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Publié par Jacques Teissier

Odile restait en permanence à proximité de la coéquipière de Kellerman. Ray, à leur remorque, attendait que son ex-compagne veuille bien se retourner pour échanger une phrase ou deux avec lui. Son comportement était pitoyable, il le savait, avec cette obsession pour Odile qui déstabilisait sa vie et la réduisait en miettes, mais de toute façon il n’y pouvait rien. Il en était réduit à attendre les quelques mots dont elle voudrait bien lui faire l’aumône, à crépiter d’espoir à la pensée du regard qu’elle pourrait poser sur lui.   Pour l’immédiat, une communication même strictement utilitaire lui aurait donné l’impression d’exister encore à ses yeux. Mais aujourd’hui ça ne fonctionnait pas, elle restait collée aux basques de la fliquette comme si celle-ci était la seule à pouvoir lui apporter un soutien moral.

 

Il connaissait presque tous ceux qui étaient là aujourd’hui. Ils allaient observer ses réactions, tenter de savoir comment ça se passait entre Odile et lui depuis la mort de Patrick, et il lui était difficile de chercher à se rapprocher davantage de celle-ci de façon trop voyante. Depuis le coup de sirocco qu’avait été son départ, Ray avait réussi à masquer son naufrage à ses voisins, ses copains, ses relations. Il était plutôt doué à ce jeu, quand il le voulait. Mais aujourd’hui il ne supportait plus ces demi-sourires, ces regards compatissants ou parfois ironiques qui émergeaient chaque fois que l’un des deux noms était prononcé devant lui. Parfois les deux. Odile et Patrick. Patrick et Odile. Toujours liés. Toujours ensemble.

 

Il accéléra l’allure, les dépassa et vint se placer sur la gauche de l’un des gendarmes qui dirigeait l’opération. Les deux femmes étaient maintenant situées à une dizaine de mètres derrière lui. Il fit un grand geste avec son bras afin d’attirer l’attention du responsable sur une combe étroite, ombreuse et touffue, envahie de broussailles et de ronces, qui descendait brutalement. Il connaissait le coin comme sa poche, savait qu’une source affleurait à mi-pente et imbibait le sol d’une humidité permanente qui était responsable de la luxuriance de la végétation.

–        Il faut regarder dans ce secteur. Il y a un trou un peu plus bas, elle a pu y tomber et se blesser.

Il avait crié, et comme sa voix portait loin, tout le monde se retourna. Le gendarme donna son assentiment en déplaçant sa main verticalement en direction de l’endroit qu’il avait indiqué. Au moment d’entamer la descente avec Maurice, son ex-copain de chasse, Ray jeta un coup d’œil en arrière et il s’aperçut qu’Odile ne le regardait pas, mais partait au contraire dans une autre direction. Il détourna la tête et se laissa glisser vers le fond du trou avec la certitude désagréable de faire tout ça pour rien. Ou plutôt, uniquement pour la galerie, ce qui était pareil. Maurice progressait à quelques mètres de lui et pour continuer à faire illusion Ray fit semblant de chercher, de fouiller avec son bâton dans les feuilles de châtaigniers qui s’étaient accumulées en épaisses congères jusqu’à atteindre parfois le niveau de ses genoux. Il eut un frisson. Le ciel n’était plus visible, et il faisait d’autant plus frais que le soleil ne frappait jamais cet endroit, exposé au nord. Après cinq minutes de recherches, Maurice était remonté, convaincu qu’il n’y avait rien dans ce secteur, mais lui préféra continuer. C’était important que tout le monde comprenne combien il était tenace...

 

Les voix s’éloignèrent peu à peu avec le groupe et quelques instants plus tard il vit qu’il n’existait pas pour eux, que personne ne l’attendrait, ne se soucierait de savoir où il était, ni ce qu’il faisait. Ce fut à ce moment précis qu’il décida de rentrer chez lui.

