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Publié par Jacques Teissier

 Depuis quelques heures, les souvenirs reviennent et l’envahissent, l’étouffent, pulsent leurs vagues fiévreuses. Ils ont une vie propre, indépendante de sa volonté et, comme dans un mauvais film au montage erratique, ils mélangent tout. Sa première rencontre avec Fiona et la mort de celle-ci, son départ en Argentine et son retour aux multiples rebondissements, sa rencontre inouïe avec le fils de Fiona vingt cinq ans plus tard et l’échec du piège qu’il lui avait tendu, l’épisode de la voisine de Kellerman dont il s’est débarrassé et celui de Diva, la femme flic qui s’en est miraculeusement sortie après l’avoir blessé... toutes ces images flottent dans sa tête, se heurtent et se mélangent sans qu’il puisse en stopper le flux...

 

Mais il reste dans ce charivari un point fixe et Doc s’y accroche avec constance : il sait que le changement est proche. Il se sent prêt à reprendre le combat contre tous ceux qui, cachés et pourtant si réels, lui donnent à chaque moment des signes concrets de leur pouvoir. Ils ont tenté de démanteler son être, de briser sa personnalité, la fractionner, la diviser, l’éparpiller. Ils ont échoué et il est toujours là, bien vivant et combatif. Ils se sont donné les moyens de le surveiller, à chaque instant de sa vie, même quand il était parti en Argentine pour leur échapper. Il va continuer à lutter, le danger ne l’effraie pas, mais c’est si dur de résister à cette douleur qui le broie et qu’ils contrôlent sans cesse ! Elle est là, à l’affut, comme un monstre tapi qui attend son heure et il reconnait ses symptômes précurseurs. Pour l’instant ce sont des élancements sporadiques qui partent de la partie inférieure de l’occipital gauche et vont jusqu’à la partie squameuse de l’os temporal, mais les flèches empoisonnées vont s’intensifier et le venin de la douleur se répandra jusqu’à devenir intolérable. Il en a l’expérience...

 

 Doc pense au jeune type qui ce matin est venu de Sauvagnac et aux effets apaisants de ses mains sur sa douleur. Il se pourrait qu’il sache comment ce corps étranger a été mis dans sa tête. C’est peut-être cette connaissance-là qui lui a permis de le soulager. Si oui, c’est que lui aussi fait partie de ses adversaires, de ceux qui veulent l’asservir, l’anéantir. D’ailleurs la disparition de sa douleur a été temporaire, un peu comme si ce Dominique voulait simplement démontrer et affirmer le pouvoir qu’il avait sur lui. Sur le coup il a été impressionné, et il a trop parlé. Bonne technique de manipulation mentale, le garçon est doué. Doc sent la haine l’envahir, il s’en veut de s’être laissé berner ainsi, ça ne se reproduira plus. La première fois qu’il l’avait vu, il s’était dit que ce garçon, habitant chez Kellerman, il devait être forcément son complice. C’était une bonne intuition, il le sait maintenant. S’il veut mettre un terme définitif à ce mal qui le ronge, il doit tous les deux...

 

La main qui se pose sur son épaule le fait sursauter, elle l’importune, il va réagir violemment... mais c’est Ramon qui est là, immobile. Il le regarde et semble inquiet.

–        Ça va, Doc ? Tu n’as pas l’air en grande forme.

 

Il hoche la tête sans répondre, pour signifier que tout va bien. Ramon a envie de parler et il le laisse dire. Il commence par les nouvelles du village. Une battue a été organisée par la gendarmerie pour tenter de retrouver la petite fille. Ils ont concentré les recherches sur la zone qui va de La Coste  jusqu’à la route de la Corniche, un endroit boisé et partiellement entretenu, où la végétation est, à certains endroits, particulièrement dense.

 

Doc est attentif. Il n’a pas envie de répondre, mais il sait pourtant que c’est nécessaire. Il lui demande si quelques personnes du village participent aux recherches, et il obtient miraculeusement les informations qui l’intéressent, inespérées. Ramon a aperçu, dans le regroupement qui s’effectuait à La Coste des personnes qu’il connaît, en particulier Ray, l’apiculteur ainsi que leur voisin Kellerman et plusieurs des occupants récents de Sauvagnac. Pendant qu’il lui fait son récit, Doc entend les cris, les appels qui retentissent contre les flancs de la montagne et font une succession d’échos. Les recherches sont bien en cours, elles se poursuivent et Sauvagnac doit maintenant être vidé de ses occupants. C’est le moment de faire une virée dans le secteur et d’examiner les lieux, histoire de savoir comment Kellerman s’est organisé.

 

Comme il ne veut pas que Ramon se doute de quoi que ce soit, après lui avoir demandé d’abréger son récit il lui dit qu’il va se reposer, puis il rentre dans sa tente et l’observe par l’interstice. Ramon, pour finir sa bière, va s’assoir à proximité de sa caravane en écoutant les appels de ceux qui sont à la recherche de la petite fille.

 

Doc profite du moment où il détourne la tête pour se glisser hors de la tente et se laisser couler sur la pente raide qui descend vers le ruisseau. Il ne lui a fallu que quelques secondes. Ramon ne s’est aperçu de rien. Le couteau est bien dans son étui de cuir, plaqué contre sa hanche, et le révolver dans la poche de son blouson. Il garde les deux armes sur lui en permanence, même la nuit. Hors de question de prendre le risque de se les faire dérober.

