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Publié par Jacques Teissier

 

Diva monta au premier étage pour y prendre une douche et je restai avec Dominique et Ferdinand dans la grande pièce du bas. Quelques minutes plus tard, Muriel m’appela : Simon Larduyt était arrivé chez elle depuis plus de deux heures, il souhaitait me rencontrer et proposait de venir me voir chez Élise.

Naturellement, je lui exprimai mon accord et ajoutai que sa proposition tombait d’autant mieux que Diva et moi nous avions plusieurs questions précises à lui poser. Muriel fit semblant de ne pas comprendre les soupçons que ma remarque impliquait et elle raccrocha rapidement après avoir ajouté : « Simon sera là dans quelques minutes ».

 

Je me servis un verre de Glenfiddich, m’installai avec les deux hommes devant la cheminée et demandai à Dominique de m’expliquer ce que donnaient leurs recherches sur Chloé, quand il y eut quelques instants plus tard, venant du premier étage, une sorte de brouhaha indistinct, comme si des personnes parlaient avec vivacité. Je n’avais jamais surpris Diva en train de parler seule, contrairement à ce qu’il m’arrivait de faire pendant  mes périodes de solitude prolongée à Sauvagnac, il était donc naturel que je pense qu’il y avait un problème. Je fis un geste de la main à Dominique pour lui intimer de faire une pause. En écoutant attentivement, je repérai d’abord qu’il s’agissait d’une discussion entre deux personnes, et j’observai ensuite que Ferdinand et Dominique n’en semblaient pas autrement surpris.

 

Des bruits de pas firent craquer le plancher de la mezzanine, puis l’escalier de bois qui donnaient accès à notre pièce. Diva apparut soudain, suivie par Yamina. J’étais estomaqué. Cette fille était vraiment capable de tout ! Qui lui avait permis... ? J’aperçus le sourire ironique sur les lèvres de Ferdinand, et je compris d’où venait l’embrouille. Diva me le confirma aussitôt :

–          Notre journaliste préférée affirme avoir été invitée par Ferdinand.

Je secouai la tête avec incrédulité en m’adressant à ce dernier :

–          C’est vraiment sympa de ta part de lancer une invitation dans une maison où tu n’es même pas locataire ! Tu sais, Yamina, que Dominique et Ferdinand logent dans un gite qui est situé à l’arrière de cette maison, mais qu’ici ils sont chez ma grand-mère ?

Je poursuivis en m’adressant à Dominique :

–          Nous étions bien d’accord, il me semble : pour des raisons de sécurité, vous ne deviez faire venir personne ici sans m’en parler. Pourquoi avez-vous rompu cet accord ?

 

Dominique ne répondit pas et ce fut Ferdinand, superbe de mauvaise foi, qui répliqua à ma remarque.

–          Kellerman, deux choses pour ta gouverne. Tu nous as parlé d’un homme qui devait venir ici pour te tuer. Je peux te garantir que cette jeune personne n’est pas un homme, tu ne risques donc rien pour ta vie.

Quant à l’invitation ici plutôt que dans le gite, elle est facile à comprendre : il n’y a pas assez de lits disponibles dans celui-ci. Tu ne voudrais quand même pas que je l’invite à partager le mien ? Il me semblait plus élégant de lui proposer celui de ta grand-mère...

–          Quoi ? Tu l’as installée dans la chambre d’Élise ? De mieux en mieux !

Diva me semblait encore plus choquée que je ne l’étais et fit de la surenchère.

–          À mon avis Ferdinand, tu aurais pu lui proposer de partager ton lit, je suis sûre qu’elle aurait accepté sans trop de difficulté.

 

Ferdinand secoua la tête d’un air désolé.

–          Tu te méprends sur mon compte, Diva, je ne suis pas celui que tu crois. De plus, Kellerman, sur le deuxième point, je ne t’ai jamais dit que j’étais d’accord avec ta proposition de ne recevoir personne ici sans ton accord. C’est Dominique qui a dit oui, pas moi si tu te souviens.

 

Yamina, jusque là, avait observé les échanges de balles, décontractée et toujours souriante, un peu comme si la discussion ne la concernait pas. En somme, elle s’était contentée de compter les points. Avant que Diva ou moi-même ayons eu le temps de répondre à Ferdinand, elle changea brusquement de tactique et, s’adressant directement à nous deux, elle déclara qu’elle regrettait le malentendu qui nous avait opposé dans l’affaire Gallach, malentendu dont elle admettait volontiers être l’unique responsable, en conséquence de quoi elle nous présentait ses excuses, ce qu’elle aurait dû faire depuis le début. Mais, ajouta-t-elle, elle avait été tellement humiliée par Louis Gallach qu’il lui avait été difficile de l’admettre publiquement, même dans le cadre de l’enquête policière.

 

Je sentis chez elle une sincérité qui me toucha. Nous avions eu, pendant une courte période, de bonnes relations, j’avais même éprouvé pour elle de la sympathie, et si elle ne nous avait pas menés en bateau, nul doute que je l’aurais accueillie avec plaisir à Sauvagnac. Je décidai de passer l’éponge, je le lui dis, elle me remercia et j’ajoutai alors qu’elle pouvait rester si elle le souhaitait.