 

Ce qu’il venait de vivre à travers cet ersatz de rencontre avec Odile était un coup de massue pour son moral. Jusqu’à présent, pris dans ses automatismes routiniers, il était parvenu à accomplir les différentes tâches qui lui permettaient d’assurer sa survie, depuis son travail avec les ruches jusqu’aux diverses activités domestiques, réduites toujours au minimum. Mais aujourd’hui le geste le plus simple exigeait un effort psychique disproportionné et devenait une souffrance. S’il s’était écouté, il se serait couché et aurait dormi, dormi, dormi... Peut-être même rêvé, lui qui ne rêvait plus.

 

En arrivant dans la cour de la ferme, il resta un long moment immobile dans sa voiture, la nuque appuyée contre l’appui-tête, les yeux grands ouverts et le regard fixé sur le néant de sa vie. Il resta ainsi plus d’une heure. « Celui qui m’aurait aperçu aurait pu penser que j’étais mort, emporté par un AVC », pensa-t-il en émergeant de cette fausse torpeur.

 

Le claquement sec de la portière finit de le réveiller et il secoua la tête. Une façon de se convaincre qu’il devait réagir à tout prix, même s’il savait que tout ce qu’il entreprenait depuis quelque temps était aussi vain qu’inutile. Il se dirigea vers la vieille cave. Le matin même, il avait préparé le paquet et l’y avait caché derrière la longue et solide vieille table en châtaignier sur laquelle se trouvaient certains de ses outils, depuis la tronçonneuse et la hache jusqu’à ses instruments de bricolage. Cette table, il l’avait toujours connue. Elle était placée contre un mur de soutènement qui devait dater de plusieurs siècles, tout comme la partie la plus ancienne de la maison qui, d’après la légende familiale datait de 1680. Il n’avait jamais eu la curiosité d’aller vérifier les sources de cette date sur les vieux documents presque illisibles miraculeusement conservés à travers les siècles par les générations successives. Il préférait faire confiance aux anciens : « de toute façon, quelle importance ! » se disait-il en haussant les épaules chaque fois qu’il y pensait...

 

Vers les deux tiers de la table, plusieurs pierres du mur avaient été volontairement disjointes, mais la différence d’aspect avec les pierres environnantes était insignifiante pour un œil non prévenu, car le mortier de celles-ci était lui-même abimé.   Ray extirpa une dizaine de pierres amovibles de leur emplacement et les rangea sur le seul espace libre de la table en veillant à préserver leur ordre. Une excavation apparue, large d’une cinquantaine de centimètres et d’une profondeur à peu près identique. Elle avait été maçonnée pour éviter que la terre utilisée à l’arrière des pierres ne s’effondre sous son propre poids, et le trou était propre et net. Son père, qui ne voyait pas l’utilité des banques, l’utilisait déjà pour y cacher ses maigres économies et Ray avait découvert la cachette par hasard, quand il était enfant. Il supposait qu’elle avait été construite par les anciens, mais en réalité il ne savait rien sur son origine. Quand il était jeune et qu’il avait besoin, pour sortir avec ses copains, d’un peu d’argent que ses parents lui refusaient, il y avait fait quelques emprunts modiques en veillant ensuite à tout replacer à l’identique. Son père ne s’était jamais aperçu de rien, et encore aujourd’hui il préférait ne pas penser à ce qu’aurait été sa réaction s’il avait découvert les vols.

 

Il prit le paquet, saucissonné par de larges bandes d’adhésif marron, le déposa à ses pieds et remit les pierres en place, puis ses outils. Plus rien n’était maintenant visible. Il était temps pour lui de faire une nouvelle virée à la yourte.

