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Publié par Jacques Teissier

  La probabilité était forte pour que Dominique fasse une halte au bistrot, centre névralgique du village. Certes, Ferdinand aurait pu l’attendre à Sauvagnac, mais Dominique n’ayant pas de véhicule, il lui fallait une bonne heure de marche pour aller du village jusqu’à la maison de Kellerman, or il éprouvait un vif désir de savoir ce qu’avaient donné ses recherches sur Chloé.

 

Le refus d’utiliser le téléphone mobile impliquait une certaine dose de patience et parfois, dans ces situations concrètes, il arrivait à Ferdinand d’être tenté par le confort que permettaient les outils de communication. Mais ce fléchissement de sa volonté ne durait qu’un bref instant. Ensuite, il se reprenait très vite et continuait à lutter pied à pied pour ne pas succomber à la nouvelle barbarie technologique, ce  système global qui établissait jusque dans les endroits les plus perdus du monde le règne de Big Brother.

 

Les éléments modernes de ce système : mobiles, ordinateurs, radars anti-vitesse, contrôles anti-alcool pour les conducteurs, contrôles d’identité pour tous, GPS, cartes bancaires... représentaient pour beaucoup de ses semblables un progrès majeur dans l’histoire de l’humanité. Pas pour lui, pour qui la notion de progrès était une illusion.  Il voulait résister à cette déferlante et pensait que la résistance individuelle était le seul moyen d’ouvrir des failles dans le système, de créer des brèches qui ne demanderaient qu’à être ensuite élargies par d’autres, toujours plus nombreux.

 

Cette résistance par l’exemple chère à Supervielle était inscrite dans son mode de fonctionnement depuis si longtemps que c’était devenu un automatisme : lorsque surgissaient une découverte technique ou un choix politique susceptibles de modifier en profondeur la vie quotidienne, il s’y opposait par principe.

 

Il se disait parfois que si le mode de vie des amish n’avait pas été sous-tendu par une religion, il aurait volontiers rejoint leur communauté par simple adhésion à leurs principes anti-progrès technologiques. Naturellement, il aurait d’abord tenté de les convaincre de faire une exception pour l’automobile : il fallait bien reconnaitre qu’une charrette tractée par un cheval ne fournissait pas le même type de sensations fulgurantes que la conduite d’une Porsche Carrera ou d’une Lamborghini ! Mais le débat aurait pu être intéressant et il s’imaginait parfois  en train d’argumenter dans une assemblée d’amish pour leur vanter les multiples bienfaits que pouvait leur apporter le moteur à explosion...

 

Il ouvrit la porte du bistrot à Yamina et la laissa passer devant lui. Dans la cour de La Coste, ils avaient bavardé un moment dans sa voiture et il avait trouvé l’échange avec la journaliste intéressant, mais il s’était dit que l’agrément serait plus grand si cette discussion pouvait se poursuivre devant un whisky. Entre-temps, la jeune femme avait changé d’idée et jugeait que sa présence pour chercher Clara n’était plus indispensable. Cela lui permit d’accepter sa proposition et elle suivit Ferdinand jusqu’au village avec son propre véhicule.

Dominique n’était pas encore là et la patronne ne l’avait pas vu passer. Yamina commanda un jus d’orange puis elle eut comme une moue de regret ce qui, nota Ferdinand avec intérêt,  mettait en valeur ses belles lèvres pulpeuses.

–        Je ne pourrai pas rester très longtemps, je vais être obligé de te laisser car je dois rentrer à mon hôtel pour écrire mon papier et l’envoyer au journal. Mais je reste encore ici pendant au moins vingt-quatre heures, j’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir.

 

Ils étaient passés très vite au tutoiement à la demande de Ferdinand et elle avait accepté sa proposition avec un grand sourire. « Un bon signe », avait-il pensé.

–        À quel hôtel es-tu descendue ?

–        L’Oronge, à Saint Jean-du-Gard, c’est à une bonne demi-heure d’ici. Je n’ai rien trouvé plus près. Tous mes confrères ont pris d’assaut les hôtels les plus proches !

–        Que penserais-tu de venir loger chez moi ? Tu gagnerais un temps de trajet appréciable et de plus, avec Kellerman et Diva tu serais au centre névralgique des recherches, avec la possibilité d’avoir des renseignements de toute première main.

 

Elle fit une fois de plus son adorable moue qui, décidément, plaisait de plus en plus à Ferdinand.

–        Chez toi ? J’ai cru comprendre que tu logeais chez Spinoza, enfin... chez David Kellerman. Pour ne rien te cacher, mes relations avec tes deux amis sont plutôt tendues.