 

C’est alors que Diva me jeta un regard furieux et me lança « je te trouve un peu trop gentil avec elle, David. Si tu veux mon avis, elle est encore en train de t’entortiller pour avoir des renseignements de première main sur la disparition de Clara ».

 

Je me souvins qu’elle avait, au tout début de notre rencontre avec Yamina, éprouvé une méfiance et même une antipathie instinctives pour celle-ci. Selon elle, la suite des évènements avait montré que son intuition était plus performante que la mienne, et là elle considérait visiblement que je me laissais une nouvelle fois manipuler par la journaliste. « Tout ça n’a finalement pas beaucoup d’importance », me dis-je, « l’essentiel pour nous c’est maintenant de rencontrer Larduyt. Yamina peut bien rester ici avec les deux hommes si ça lui chante ».

 

À cet instant de mes réflexions, j’entendis le bruit du moteur d’une voiture devant la maison. Je jetai un coup d’œil sur ma montre et compris que le chercheur devait arriver. J’informai rapidement Diva du contenu de l’appel récent de Muriel et de son annonce de l’arrivée de Larduyt. Elle hocha simplement la tête et se dirigea directement vers la porte pour l’accueillir. Je compris alors que nous avions retrouvé là un point d’accord : tout comme moi, elle semblait estimer qu’il serait plus facile d’interroger le parrain de Clara à la cabane que dans la maison d’Élise, loin de ses autres occupants. 

 

Larduyt avait quitté la blouse blanche qu’il portait le matin à la clinique et s’était habillé comme un citadin qui

endosse l’uniforme campagnard choisi sur les pages « Mode masculine » du Figaro Madame : un cardigan bleu au-dessus d’une chemise crème aux manches retroussées, un pantalon beige au pli impeccablement repassé et l’indispensable écharpe Hermès en cachemire façon rustique, négligemment jetée sur les épaules. Il y avait comme un grand écart schizophrénique entre l’homme du matin et celui du soir : lequel des deux était le vrai Simon Larduyt ? Celui du soir était en tout cas nettement plus nerveux que celui de la clinique, comme je le vis pendant que je faisais les présentations et qu’il saluait Diva. Coups d’œil inquiets autour de lui comme s’il craignait d’être épié, sourcils froncés et absence de sourire, l’assurance que lui donnait son territoire lors de notre première rencontre s’était évanouie. Où alors c’est qu’il y avait autre chose....

 

Je lui dis qu’il y avait trop de monde dans la maison de ma grand-mère et que nous serions plus tranquilles dans le chalet pour discuter. Diva eut un rire amusé :

–        David exagère, ne prenez pas pour argent comptant ce qu’il raconte. En réalité le chalet dont il parle est plutôt une cabane, mais c’est vrai que nous y serons plus tranquilles qu’ici pour discuter !

Je les laissai passer devant et jetai un coup d’œil chez Élise, sur la fenêtre du salon. Yamina se trouvait derrière les rideaux et nous observait avec attention, quand elle vit que je l’avais aperçue elle fit un petit geste de la main et recula dans la pièce.

 

 Simon Larduyt releva les sourcils en signe d’étonnement quand il vit l’endroit saugrenu dans lequel nous l’amenions, alors que la maison d’Élise aurait semblé être plus appropriée pour un humain normalement constitué. Prévenante, Diva retira du fauteuil les dossiers et les journaux entassés et les posa par terre et l’invita à s’y installer, ce qu’il fit après avoir épousseté des débris et des traces qui devaient lui sembler suspects. Il ne nous restait plus que le lit, sur lequel nous nous assîmes côte à côte, lui faisant face. Il ne perdit pas de temps en préambule.

–        Ce matin, je n’avais pas pris la mesure de la gravité de la situation et j’ai omis de vous dire certaines choses qui peuvent être importantes. Après en avoir discuté avec Muriel, nous avons décidé de jouer cartes sur table avec vous. D’ailleurs je ferai pareil avec les gendarmes, que je dois rencontrer demain matin.

–        Vous avez d’autant plus raison vis à vis des gendarmes que le capitaine Kellerman et moi-même sommes tous deux des policiers, et que nous commettrions une faute grave si nous ne révélions pas aux responsables de l’enquête tous les éléments en notre possession, lança Diva.

 

Je ne lui laissai pas le temps de répondre et enfonçai encore un peu plus le clou.

–        Nous savons que votre employé, Stéropès, responsable de la sécurité générale du laboratoire et de la clinique, est venu ici le jour de la mort de Patrick. Nous savons aussi qu’il a parlé avec Clara, ainsi qu’un témoin pourra le confirmer. Pensez-vous qu’il puisse être responsable de la disparition de votre filleule et de la mort de Patrick ? Et savez-vous pourquoi il est venu ici ?

–        Il est venu parce que je le lui ai demandé.

