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Publié par Jacques Teissier

Comme ils sortaient de la maison de Muriel, Diva fut enveloppée par le bruissement soyeux de la foule assemblée dans la cour, un rire, un éclat de voix, une discussion animée, un appel accompagné de grands gestes de la main... chaque personne présente paraissait avoir oublié la raison de sa présence à cet endroit : retrouver Clara. Juliette restait à ses côtés et lui donnait quelques indications succinctes sur les individus les plus proches, indications qui se réduisaient à un nom, à un métier, parfois à un lien de parenté ou d’amitié avec Muriel. Diva associait chaque visage à son nom en utilisant un moyen mnémotechnique que son père lui avait appris lorsqu’elle était élève au collège, alors même qu’elle savait sa mémoire suffisamment efficace pour pouvoir reconnaitre quelques mois plus tard un visage aperçu  fugitivement sans avoir besoin d’utiliser cette méthode paternelle. Celle-ci n’était plus qu’un gadget plaisant, un jeu de l’esprit qui la replongeait dans son enfance, ce moment où elle était heureuse et se sentait protégée par Georges des aléas de la vie et de la noirceur de l’âme humaine.  

 

À l’évocation de son père, elle se surprit à regretter le départ de Ferdinand qui les avait plantés là pour retrouver Dominique à Sauvagnac, ou peut-être au village. Sa fantaisie lui manquait, ses provocations perpétuelles vis-à-vis de David l’amusaient. Muriel, elle non plus, n’était pas là. Elle s’était sentie incapable d’affronter cette foule rassemblée pour sa fille et aucun d’entre eux n’avait insisté quand elle leur avait dit qu’elle préférait les attendre dans sa chambre, près du téléphone.

 

Une main se posa sur son épaule. Elle se dégagea brutalement, se retourna. C’était David, qui cherchait à attirer son attention. Voulait-elle venir avec lui pour faire le point avec Pagès sur leurs recherches respectives ? Elle secoua la tête.

–        Il vaut mieux que j’y aille seule. Vos relations ne semblent pas au beau fixe et je crois que je serais mieux capable que toi d’obtenir de lui quelque chose de concret.

 

Il sembla surpris, mais ne s’opposa pas à sa proposition, répliquant seulement par un « c’est comme tu veux » associé à un demi-sourire ironique dont elle crut percevoir le sens caché.

 

Pagès discutait avec quatre de ses hommes au-dessus d’une carte d’état-major déployée sur le capot de l’une de leur voiture. Il se redressa quand elle s’approcha. Elle perçut dans son regard l’expression d’admiration furtive et maitrisée qu’elle avait déjà observée au moment où ils s’étaient croisés la veille à l’hôpital de Mende, sans avoir échangé une parole. Depuis l’adolescence, elle était habituée à ces regards, qui n’étaient d’ailleurs pas toujours masculins. Même si elle en était parfois agacée lorsqu’ils se faisaient trop  lourds, cela ne l’empêchait pas, dans certaines situations, de continuer à jouer de son physique comme d’un atout supplémentaire pour arriver à ses fins. Sans cynisme mais avec lucidité, aimait-elle penser : pour parvenir à leur objectif, certains étaient servis par un bagout d’enfer, d’autres par des capacités intellectuelles hors pairs, pour elle, c’était de sa beauté dont elle usait, mais sans avoir le sentiment d’en abuser... mis à part deux ou trois épisodes qu’elle préférait laisser dans les oubliettes de ses souvenirs ! Au fil des années, ce mécanisme de séduction manipulatoire était devenu un jeu, qu’elle était heureuse de mettre en œuvre avec Pagès.

 

Elle s’approcha de celui-ci en composant son sourire numéro deux bis, celui qu’elle avait intitulé : « radieux, sans être une invitation au voyage ».

–        Capitaine Pagès ? Vous avez eu le temps de regarder le dossier imprimé que nous avons déposé chez vous ?

