur le secrétaire placé à l’entrée de la pièce.

 

–        Nous allons faire le point maintenant, en essayant de ne rien oublier. Il faut que tu me donnes le plus de détails possible sur les personnes que fréquentait Patrick ainsi que sur Patrick lui-même. Je suppose que tu as déjà raconté tout ça aux gendarmes, mais j’ai besoin de points de départ solides. Même s’ils débouchent finalement sur des impasses, ils peuvent permettre d’orienter les recherches vers des pistes plus prometteuses. Et puis nous pouvons espérer que ton frère sortira rapidement de son coma, il pourra nous dire ce qu’il sait, ça pourrait sérieusement nous aider.

Diva se proposa pour prendre des notes pendant la discussion avec Muriel :

 

–        Je ne suis là que pour trois jours, mais je peux en profiter pour vous donner un coup de main, même si tout ce que nous faisons n’a rien d’officiel. Et puis, quand je reviendrai à Montpellier, je pourrai aussi faire des recherches sur les fichiers si ça s’avère nécessaire.

David grimaça.

 

–        Si tu fais ça, tu prendras des risques, ça n’aura rien de légal et il ne faut pas que tu comptes que la brigade de Montpellier soit saisie officiellement de l’affaire.

Elle haussa les épaules. Spinoza lui rendait la pareille après la remarque qu’elle lui avait faite quelques instants plus tôt sur les gendarmes...

 

–        M’en fous ! En cas de pépin, Fucci me couvrira. Et puis, ce n’est quand même pas un crime, on fait ça pour retrouver une enfant, non ?

 

Ils décidèrent de rester au coin de la cheminée. La soirée promettait d’être longue, mais Diva se sentait en pleine forme, stimulée par l’enjeu. Elle remarqua que Ferdinand et Dominique n’avaient pas perdu une miette de leur discussion, qui semblait les passionner. Pendant qu’avec Spinoza elle interrogeait Muriel, ils restaient dans leur coin, silencieux, discrets. Visiblement, ils avaient à cœur de ne pas les déranger.

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