Je n’en revenais pas de voir que Larduyt ne cherchait même pas à se défausser, ou alors il jouait le jeu d’une apparente sincérité pour mieux masquer l’essentiel. Possible... Diva prit le relai.

–        Que lui avez-vous demandé de faire, exactement ?

–        Vous l’aviez compris, Patrick tentait bien de me soutirer de l’argent. Il prétendait détenir des informations sur de prétendues recherches illégales que notre équipe aurait pratiquées sur des embryons humains, et il voulait cinquante mille euros pour le prix de son silence. Cela correspondait à la somme nécessaire selon lui pour lancer son affaire de voyance en ligne d’une façon vraiment professionnelle. J’ai donc demandé à Stéropès de le rencontrer, de discuter avec lui pour lui faire comprendre que je n’avais pas l’intention de céder à ses exigences financières.  

–        Il avait carte blanche sur les méthodes à utiliser ?

–        Non, naturellement. Il s’agissait simplement de discuter, éventuellement de l’effrayer, mais toute violence était exclue.

–        Je suppose qu’il devait vous faire un compte-rendu après sa rencontre avec Patrick. Il l’a fait ? Que vous a-t-il dit ?

–        Je l’ai vu le lendemain matin, à la clinique. Il m’a simplement dit que la discussion avec Patrick avait été houleuse, agitée, qu’ils s’étaient même sérieusement accrochés, mais que les échanges étaient restés purement verbaux. Patrick selon lui n’a rien voulu savoir, il a continué à prétendre avoir des preuves qu’il fournirait à la justice si je ne l’aidais pas à monter son affaire. Ils se sont quittés sur ce constat de désaccord.  

–        Stéropès vous a parlé de Clara ? Il vous a dit l’avoir vue ?

–        Non, Clara n’était pas en cause dans la discussion. Il ne m’a pas parlé d’elle.

–        Pourtant, nous savons qu’il l’a rencontrée.

–        Brièvement, sur le bord de la route, peut-être pour lui demander un renseignement, en tout cas il ne m’en a rien dit.

–        Avant d’envoyer votre homme de main, vous ne pouviez pas tout simplement envoyer balader Patrick ? Si les informations qu’il prétendait posséder étaient fausses, que risquiez-vous ?

–        Des rumeurs de ce type, même non fondées, peuvent mettre à mal notre réputation. Si notre réputation est entachée, alors c’est notre équilibre économique qui peut en pâtir. Or, notre travail de recherche est entièrement conditionné par l’argent que nous rapporte la clinique.

–        Mais vous auriez pu aussi porter plainte contre Patrick pour tentative de chantage.

Il grimaça et secoua la tête.

–        Si un autre que Patrick avait été en cause, je n’aurais pas hésité. Mais c’était le frère de Muriel, elle était attachée à lui et je ne me voyais pas attaquer Patrick en justice.

–        Écoutez, Larduyt, ce Stéropès, vous le connaissez vraiment bien ? Vous pouvez vous porter garant de lui ? Être certain qu’il n’a pas pu agresser physiquement Patrick et enlever Clara ?

–        Je le connais depuis douze ans, et professionnellement parlant, j’ai confiance en lui. C’est quelqu’un qui est compétent et fiable. Pour le reste, qui peut prétendre connaitre parfaitement quelqu’un ? Je ne connais pas sa vie privée, ni ses gouts, ni ses activités en dehors du travail.

–        Par exemple, s’il avait des penchants pédophiles, vous ne le sauriez pas.

 

Il haussa les épaules et me regarda comme si j’étais un demeuré.

–        Non, évidemment ! Mais franchement, je n’y crois pas une minute. Vous pensez qu’il serait un maniaque sexuel et qu’il aurait pu s’en prendre à Clara ?

–        En tout cas, ce que je crois, c’est qu’il nous faut absolument être sûrs qu’il n’est pour rien dans la disparition de votre filleule. Il a très bien pu vous mentir. Nous devons le rencontrer le plus rapidement possible. Imaginez qu’il soit vraiment un pervers sexuel et qu’il détienne Clara, vous imaginez ? Nous n’avons pas de temps à perdre, je suppose que vous avez son numéro de portable, dans ce cas appelez-le, et dîtes-lui que vous voulez le voir immédiatement, en urgence, que la situation est grave, bref racontez-lui ce que vous voulez pourvu qu’il accepte de nous voir maintenant.

–        À cette heure-ci ? En pleine nuit ?

–        Oui, en pleine nuit ! Merde, il s’agit de Clara, et il représente la piste la plus sérieuse que nous avons pour l’instant.

 

Son regard était fixé au-dessus de nous, il semblait réfléchir, mais surtout hésiter. 

–        C’est d’accord, je l’appelle, mais à cette heure-ci il doit dormir, j’espère qu’il va décrocher.

 

Pendant qu’il composait le numéro, je sentis la main de Diva se crisper sur mon bras. Je posai ma main sur la sienne. Stéropès allait-il répondre ? Il nous fallut attendre quelques instants avant d’avoir la réponse...


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