 

Quand il revint, deux heures plus tard, la nuit commençait à étendre sa chape de plomb. Pas de quoi lui redonner le moral, même si la vie se lui semblait pas plus belle sous le soleil que sous les étoiles. Mais dans la journée, quand il vaquait à ses différentes tâches, il lui était plus facile d’orienter ses pensées vers des préoccupations terre à terre. Quand il réparait ses anciennes ruches en bois abimées  par les intempéries, il détaillait intérieurement chacun de ses gestes, explicitait son action avec chacun des outils utilisés d’une façon qui aurait semblé obsessionnelle à celui qui aurait pénétré dans sa tête. Au tout début, après avoir imaginé cette méthode, il avait eu du mal à la tenir jusqu’à la fin du travail entrepris. Inévitablement, au bout de quelques minutes, ses pensées noires reprenaient le dessus et il oubliait de détailler chacun de ses gestes. Puis, peu à peu, à force d’insister, il avait fini par s’habituer et maintenant c’était devenu pour lui une évidence. « Je prends la tenaille dans la boîte à outil, je la tiens fermement dans ma main droite,  j’introduis le morceau de fil de fer entre les mâchoires en conservant une longueur de vingt centimètres environ, je serre fortement, le morceau de fil de fer a un gros diamètre et il ne se détache pas du premier coup, il faut que je serre fortement en remuant l’extrémité du fil dans main gauche, c’est chaud, presque brûlant, ça y est il est coupé... ». Cette technique de refoulement de ses idées fixes, épuisante les premiers temps par l’attention constante qu’elle exigeait, fonctionnait maintenant parfaitement. Dans la journée.

 

Il restait la nuit. Allongé seul sur son lit à deux places en attendant un sommeil qui le fuyait, il ruminait les mêmes pensées qu’il tentait d’écarter comme des mouches importunes. A peine chassées, elles revenaient aussitôt. Il n’avait pas trouvé de méthode infaillible pour la nuit. Pas encore.

 

Chez les bourrus, tout s’était correctement passé. Il n’avait croisé personne et avait été suffisamment discret en approchant de la yourte. Peut-être y avait-il quelqu’un à l’intérieur, mais il n’avait rien vu, rien entendu. Son affaire faite, sur le chemin du retour il s’était arrêté à la cabine téléphonique du village pour appeler, avait récité son message en prenant soin de modifier sa voix puis avait raccroché immédiatement.  Personne ne l’avait vu téléphoner, à cette heure là, il y avait peu de gens dehors. Tout s’était déroulé comme dans un film policier et ça l’avait même – très brièvement– amusé.  Malgré tout, il n’en tirait pas la satisfaction qu’il avait espérée. Maintenant que c’était fait, tout ça lui paraissait vain, inutile, sans intérêt. Comme l’était sa vie.

 

Il n’avait pas faim, mais après avoir bu ses deux verres de pastis, l’habitude le poussa à ouvrir le frigo. Il n’y avait presque rien, juste quelques tranches de jambon cru qu’il mâchonnât avec un morceau de pain rassis, tout en buvant trois verres du vin rouge de Tornac acheté chez Sandrine par cubitainers de dix litres. Vingt ans plus tôt, son père faisait encore du vin. C’était de la mauvaise piquette mais il en était fier et pour lui elle valait tous les grands crus classés qu’il n’avait d’ailleurs jamais gouttés. Mais Ray avait décidé qu’il fallait être réaliste, ça ne valait plus la peine de se donner tant de mal pour si peu de résultats. Son père faisait, selon les années, entre huit cents et mille deux cents litres de vin et s’il avait compté ses heures de travail, ça mettait le litre du litre de  piquette à douze euros. Celui qu’achetait Ray, il le payait un euro cinquante le litre et il était meilleur, semblait-il. Bon, ça n’était pas lui qui avait fait le calcul de son temps de travail, naturellement, mais il savait qu’elle ne s’était pas trompée...