–        Non seulement je l’ai regardé, mais j’y ai trouvé quelques éléments intéressants. Puis-je savoir comment vous avez récupéré ces documents alors que les ordinateurs avaient disparu ? J’espère, lieutenant Deutsch, que ce n’est pas vous et Kellerman qui les avez mis de côté ?

 

Pagès ne lui paraissait que modérément furieux, mais conservait son regard charbonneux sous des sourcils froncés qui devaient être collés à son visage avec de la super glue, estima-t-elle. Plus broussailleux et batailleurs que jamais, ses sourcils auraient mérité, selon les critères de Diva, d’être lissés avec un bon coup de balai brosse.

 

Les subordonnés du capitaine faisaient mine d’examiner la carte avec une attention soutenue, mais elle avait repéré qu’ils ne perdaient pas une miette de leur échange et elle s’écarta de quelques pas pour attirer Pagès dans une zone plus discrète. Il la suivit avec un automatisme touchant.

–        Allons, capitaine, vous savez bien que je suis de votre côté et que jamais je ne ferais une chose pareille. Je ne demande qu’à travailler main dans la main avec vous. D’ailleurs j’ai quelques tuyaux à vous communiquer, à charge de revanche, bien sûr. Mais vous pouvez m’appeler Diva, comme tout le monde, pas de chichis entre nous.   

–        Pourquoi pas, si vous y tenez... mais vous savez Diva, que c’est moi qui suis chargé de l’enquête, et pas vous ? J’adorerai travailler avec vous, mais là ce n’est malheureusement pas possible.

–        Bien sûr capitaine Pagès, je comprends tout à fait, mais je veux simplement vous donner un coup de main amical et informel. Entre collègues, ce sont des choses qui se font !

 

Elle mit en place son regard incandescent, celui qu’elle avait baptisé « fondre la banquise de l’Arctique ». Si tout se passait comme elle l’espérait, elle n’aurait pas à utiliser son autre fameux regard « dégeler l’antarctique », qui celui-là ne servait que dans des occasions exceptionnelles. Selon un mécanisme soigneusement étudié, elle darda fondre la glace de l’Arctique au plus profond des yeux sombres du gendarme. Dans le même temps elle fit disparaitre son sourire numéro deux bis qu’elle remplaça par une expression d’inquiétude déçue, encore non cataloguée. Elle avait conscience d’aller très loin, mais le bougre était dur à la détente. Il finit cependant par craquer, se risquant lui aussi à un sourire. Le sien était de premier communiant, estima-t-elle.

–        C’est d’accord Diva, mais de votre côté vous pouvez m’appeler Michel. Qu’avez-vous comme information que nous ne possèderions pas ?

–        Eh bien, Michel, je vais peut-être vous surprendre : nous avons appris incidemment l’identité du type à la Mercedes noire qui a discuté avec Clara le jour de sa disparition. Vous savez quoi ? C’est un employé de Simon Larduyt. Intéressant, non ? Je vous ai noté toutes les infos sur ce papier, ajouta-t-elle en lui tendant la feuille.

Il s’en saisit, lut le contenu et leva la tête.  

–        Merci Diva. Naturellement, je ne vous demande pas comment vous avez obtenu cette information...

–        Vous pouvez me le demander, je vous le dirai peut-être la prochaine fois que nous nous reverrons, dans d’autres circonstances, répliqua-t-elle d’un ton mutin. Mais vous, Michel, qu’avez-vous à m’apprendre ?

Il regarda autour de lui pour vérifier que personne n’entendrait, et par précaution baissa tout de même la voix.

–        Nous avons bien avancé nous aussi, Diva. Tout d’abord, nous avons convoqué Simon Larduyt demain matin pour l’interroger sur cette tentative de chantage. Nous ne manquerons pas de lui poser des questions sur ce... Stéropès, ajouta-t-il en jetant un coup d’œil au papier qu’elle lui avait donné. 

Il perçut une expression de déception sur le visage de Diva et s’empressa de poursuivre.

–        Mais surtout nous avons un témoin crédible à propos de la mort de Patrick. Il affirme avoir aperçu deux hommes qui vivent sur le plateau de l’ancienne mine tout près de l’endroit où le corps a été trouvé, à l’heure supposée de l’agression. D’après leur description, nous pensons connaître ces hommes et nous allons naturellement les interroger.

