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Publié par Jacques Teissier

Chapitre 4.

 

Il prit son chapeau, posé sur le buffet de la cuisine à sa place habituelle. Il aurait même pu dire : sa place naturelle. Ce chapeau sur le buffet, c’était un détail qui amusait Anaïs, la plus jeune des deux stagiaires. Un jour, elle lui avait dit « Ray, tu as un sens de l’ordre plutôt aléatoire... sauf pour le chapeau ! ». 

Elle aurait pu ajouter : et pour le boulot. C’est vrai qu’il les enquiquinait sans arrêt pour qu’elles respectent dans leur travail les mêmes règles strictes, précises, rigoureuses, gravées dans le marbre depuis le temps où, sur les conseils d’Odile, il avait arrêté les chèvres pour s’installer comme apiculteur.

Pour le reste, il voulait bien reconnaitre que le rangement dans la maison avait des points communs avec ce qu’était devenue sa vie : un grand n’importe quoi. Par exemple, la pièce principale était un vrai fouillis, tout comme sa chambre, et maintenant qu’Anaïs et Joana, leur stage fini, étaient parties, ça serait pire. Mais il s’en foutait.

De toute façon on pouvait à peine dire qu’il avait une vie personnelle, tellement celle-ci depuis treize mois – depuis le départ d’Odile – était limitée à peu de chose. Il fit mentalement l’état des lieux avec une lassitude désabusée :

–        La télé le soir jusqu’à ce qu’il tombe de sommeil et commence à ronfler, ce qui le réveillait et le poussait vers le lit. La plupart du temps, c’étaient les matchs de foot sur Canal + et les émissions de variétés sur TF1. Parfois une série américaine...

–        Une virée à la fin de la journée au bar de Sandrine, le seul endroit où il pouvait retrouver deux ou trois potes et discuter avec eux des nouvelles du village, de la planète, de leur famille, de tout et de rien et de n’importe quoi en attendant qu’ils retournent chez bobonne finir  la soirée et que lui se retrouve seul devant sa télé...

–        La chasse pendant la saison, et encore, ça c’était avant. Depuis le clash avec Patrick il avait laissé tomber l’équipe des chasseurs. C’était la seule solution. En le côtoyant, il aurait été amené à lui casser la gueule et ça lui serait retombé dessus. C’est vrai qu’au tout début, pendant quelques semaines, il avait envisagé la possibilité de lui expédier une balle perdue pendant une battue. Mais c’était sans y croire vraiment, plutôt pour le plaisir d’imaginer Patrick étendu, le cœur explosé et baignant dans une mare de sang. Car passer à l’acte était trop risqué : une balle perdue au cours d’une battue c’était toujours possible, mais après ce qui s’était passé entre eux... bonjour les soupçons !

–        Une sortie à Alès deux fois par mois, pour baiser. Évidemment, avec une pute, car rien que la pensée de devoir faire des simagrées pour séduire une fille et l’amener dans son lit, ça l’épuisait littéralement. En plus, il savait que la drague n’aurait fonctionné qu’une fois sur dix... et encore !

Au tout début où il s’était retrouvé seul, il avait tenté le coup avec ses stagiaires, qui étaient souvent des femmes. Il avait tenté de se montrer sous son meilleur jour mais  avait  vite compris, à en juger par leur réaction, qu’avec les trente ans, en moyenne, qu’il leur rendait au compteur, son tour de taille de buveur de bière et son caractère de cochon parfaitement assumé, c’était inutile de rêver. D’autant plus qu’il ne manquait pas de types jeunes dans le secteur, et qu’elles avaient vite fait de les repérer, les bougresses.

De toute façon, même la baise, il commençait à s’en lasser. C’était surfait, et puis il allait avoir bientôt cinquante ans, ça risquait de devenir de plus en plus compliqué. En fait, s’il allait  aux putes c’était, là encore, par habitude. Parfois, quand il avait la flemme de sortir de sa piaule, il sautait une séance et se rendait compte que ça ne lui manquait pas plus que ça. Et puis, aller « aux » putes, le pluriel était exagéré, vu que c’était quasiment toujours la même qu’il voyait : Lila. Pas qu’elle soit super canon, dans la rue il ne se serait pas retourné sur elle, mais elle était gentille et pas compliquée...