–        J’en fais mon affaire. Avec Dominique nous avons un logement indépendant, et il ferait beau voir que je ne puisse pas héberger qui je veux, quand je veux !

–        Alors, c’est d’accord. Il y a le Wi-Fi chez la grand-mère de David ?

 

Il leva les yeux au ciel. Personne ne pouvait plus se passer d’ordinateur, semblait-il. Quelle tristesse !

–        Oui, naturellement. C’est une grand-mère qui semble très suiviste, question progrès technologiques.

 

Par la large baie vitrée, il aperçut Dominique descendre d’un Kangoo Express  dont la couleur crème mettait en valeur l’épaisse couche de poussière accumulée sur sa carrosserie depuis sa sortie de l’usine. « Ce gamin semble très doué pour l’auto stop » nostalgisa-t-il en pensant à ses jeunes années errantes sous tous les vents du monde, quand l’auto stop était alors son seul moyen de locomotion.

 

Il avait eu le temps de mettre Yamina au courant de la situation et elle en savait déjà pas mal sur Dominique puisque Ferdinand lui avait même rapporté l’épisode des chiens fous de la Zone qu’il avait calmés magiquement. Aussi regarda-t-elle arriver le jeune homme avec un intérêt tout particulier.

Dominique, après les présentations d’usage, rentra directement dans le vif du sujet.

–        Je crois que c’est bon, je vais voir Chloé demain mais la personne qui sait où elle se trouve veut d’abord lui demander son accord. Pour le cas où je serais un tueur en série qui la pourchasserait, je suppose, ajouta-t-il ironiquement. En fait, poursuivit-il, j’ai l’impression qu’elle prend ces précautions car Chloé, qui en a bavé avec Petric, le lui a demandé par souci de sécurité.

 

Ferdinand regarda Yamina du coin de l’œil et vit qu’elle semblait plutôt paumée. Il lui manquait quelques épisodes et il poussa Dominique à en raconter davantage, autant pour lui-même que pour elle.

–        Dom, aie pitié d’un pauvre père incompris, si tu pouvais donner quelques détails, ce serait bien. N’oublie pas que je ne connais pas ce Petric, dont tu nous parles !

 

Pour la première fois depuis qu’il le connaissait, Dominique se mit à rire aux éclats. Il comprit qu’il commençait à avoir sur lui une influence bénéfique.

–        C’est la première fois que tu m’appelles Dom. J’aime bien.  Le fait d’assumer enfin ta paternité t’attendrirait-il ?  

Il reprit son sérieux. « Bon, je vais faire bref ».

 

Il raconta à ses deux commensaux comment il avait fait une imposition des mains pour soigner les violents maux de tête d’un vieux qui vivait à la Zone et comment, mis en confiance par la réussite des soins, celui-ci lui avait donné le nom d’un certain Petric, le type que Chloé était venue rejoindre dans la Vallée. Ferdinand comprit, aux propos pourtant mesurés de Dominique, que ce Petric n’était pas un garçon en recherche du zen et de spiritualité, mais plutôt un adepte fervent de la dive bouteille et tout particulièrement de bière belge. Connaissant Chloé, Dominique trouvait miraculeux que celle-ci soit restée avec lui plus de cinq minutes. En fait, elle avait tenu cinq jours, avait-il appris.

Petric avait eu Dominique à la bonne, ce qui n’étonna pas Ferdinand, car le jeune homme semblait avoir un don spécial qui le rendait capable de se faire apprécier par tous. Petric  lui avait donc volontiers raconté le départ de Chloé, qui avait été recueillie par une infirmière de la Vallée, une baba cool d’une quarantaine d’années que Petric n’appréciait pas, même si celui-ci avait été content qu’elle le débarasse de Chloé, jugeant que cette fille était une emmerdeuse et un futur nid à problèmes. « Pas de doute, Chloé est vraiment ma fille », pensa Ferdinand avec une certaine fierté. Dominique conclut son périple laconiquement :

–         Elle est restée quelque temps chez l’infirmière, que j’ai réussi à rencontrer bien qu’elle soit surchargée de travail. Chloé a réussi à trouver quelques petits boulots de-ci de-là, et finalement elle a atterri chez un couple qui vit à quelques kilomètres du village. Elle se trouverait encore chez eux actuellement en attendant de trouver un logement dans la Vallée, où elle compte s’installer.

 

Ils ne s’attardèrent pas au bistrot, Yamina voulant écrire son article rapidement. Ferdinand l’avait convaincue que le chemin d’accès à Sauvagnac était en trop mauvais état pour sa petite voiture de ville et elle laissa donc celle-ci près du parking proche du bistrot après avoir transféré ses affaires dans le coffre de la Suzuki.