 

Les recherches étaient terminées et Odile devait être maintenant chez Muriel.  Il se demanda ce qu’elle faisait, avec qui elle prenait son repas, avec qui elle discutait, et de quoi... Il chercha un prétexte pour aller la voir mais ne trouva rien de crédible. Bien sûr il pouvait l’interroger sur le résultat des recherches, mais Odile se demanderait pourquoi il n’avait pas plutôt téléphoné. Et puis, il aurait été obligé d’expliquer les raisons de son départ prématuré cet après-midi. Mais au moins, l’avait-elle remarqué ?  Probablement pas, elle avait d’autres préoccupations...

 

Dans quelques minutes, la nuit serait noire. Dans la maison de Muriel, les lumières seraient allumées et il pourrait l’apercevoir à travers les vitres. Quand il serait sur place,  il pourrait peut-être trouver une bonne raison de frapper à sa porte.  Il décida de s’y rendre. Une fois là-bas, il aviserait...

 

* * * *

 

Même si Diva avait roulé à vive allure et pris soin d’éviter Montpellier, il nous avait fallu plus de deux heures pour parvenir devant l’appartement que Stéropès possédait à La Grande-Motte. Il était plus de vingt-trois heures, il faisait froid, la saison touristique était terminée et si on en jugeait par les rares passants que nous avions croisés, les habitants permanents de la petite ville n’étaient pas tentés par des virées nocturnes. À l’arrière du véhicule, Larduyt donnait des indications à Diva. Il connaissait bien le lieu et il était visiblement déjà venu chez son employé, car il la guidait sans une hésitation.

« C’est tout proche du centre nautique, au 12 allée des Goélands. Vous prenez la deuxième à droite », lança-t-il à Diva, le regard fixe, cramponné à son dossier.

Lorsque j’étais étudiant, je n’étais venu que rarement à La Grande Motte, car ce repaire à touristes n’attirait pas les membres de notre bande, mis à part William, notre artiste psychologue dont la copine habitait un logement qui était justement tout proche du centre nautique. C’était hier, me semblait-il. Je me surpris à imaginer qu’au détour de la rue, nous allions croiser William et Céline, main dans la main, et que je demanderai à Larduyt de s’arrêter, alors que je savais que ces deux-là ne vivaient plus ensemble depuis déjà cinq ans.

Une bonne vingtaine de voitures étaient stationnées dans le parking, mais il restait encore quelques places disponibles, et Diva se glissa dans l’une d’elles, proche de l’entrée. À cette heure-ci, peu de lumières étaient encore allumées dans l’immeuble. Celui-ci était majoritairement occupé par des retraités qui y revenaient après la saison d’été pendant laquelle ils avaient loué leur appartement à la semaine. Il n’y avait parmi eux aucun fêtard aviné et le silence qui régnait était d’autant plus pesant qu’il semblait étrangement artificiel.

Stéropès devait nous attendre, c’est en tout cas ce qu’il avait dit à Larduyt au téléphone, deux heures plus tôt. Je m’étais glissé hors de la voiture et rejoignis Diva qui venait de bloquer les portières et observait l’immeuble sans mot dire. « Même si Stéropès est pour quelque chose dans la disparition de Clara, il est peu probable que celle-ci puisse se trouver ici. Le coin manque trop de discrétion », chuchota-t-elle, comme si elle voulait éviter que Larduyt ne l’entende. J’étais d’accord. Naturellement, Clara ne pouvait pas être là, sinon Stéropès se serait débrouillé pour nous donner rendez-vous ailleurs que dans son appartement. Au mieux, nous pouvions espérer quelques précisions de sa part sur son emploi du temps le jour de la disparition de Clara. Nous pourrions peut-être alors commencer à reconstituer le puzzle... à condition qu’il nous dise la vérité.