Ouais, c’était ça, sa vie, en dehors du boulot. En fait son problème, il le connaissait : il n’avait plus de goût pour rien. Plus précisément, tout ce qui lui plaisait avant avait perdu tout intérêt depuis qu’Elle n’était plus là. Odile était son pivot, son axe, sa boussole, et maintenant qu’elle s’était barrée, il se contentait de mettre le pilotage automatique, de répéter les mêmes gestes quotidiens sans se poser de questions, car il savait que s’il commençait à s’en poser, il serait foutu de chez foutu.

Le pire, c’est qu’Odile l’avait quitté pour habiter à trois kilomètres de la maison, chez ce connard de Patrick, dont elle s’était emmourachée, dieu sait pourquoi, alors qu’il était un bon à rien de première, même pas fichu de trouver un boulot depuis qu’il était revenu vivre chez sa sœur. À peine s’il donnait un coup de main à Muriel pour ses plantes alors que celle-ci le nourrissait, le logeait et s’occupait seule de sa fille ! Tout ce qu’il a pour lui, se disait Ray avec amertume, c’est quinze ans de moins que moi. Le même âge qu’Odile, c’est ça qui doit lui plaire à cette garce. 

Odile... La seule chose qui le rendait heureux quand il pensait à elle, c’est de savoir qu’elle était partie comme elle était venue : sans rien. Il avait eu du flair de ne pas l’épouser. Il aurait dû payer un divorce et elle se serait débrouillée pour le toucher au portefeuille, c’était certain. Bon, il devait reconnaitre qu’elle ne lui avait suggéré le mariage qu’une seule fois : devant sa réticence, elle ne lui en avait plus jamais parlé. Un peu plus tard, il avait été vaguement tenté, il sentait qu’il y avait de l’eau dans le gaz et s’était dit que ça pouvait peut-être la retenir. Mais il avait laissé trainer les choses... et il estimait que la fin de leur histoire lui donnait raison !

Il prit le raccourci et arriva au fond du pré aux pommiers, celui qui était séparé du terrain de la Kellerman par le ruisseau. Il avait une cinquantaine de ruches dans ce secteur et sauf pendant la période de l’hivernage, il y descendait presque tous les jours.

Son terrain et celui de Kellerman étaient également mitoyens de celui de Grégory Malon, un type d’ici qui avait acheté une zone de plusieurs dizaines d’hectares de terrains,  sur laquelle se trouvaient d’anciennes mines de plomb et de zinc, fermées depuis quelques décennies. Une vraie poubelle industrielle. Le grand-père de Ray y avait travaillé dans sa jeunesse. Il lui avait raconté ce qu’ils y faisaient, lui avait parlé des cuves dans lesquelles on touillait les broyats de la mine en utilisant du cyanure pour faire la séparation des métaux.

Odile, il y a quelques années, était allée à une réunion publique organisée par la municipalité pour exiger de la société qui avait exploité la mine pendant des décennies qu’elle procède à la dépollution du site. Un scientifique était venu leur dire qu’une énorme quantité de résidus de métaux lourds avaient été laissés sur le terrain : de l’arsenic, de l’antimoine, du plomb, du mercure, et d’autres produits tout aussi dangereux. Il y avait autour de la mine des taux de produits nocifs vingt fois supérieurs aux limites autorisées. Toutes les demandes de dépollution étaient restées lettre morte.

En fait, tout le monde savait que c’était pour ça que Malon avait pu acheter le site pour une bouchée de pain : dans le contrat qui avait été signé, le vendeur avait précisé qu’aucune indemnité de nettoyage du site ne pourrait lui être demandée. Une dépollution éventuelle serait de la responsabilité unique de l’acheteur ! 

Ray n’avait rien contre Malon, c’était un type plutôt sympa, même s’il avait des idées farfelues. Il faisait de l’agriculture bio sur une partie de la zone réputée pour être un peu moins polluée que le reste... sauf qu’il n’avait pas réussi à avoir le label AB. Il disait à qui voulait l’entendre qu’il n’en avait pas besoin, que cette histoire de label était uniquement destinée à entuber les agriculteurs. Ray n’était pas totalement sûr de sa sincérité, mais au fond, il s’en foutait. Malon était chez lui et il faisait ce qu’il voulait, c’était son problème.