–        Merci Michel, c’est intéressant, lança Diva, poliment, mais sans en penser un mot. J’espère que tout cela va être fructueux.

Elle rejoignit David avec le sentiment frustrant de s’être fait gruger en ayant fait son numéro de charme en pure perte.  « Les recherches vont démarrer » lui précisa dit Pagès pendant qu’elle s’éloignait.


* * * *

 

Quand ils arrivèrent à Sauvagnac, elle aperçut la voiture de Ferdinand stationnée au beau milieu du terre-plein, ce qui ne laissait pas de place pour une autre voiture à côté de la sienne. Agacée qu’il n’ait pas pensé à eux, elle laissa le 4 x4 juste derrière la Suzuki.  Finalement, il avait eu raison de s’abstenir de participer aux recherches, qui s’étaient avéré infructueuses comme c’était à prévoir. Elle qui était jeune et en pleine forme physique commençait à ressentir le contrecoup des trois heures de marche au fond des ravins ou sur les pentes des châtaigneraies. Le poète n’aurait pas tenu le coup plus d’une heure !

Celui-ci, installé   sur le canapé devant un feu de cheminée qui crépitait d’aise, écrivait sur un grand carnet à spirales pendant que Dominique, à l’autre bout de la pièce, était en position de méditation. Diva avait eue pendant ses années lycée une période Hatha Yoga qu’elle avait lâché au bout de quelques mois pour se lancer avec la même fougue dans la natation synchronisée. Elle se sentait encore très proche de cette époque et en gardait des souvenirs précis. Elle vit que  Dominique s’était mis en position de demi-lotus : bien droit, le menton sur la poitrine, le regard fixant l’espace entre les sourcils, le talon du pied gauche contre le périnée et le talon du pied droit contre le bas-ventre. Pas très simple, en tout cas au début, mais il semblait bien s’en sortir.

En arrivant, David avait filé droit sur la cabane sans préciser ce qu’il allait y faire ni à quel moment il reviendrait chez Élise. De son côté, comme elle ne savait pas si cette dernière disposait d’une baignoire, elle était prête, pour éliminer ses miasmes de transpiration, à se contenter d’une douche brûlante. La cabane c’était bien sympa mais à condition de pouvoir disposer à proximité des rudiments d’un confort élémentaire. En fait, un confort  acceptable pour des personnes ayant dépassé le stade du Paléolithique supérieur lui suffisait  : elle avait des gouts plutôt sobres, mais il fallait un minimum, tout de même.

Au moment où elle s’apprêtait à monter l’escalier de bois, Ferdinand l’interpella, sans même lever la tête de son carnet.

–        Diva, pour le cas où ça t’intéresserait, Dominique a retrouvé la trace de Chloé. Elle est dans le secteur, nous aurons des précisions demain.

–        J’en suis heureuse pour vous deux, j’espère que tout se passera bien avec elle. Je veux dire, entre elle et toi...

La porte s’ouvrit brusquement et David fit trois pas dans la pièce sans prendre la peine de la refermer derrière lui. Elle comprit qu’il se passait quelque chose d’anormal, il semblait sur les nerfs, ce qui était plutôt rare chez lui.

–        Ferdinand et Dominique, l’un d’entre vous est-il entré dans la cabane ? L’ordinateur était allumé et a été examiné en détail alors que je l’avais éteint en partant, et mon mot de passe a été craqué. De plus toutes les affaires sont en désordre et ont été fouillées.

Ferdinand continuait à écrire flegmatiquement et Dominique resta dans sa position de méditation, sans autrement réagir. Elle vit à l’attitude de David qu’il allait exploser et décida de prendre les devants. Les conflits inutiles l’agaçaient  et dans la plupart des situations elle jugeait préférable de les désamorcer, sauf quand elle les avait elle-même créés sciemment. Mais dans ce cas, ils étaient forcément utiles.