Quand ils arrivèrent à Sauvagnac, Ferdinand pris sur lui de l’installer dans la chambre d’Élise où elle commença aussitôt à écrire frénétiquement, angoissée à l’idée de ne pouvoir envoyer avant les fatidiques dix-neuf heures son papier et les photos associées.

 

Il redescendit dans la pièce principale de l’appartement d’Élise où Dominique s’activait à démarrer le feu dans la cheminée, s’assit sur l’un des fauteuils et le regarda s’époumoner dans le boufadou. 

–        Au lieu de faire du vent, tu ne crois pas que tu devrais appeler Lydie pour lui dire que tu as retrouvé la trace de Chloé et que nous la rencontrerons demain ?

 

Le gamin continua de souffler sans lui répondre, jusqu’à ce que les flammes soient suffisamment hautes pour embraser l’ensemble du petit bois qu’il avait placé sous les deux buches de châtaignier. Là, il reprit son souffle et se tourna vers Ferdinand.

–        Non, je préfère lui parler quand j’aurais vu Chloé et que je serais sûr qu’elle est d’accord pour venir. Mais en attendant, tu peux prendre de ses nouvelles, ça lui fera plaisir de savoir que tu penses encore à elle. Avant notre départ, elle m’a parlé de toi et je peux te dire qu’elle a oublié toutes vos vieilles querelles passées.

–        Impossible. Je suis incapable de lui parler au téléphone, ça me paralyse. Si je la voyais, ça serait différent, mais là... Et puis, tu connais mon avis sur le téléphone, je préfère lui écrire.

–        Comme tu veux. J’espère simplement que tu auras la possibilité de la revoir et qu’elle tiendra jusqu’à notre retour.

La réponse de Dominique agaça Ferdinand.

–        C’est un reproche que tu me fais ? Tu trouves que je suis dur avec elle de ne pas prendre de ses nouvelles, sachant qu’elle peut mourir d’un moment à l’autre ?

–        Non, je dis ça en pensant à toi, pas à Lydie. Si nous arrivons trop tard, je sais que tu regretteras de n’avoir pas fait cet effort-là.

–        Des conneries, ces histoires de regrets ou de remords. Je n’en ai jamais eu, ce n’est pas à mon âge que je vais commencer.

Il y eut un instant de silence que Ferdinand rompit en sautant du coq à l’âne, comme il le faisait souvent. 

–        Quand tu me disais que tu voulais revenir ici pour t’y installer, c’est avec un projet précis ?

–        Poursuivre mon chemin spirituel tout en continuant à développer ma pratique des arts martiaux, en premier lieu de l’aïkido.

–        Ce sont des techniques d’aïkido que tu as utilisées pour te débarrasser du gros plein de soupe, hier ?

–        Oui, mais je ne m’en suis pas débarrassé, je l’ai simplement neutralisé.

–        Et pour soulager la douleur du vieux, comment as-tu fait ?

Dominique sourit en lui donnant sa réponse :

–        Je sais qu’il y a dans l’Univers une magie qui ne demande qu’à être révélée, et comme j’y crois, ça marche. C’est tout.

–        Tu sais que tu m’intrigues ? J’ai l’impression de voir en toi mon double inversé. Tu es jeune, je suis vieux. Tu es en quête de spiritualité et moi je ne cherche qu’à être heureux ici et maintenant. Tu as une fascination pour les arts martiaux alors que de mon côté j’aime lutter avec les mots, et parfois contre eux. En fait, mis à part le refus des nouvelles technologies, tout nous oppose...

–        Et tu en déduis quoi ?

–        Que tu aurais pu être mon fils. Enfin, si j’avais voulu avoir un fils, mais tu sais que ce n’est pas le cas. En tout cas, j’aurais aimé qu’il te ressemble.

–        Merci Ferdinand, j’apprécie ce compliment, mais tu as une fille et Chloé est quelqu’un de bien. Un tempérament de révoltée, comme tu le verras quand tu la connaitras, mais ça ne devrait pas te déplaire...

 

Dominique avait l’art de mettre le doigt ou ça faisait mal. Il comprit qu’il devait se faire une raison et admettre pleinement sa propre responsabilité dans la perpétuation de cette espèce humaine qu’il abominait, une espèce qui était aussi bénéfique à notre planète qu’un chancre mou syphilitique à une belle femme.

Il soupira mélancoliquement. Il lui fallait regarder la réalité en face, il avait bel et bien une fille...


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