Le seul truc qu’il n’appréciait pas, c’était ce qu’il avait laissé faire à l’endroit exact où se trouvaient jadis les installations minières. Un kilomètre plus haut, une vingtaine de personnes zonaient dans de vieux autocars pourris, des bétaillères hors d’usage, des camions sans roues, des caravanes délabrées... c’était un vrai gourbi ! Personne ne savait trop ce qu’ils fabriquaient là, lui n’y était allé qu’une seule fois, par curiosité et pour voir Ramon, à qui il avait quelque chose à demander. Il avait dû rebrousser chemin après avoir aperçu deux pitbulls qui n’avaient pas l’air très accueillants. Il avait regretté de n’avoir pas pris son fusil, il aurait fait un carton sans remords s’ils s’étaient approchés.

En tout cas, Malon ne mettait pas de clôture, lui ! Depuis toujours, les grands-parents de Ray, ses parents et lui-même avaient l’habitude de parcourir librement les montagnes, les champs et les bois sans s’arrêter aux limites des propriétés, et il ne supportait pas qu’Élise Kellerman veuille l’en empêcher.

Il avait fini son travail sur les ruches et il se trouvait à une cinquantaine de mètres du ruisseau quand il aperçut David Kellerman qui s’activait, à moitié caché par les pommiers. Il était la première personne qu’il voyait de la journée. Depuis sept heures ce matin, il préparait les ruches pour l’hiver, il avait pris juste le temps de manger un morceau sur le pouce à midi et il était loin d’avoir fini le travail de la journée.  

Kellerman était en train de réparer sa clôture. Ça faisait un bail qu’il n’avait pas revu le petit fils d’Élise, il faut dire qu’il ne venait pas très souvent ! Il ne ressemblait pas du tout à sa grand-mère, sauf par la taille et la corpulence : il était grand comme elle, sec et noueux. Mais lui c’était un brun aux yeux noirs alors qu’elle avait les yeux bleus et des cheveux qui avaient été blonds dans sa jeunesse. Il doit avoir du succès avec les femmes, pensa-t-il avec acrimonie.

Comme il s’approchait, celui-ci l’interpella :

–        Raymond, tu tombes bien ! Tu peux me donner un coup de main et tenir le grillage pendant que je le déroule ?

–        Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Le jeune homme grimaça et haussa les épaules.

–        Je n’en sais rien, mais c’est peut-être quelqu’un qui est venu par chez toi. Tu n’as rien vu ?

–        Si ça s’est fait cette nuit, je risquais pas de voir quoi que ce soit, j’ai dormi comme une souche et j’ai pas bougé de chez moi.

–        Un de tes potes chasseurs, peut-être ?

–        Qu’est-ce que tu veux que j’en sache ? De toute façon, je vais plus avec eux. À mon avis, c’est plutôt un des types installés dans le souk de l’ancienne mine. Après tout, c’est aussi mitoyen avec le terrain de ta grand-mère !

L’occasion était trop belle : même s’il trouvait  paradoxal de l’aider à réparer la clôture, Ray décida de donner un coup de main à son voisin, ça pouvait être utile...

Ils travaillèrent silencieusement pendant un moment. À deux, ça avançait vite, et David avait apporté tous les outils qu’il fallait. Au moment où Ray s’apprêtait à lui toucher deux mots de son affaire, le petit fils d’Élise le cloua sur place par sa question :

–        Tu es au courant de ce qui est arrivé à Patrick cette nuit ?

–        Non. Tu es la première personne que je vois de la journée. C’est quoi ?

–        Il semble avoir été agressé, tabassé et peut-être même torturé. On l’a retrouvé ce matin sur le chemin de la Combe-Basse, dans le coma, et son état semble très sérieux. Mais je ne connais pas les détails.

–        Comme je te l’ai dit,  j’étais pas au courant. On sait qui a fait le coup ?

–        Pas à ma connaissance, tout ce que je sais c’est que les gendarmes enquêtent et interrogent le voisinage. Tu as une idée de ce qui a pu se passer ?

Ray se redressa et le regarda en fronçant les sourcils.

–        Non. De toute façon, tu le sais peut-être,  mais entre Patrick et moi c’était pas le grand amour.

David se redressa à son tour, les tenailles dans une main et le fil de fer dans l’autre, et Ray eut l’impression qu’il l’observait avec une certaine surprise.

–        Je l’ignorais.

Il ne demanda pas d’autre précision et Ray se garda bien de lui en donner, préférant orienter la discussion sur son « affaire » en se lançant dans un discours d’une longueur inhabituelle pour lui.