Nos regards se croisèrent, puis elle fixa à nouveau Larduyt. Je m’approchais d’elle et lui saisis le bras pour attirer son attention, et il me semblait que je voulais l’empêcher de s’enfuir. Depuis deux jours, pris dans notre tourbillon d’activités communes, nous n’avions pas eu le temps d’échanger vraiment, et ça me manquait d’autant plus qu’il y avait eu quelques pointes d’incompréhension mutuelle à propos de certains de mes comportements qui auraient justifié que nous en parlions. Elle se retourna à nouveau vers moi et sous la lumière orangée des  lampadaires, je vis son sourire éclairer son visage, ses yeux pétiller, puis elle me sortit un truc qui me laissa pantois : « nous aurons pas mal de choses à nous dire un de ces moments, mais pas maintenant ». J’eus l’impression, pas désagréable mais curieuse, qu’elle était capable de lire dans mes pensées.

Simon Larduyt se dirigea à pas rapides vers le hall de l’immeuble, composa un code, appuya sur un bouton, ouvrit la porte et nous attendit en manifestant quelque impatience. « C’est au deuxième étage », lança-t-il en commençant à monter l’escalier. Quelques secondes plus tard, nous tambourinions à la porte après avoir sonné, sans résultat. Je commençai à donner de la voix, sans me rendre trop compte que la nuit était déjà avancée, quand la porte la plus proche s’ouvrit. Une femme âgée, aux yeux d’un beau bleu lavande et aux cheveux d’une blancheur immaculée, nous demanda de nous calmer. Elle voulait dormir, ajouta-t-elle, si nous devions continuer ainsi, elle appellerait la police. Diva sortit sa carte et lui demanda si son voisin était là. Elle sembla rassurée et haussa les épaules. Elle ne s’occupait pas de lui, ce type était un rustre malpoli qui ne disait jamais bonjour quand elle le croisait dans l’escalier, conclut-elle. Puis elle referma la porte en nous faisant un petit geste de la main qui pouvait passer pour amical. Je regardai Larduyt, aussi furieux que si c’était lui qui nous avait posé un lapin.

–        Il vous a bien dit qu’il serait là ?

–        Oui, vous m’avez entendu : je lui ai dit que nous serions là dans environ deux heures. Il devait nous attendre chez lui, je ne comprends pas ce que ça veut dire. Je vais le rappeler, marmonna-t-il en sortant son portable.

À tout hasard, j’actionnai la poignée, mais bien sûr sans succès. Au téléphone, Larduyt eut plus de succès que moi, car j’entendis Stéropès lui répondre.

–        Vous êtes où, Stéropès ? Nous sommes devant votre porte, vous deviez nous attendre.

Il écouta la réponse, resta silencieux pendant quelques secondes, puis il raccrocha.

–        Il arrive, il sera là dans trois minutes.

Diva commença à descendre l’escalier.

–        Je vais l’attendre dehors, ça sera plus agréable qu’ici.

Elle avait raison, naturellement. Je la suivis, pendant que Larduyt attendait dans l’immeuble. La Mercedes noire arriva quelques instants plus tard et Stéropès, indifférent au bruit, se gara dans un crissement strident de pneus et descendit en claquant rageusement la portière. Son comportement me hérissa les poils des bras et me donna envie de lui rentrer dans le lard. J’étais un peu trop à cran, ce qui n’est jamais bon pour un interrogatoire, il fallait que je me calme. Le type devait dépasser les deux mètres et la lueur des lampadaires du parking créait des reflets irisés sur son crâne rasé et lustré. C’était une montagne de muscles et de lard frôlant l’obésité, le genre de type qui ne devait pas bouger d’un pouce quand il recevait un coup de poing dans le ventre ou même sur le menton. Ses yeux noirs scrutèrent Diva et il eut, en la regardant, l’air étonné du type qui découvre une variété rare de papillons de Madagascar au fin fond du désert de Gobi. Ensuite, ils se vrillèrent sur moi plutôt méchamment, ce qui m’agaça encore davantage. Je me précipitai vers lui en tentant vainement de contrôler la tonalité agressive de ma voix.