Elle s’approcha de Ferdinand, s’accroupit à côté de lui et posa sa main sur le carnet.

–        Ferdinand, c’est peut-être important, il faut que tu nous dises si vous y êtes pour quelque chose, toi ou Dominique.

Il leva la tête et se retourna vers David.

–        Kellerman, moi aussi je te retourne ton bonjour et je te signale que la seule chose que je peux faire avec un ordinateur, c’est le détruire consciencieusement en menus morceaux.  S’il est intact, alors tu peux être tranquille : je n’y suis pour rien.

–        Et toi, Dominique ? demanda Diva.

Celui-ci accepta enfin d’interrompre sa méditation, sembla se désarticuler puis déplia ses longues jambes et les remit dans une position plus humaine.  

–        Pareil pour moi, je ne me suis pas approché de la cabane.

David pesta à voix haute contre sa propre négligence, il aurait dû placer une autre caméra à l’intérieur discrètement caché face à la porte et mettre en place un mécanisme d’enregistrement automatique des images chaque fois que celle-ci s’ouvrirait.  La mise en place du système était simple mais les recherches qu’ils menaient sur la disparition de Clara lui prendraient trop de temps pour qu’il puisse s’en occuper, d’autant plus qu’il lui faudrait aller jusqu’à Alès ou Mende pour acheter le matériel nécessaire.  Diva lui répliqua que si le visiteur était Murcia, il avait sans doute trouvé ce qui l’intéressait et il ne reviendrait éventuellement dans la cabane que pour les surprendre. L’intérêt de la mise en place d’un tel système lui paraissait donc limité. « Il aurait fallu le faire avant », ajouta-t-elle, « au moment où tu as installé ta connexion Internet dans la cabane ».   

–        Ne remue pas le couteau dans la plaie, je sais que c’est ce que j’aurais dû faire, il m’aurait fallu une demi-journée de travail de plus au maximum et maintenant nous aurions la confirmation que c’est bien Murcia qui est venu.

Elle lui suggéra d’installer un autre système extérieur, qui leur permettrait de surveiller les alentours, mais aussi de les avertir si quelqu’un approchait, et lui demanda si une telle installation lui semblait réalisable.

–        Techniquement ça n’a rien de compliqué, mais il me faudrait du temps, et comme tu le sais, nous en manquons.

Dominique, qui était resté silencieux pendant les échanges des deux flics, prit la parole.

–        Je peux m’en charger si vous voulez. Demain dans l’après-midi nous avons quelqu’un à voir avec Ferdinand, mais je peux acheter le matériel demain matin et faire l’installation dans la soirée.

–        Dominique, même toi, tu t’y mets ? Ma parole, vous êtes tous devenus paranos avec votre obsession sécuritaire ! Si vous pensez vraiment que quelqu’un vous en veut, faites ça à l’ancienne, surveillez vos arrières au lieu de placer partout vos caméras de surveillance à la noix. Vous êtes bien des flics, c’est incroyable vos réactions !

Diva se sentit agressée par l’intervention de Ferdinand et répliqua sèchement.

–        Il n’y a pas de parano, Ferdinand. Je te rappelle que j’ai failli y rester, ce type est totalement allumé et il est capable de tout, même de choses que tu n’imaginerais pas dans tes pires cauchemars.

Il ne trouva rien à répondre à sa réplique, ce qui ne lui ressemblait pas. Elle haussa les épaules. De toute façon, elle n’avait qu’une hâte : prendre un bon bain brûlant, ou à la rigueur une douche. Elle  laissa David et Dominique continuer leur discussion sur les modalités de l’organisation pratique du travail d’installation du système de vidéo surveillance autour de la cabane.

Alors qu’elle montait l’escalier, un frisson glacé la transperça.  Même si elle était en congé, elle avait tout de même pris son arme de service. Mais elle l’avait laissée au fond de son sac. Son sac était dans la cabane, placé bien en évidence à côté du lit. Et la cabane avait été fouillée...

Elle eut l’intuition que le traumatisme qu’elle avait vécu quelques semaines plus tôt était sur le point de se reproduire.   

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