–         Dis-moi, puisque ta grand-mère n’est plus là, tu serais d’accord, toi, pour les ruches ? En fait, il s’agirait pas de les mettre ici, mais sur le terrain au-dessus de la maison. Je voudrais en installer une vingtaine pour faire du miel de bruyère. J’apprécierais si tu acceptais. Je sais pas pourquoi Élise ne veut pas en entendre parler, ça vous poserait pourtant aucun problème...

–        Je ne savais pas que tu avais demandé ça à Élise, à vrai dire on parle peu du village quand on se voit. Mais tu sais, je trouve chouette le travail que tu fais, apiculteur c’est un beau métier et si la propriété était à moi je te dirais tout de suite oui. Ce n’est pas le cas, Élise va revenir et c’est à elle de décider. Quoi qu’il en soit, je lui en parlerai. J’essaierai de savoir pourquoi elle refuse, éventuellement je tacherai de la convaincre. Mais je ne peux rien te promettre, tu le comprends.

–        Je crois qu’elle m’en veut parce que j’étais dans l’équipe qui chassait par ici et qu’elle pensait qu’on esquintait sa clôture, mais ce n’était pas le cas. Et maintenant, en plus, je chasse plus avec eux. Je chasse même plus tout. Tu peux le lui dire.

–        Je le ferai.

Ils avaient terminé. Ils se séparèrent et Ray reprit le chemin de la maison. Il espéra que le jeune arriverait à convaincre sa grand-mère. Il n’accordait pas une  grande importance à ces ruches supplémentaires, il pouvait très bien s’en passer. Mais c’était une sorte d’idée fixe qu’avait eue Odile depuis plus de cinq ans et elle n’avait jamais réussi à convaincre Élise Kellerman de l’intérêt du projet. Ça serait pas mal qu’elle puisse se rendre compte qu’il avait réussi là où elle avait échoué.

Il regarda l’heure. Il était encore tôt et il décida d’aller voir les bourrus de la Liquière. Il avait des ruches là-bas, c’était à douze kilomètres d’ici, dans la commune voisine, sur un grand terrain hérité de son oncle Ernest, qui avait eu la bonne idée de mourir célibataire et sans enfant.

La Liquière, c’était un autre des points de friction qu’il avait eus avec Odile. D’abord sur ce nom de « bourrus », car elle ne supportait pas qu’il les appelle comme ça. Mais le nom, ce n’était pas lui qui l’avait inventé : tout le monde au village (enfin, la plupart des gens du coin), appelait « bourrus » les types plus ou moins écolos qui venaient de la ville et voulaient imposer leur mode de vie et leurs idées aux  pèquenots qu’étaient pour eux les gens d’ici. Pour certains, c’était peut-être péjoratif, mais pour lui c’était une appellation comme une autre, rien de plus. C’était ce qu’il s’efforçait de lui expliquer, vainement.

Ensuite, c’était Odile qui avait proposé à ces deux jeunes d’installer leur yourte (sur son terrain à lui !) à la Liquière, après avoir appris qu’ils cherchaient une place depuis des semaines sans rien trouver. Au début, il avait tenté de résister, mais c’était difficile de lui dire non quand elle avait une idée en tête... et elle avait su trouver un bon argument : « C’est loin de chez nous, et on ne peut pas surveiller en permanence. On nous a déjà volé des ruches et je ne veux pas que ça recommence. Non seulement ils vont entretenir le terrain, ce qui nous fera moins de travail, mais en plus leur présence va dissuader les voleurs. Il nous suffit de négocier avec eux l’installation de la yourte contre l’entretien du terrain. On peut même leur proposer un bail si tu veux, ça sera une sécurité ».

Sans changer d’avis sur les bourrus, il s’était finalement dit que ça n’était pas idiot, d’autant plus que les douze ruches volées quelques mois plus tôt, il les avait toujours en travers de la gorge.

Ça commençait à être une maladie qui se répandait, le vol des ruches : entre leur prix élevé et le manque d’essaims, certains apiculteurs trouvaient là un moyen commode d’augmenter leur production. Mais c’étaient les types comme lui qui en faisaient les frais, ceux qui bossaient dur toute leur vie pour un revenu inférieur au SMIC... c’était franchement trop dégueulasse.