–        Vous pouvez nous dire ce que vous faisiez, monsieur Stéropès, alors que vous deviez nous attendre chez vous ? Nous sommes arrivés depuis déjà dix minutes...

Il stoppa ma diatribe avec geste de la main et le rictus ironique qui vint déformer son visage massif et me fit comprendre qu’il n’était pas spécialement impressionné par mon agacement. Sans doute avait-il été confronté à pire, dans sa vie.

–        Vous êtes plutôt gonflé, jeune homme. Vous voulez me voir d’urgence au milieu de la nuit, d’une façon tout ce qu’il y a de plus officieuse d’après ce que j’ai compris, pour faire plaisir à mon patron j’accepte le rendez-vous, et vous trouvez le moyen de m’engueuler parce que vous avez attendu dix malheureuses minutes ? Vous me prenez pour votre larbin ?

Pendant sa diatribe, Diva s’était rapprochée de nous avec un sourire radieux, et tout en serrant discrètement mon bras droit pour me signifier de la mettre en veilleuse, elle se présenta et lui serra la main. Je compris qu’elle estimait être mieux placée que moi pour dialoguer avec Stéropès. 

–        J’espère que vous voudrez bien excuser mon collègue, monsieur Stéropès, mais il faut le comprendre, depuis la disparition de Clara il est un peu à cran. Mais vous n’êtes pas en cause, il est pareil avec tout le monde. En tout cas, je tiens à vous remercier de votre disponibilité. Comme vous l’avez dit, vous n’étiez pas obligé de nous rencontrer et j’apprécie beaucoup votre coopération. Monsieur Larduyt nous attend devant la porte de votre appartement, si vous le voulez bien, nous pouvons le rejoindre.

Je vis le visage de Stéropès se détendre après qu’il lui eut serré la main avec cordialité. Elle avait bien rattrapé le coup. De mon côté, je m’insultai intérieurement, ulcéré de voir que je me comportais comme un vrai débutant, mais un débutant tout spécialement maladroit. Depuis ma sortie de l’hôpital, mon comportement avec les autres commençait à être plus problématique qu’il ne l’avait jamais été, heureusement Diva était là pour rattraper toutes mes conneries. Heureusement, j’étais encore en congé, il fallait  que je profite de ce temps pour tenter de comprendre d’où venaient mes difficultés récentes, où alors j’aurais tout intérêt à chercher un autre travail.  Brusquement, et sans rapport apparent avec ces pensées, j’entrevis fugitivement le visage de Murcia déformé par la haine, tel qu’il était au moment où il avait appuyé sur la gâchette de son révolver. Il s’effaça tout aussitôt, mais je savais qu’il restait toujours là, en arrière-plan, comme une écharde sous la peau qui devient plus douloureuse quand on s’acharne en vain à l’extirper. Je ne compris pas les raisons de ce flash soudain, à ce moment précis...

L’appartement de Stéropès, comme la majorité de ceux de la Grande Motte, était plutôt petit. La relative exiguïté des pièces était encore accentuée par la dimension des meubles, qui auraient été davantage à leur place dans un appartement bourgeois du siècle dernier que dans un lieu conçu à l’origine pour y passer des vacances. Le réfrigérateur américain à lui seul occupait la moitié de la minuscule cuisine. Quant à la table en bois massif qui occupait le centre de la pièce principale, elle était si vaste que Stéropès dût rentrer le ventre pour se glisser entre elle et un très beau buffet deux corps Louis Philippe en noyer fin. Avec Diva, nous nous étions assis sur le canapé deux places pendant que Larduyt et son patron se tenaient face à nous, sur deux chaises de cuisine. Diva conserva l’initiative et je me dis qu’il valait mieux la laisser faire et me contenter  d’observer le comportement des deux hommes.

 

* * * *

 

 

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Paula 03/03/2014 18:34


J'attends avec gourmandise....les prochains chapitres, je sens déjà les chataîgnes en train de griller dans la cheminée !