Il était sûr que c’était un gars du coin qui avait fait le coup, la Liquière était trop isolée, pour savoir qu’il y avait des ruches, il fallait vivre dans le secteur, c’était impossible autrement. Après le vol, pendant quelque temps, il avait essayé de se renseigner pour savoir si des jeunes nouvellement installés dans la région n’avaient pas mis de ruches sur leur terrain, mais ses recherches n’avaient rien donné. Odile lui disait « pourquoi veux-tu que les voleurs soient forcément des jeunes, tu crois que quelqu’un de ton âge ne serait pas capable de faire ça ? »

Mais lui était sûr que c’étaient des jeunes. Putain, douze ruches neuves dix cadres avec nourrisseur, c’était le top, et l’assurance n’avait remboursé qu’avec plusieurs mois de retard, sans payer le travail ni le manque à gagner !

En tout cas il avait dû reconnaitre que l’idée d’Odile était bonne car depuis que le terrain était occupé, plus personne n’était venu.

Il chargea deux bidons de thymol dans son pick-up Ford Ranger rouge. Il voulait préparer les ruches à l’hivernage et les traiter contre le varroa. Il ne pourrait pas tout terminer cet après-midi, mais il reviendrait demain matin.

Arrivé au milieu du chemin qui menait de la route jusqu’à la bergerie, il dut s’arrêter. Ils étaient trois qui entouraient un âne dont le bât était chargé de bois de châtaignier tronçonné. Il reconnut Julien et sa copine Stéphanie les deux jeunes qui vivaient dans la yourte. Ils étaient avec leur gamin qui avait à peine deux ans. Garçon ou fille, il n’en savait rien et il s’en foutait.   

Il klaxonna cinq ou six fois rageusement, serra les dents... Ils faisaient chier, il n’avait pas que ça à foutre, il travaillait, lui ! Ils pouvaient quand même se ranger et le laisser passer. Ça n’était pas parce que, pour eux, rien n’était jamais urgent que...

Ils regardèrent Ray d’un air étonné. Julien s’approcha, aussi calme qu’à son habitude, c’est vrai que le type n’était pas du genre excité ! L’âne, lui, ne bougea pas d’un pouce.

–        Ray, c’est quoi ton problème ? Tu ne peux pas attendre une minute qu’on mette l’âne sur le côté ? On dirait que tu en veux à la terre entière ! Lui lança Julien, en parlant juste assez fort pour couvrir le bruit du moteur. 

–        J’ai du boulot à faire, figure-toi que je passe pas mes journées à fumer des pétards et à rien glander. Et puis d’abord, c’est quoi ces buches que vous portez ? Vous êtes censés nettoyer, pas faire des coupes de bois sur mon terrain sans me demander l’autorisation !

Pendant qu’ils parlaient, Stéphanie avait déplacé l’âne sur le replat qui surplombait une pente glissant doucement vers le fond de la prairie voisine. Il vit que le pick-up avait maintenant la place de passer. Julien posa ses deux mains sur le dessus du pick-up et se rapprocha sa tête de la sienne pour lui répondre :

–        Si tu prenais le temps de regarder, tu verrais que nous avons débité des troncs de châtaigniers morts. Tu en as de plus en plus qui attrapent le chancre, et si tu ne veux pas que ça se développe, tu aurais intérêt à les traiter. Bon, tu as la place, vas-y maintenant. Mais si tu as envie de discuter, n’hésite pas à t’arrêter chez nous quand tu auras fini. 

Ray ne répondit pas, passa la première et embraya si brutalement que les pneus poussèrent un gémissement plaintif quand ils dérapèrent sur les blocs de roche calcaire du chemin, usés par les générations et les intempéries.

Il était déstabilisé par la réaction de Julien. Si celui-ci s’était risqué à crier plus fortement que lui, il serait descendu du pick-up et ils se seraient expliqués entre hommes. Même s’il était plus vieux que lui, il lui aurait montré de quoi il était encore capable. Mais là... Il eut une moue dégouttée... tous des fiottes ces bourrus, rien à en tirer.

Il décida qu’avant de repartir il s’arrêterait aux yourtes. Après tout, il était quand même chez lui, et il comptait bien le leur prouver ! Depuis le départ d’Odile, il pensait souvent à ce moment qui serait une petite revanche sur elle. Il pensa à sa tête quand elle apprendrait ce qu’il avait décidé, et ça lui réjouit le cœur.

 

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Bérénice 04/06/2014 20:05


Bravo pour ce chap. 4 de la même veine que le chap. 3, beaucoup de rythme et des problèmes très actuels : d'une part, des terrains pollués par des métaux lourds et des produits toxiques, sur une
partie desquels de l'agriculture bio et d'autre part, l'installation de personnes vivant dans des véhicules pourris de toutes sortes défendues par des pittbulls.