 

Quand il franchit la clôture et commence à marcher dans le pré à l’herbe rase qui monte vers la maison, il ressent le sentiment étrange de celui qui revient chez lui après une longue absence. Pourtant, cet endroit n’a jamais été le sien, mais toujours celui de Fiona, de son fils et naturellement d’Élise Kellerman. Il se souvient du tout début de leur mariage où il a vécu ici avec Fiona pendant quatre semaines. Ironie du destin, il a même considéré à l’époque que cette période était la plus heureuse de sa vie. Il ne pouvait pas savoir qu’elle marquait le début de sa chute et du piège que Fiona s’apprêtait à refermer sur lui. 

 

Tout est calme. Une seule voiture est garée, il l’a repérée deux jours plus tôt, c’est celle de Diva, la femme flic. S’il croise Dominique ou le vieux, il ne risque pas grand-chose. Ils ne savent pas qui il est réellement et il dira qu’il vient pour une nouvelle séance d’imposition des mains, séance que Dominique lui a d’ailleurs proposée. Il a donc une bonne raison d’être ici et de venir à visage découvert. Le seul danger serait de croiser Diva ou le fils de Fiona, car ils connaissent son visage et ont de bonnes raisons de ne pas l’oublier. Doc espère qu’ils sont tous les deux à la battue, car s’il a une arme il se doute bien qu’eux aussi doivent conserver la leur avec eux. Surtout, se dit-il, après les lettres d’avertissement qu’il a envoyées. Ces lettres, il ne les regrette pas, elles n’étaient pas une erreur de sa part. Elles étaient nécessaires pour faire peser sur Kellerman une pression équivalente à celle que lui-même avait subie pendant tant d’années de la part du groupe dont il était l’un des représentants.

 

La maison est au-dessus de lui, imposante. Il y a peu de changements. Les volets ont été repeints. Maintenant ils sont rouges et largement ouverts et c’est comme un geste d’accueil à son endroit puisqu’il aime la couleur du sang... non, il aime le sang. Deux massifs d’hortensia dont les fleurs desséchées n’ont pas été coupées encadrent la porte et avalent la moitié de la fenêtre. Avant, c’étaient des rosiers qui étaient là. Doc jette un coup d’œil à travers la fenêtre qui donne sur la salle de séjour. Beaucoup de désordre dans la pièce, des chaises non rangées, quelques couverts empilés sur la table, des vêtements posés en vrac sur le canapé de la cheminée... tout ce désordre lui donne la nausée, comment est-ce possible, un tel laisser-aller ?

Personne dans la pièce, comme il le prévoyait. Il actionne la poignée de l’épaisse porte en bois de châtaignier et tente d’en pousser le battant, mais celui-ci ne bouge pas, il est fermé à clé, naturellement. Éviter de forcer la porte, inutile d’alerter les occupants. Un bruit de feuillages sur le côté est de la maison le met en éveil et il se colle contre le mur. Fausse alerte, mais qui lui permet d’apercevoir un câble électrique et un tuyau noir en polyéthylène utilisé habituellement pour les conduites d’eau potable. Ils partent de la maison d’Élise en direction du bancel le plus proche. Intrigué, il les suit et arrive jusqu’à une bâtisse en bois d’une vingtaine de mètres carrés cachée au milieu des rejets de châtaigniers qui, depuis sa dernière et lointaine visite, ont envahi le lieu. Élise s’est laissé déborder par le foisonnement de la nature, mais il se doute que ce n’est pas elle qui a construit ce chalet plus que rustique. Du travail d’amateur... peut-être Kellerman ?

 

La fenêtre, placée côté sud, est grande, sans doute une récupération, car il y a encore des restes de la peinture marron d’origine. Pareil pour la porte, côté nord, tout ça est bâti de bric et de broc.

 

Il sort son révolver et se dirige vers la porte, qui n’a visiblement pas de serrure. Elle s’ouvre sans difficulté. Devant lui, un fouillis de papiers éparpillés un peu partout, un ordinateur placé sur une chaise bancale et un grand lit occupant presque toute la largeur de la pièce unique. En feuilletant les papiers, il comprend qu’il est tombé sur le refuge du fils de Fiona. Si son ordinateur n’est pas verrouillé par un mot de passe, il trouvera certainement tout ce qu’il espérait.

 

Doc remet son révolver en place et se met au travail, fébrilement.

 

* * * *

 

Ray avait décidé de participer aux recherches avec l’espoir qu’il pourrait apercevoir Odile. Peut-être même lui parler. C’était trop tôt pour tenter de renouer, l’autre connard venait juste de mourir et n’était même pas enterré, mais qui pouvait savoir comment elle réagirait dans les semaines à venir ? Il ne savait plus trop où il en était. Le désir de se venger était aussi fort que celui de renouer avec elle et il comprit que ce serait l’attitude d’Odile qui déterminerait finalement son comportement. En attendant la cristallisation de la situation, il lui fallait retisser quelques liens, même s’ils étaient ténus, et surtout ne pas la laisser filer ailleurs. Une femme comme elle n’aurait aucun mal à trouver quelqu’un. Si lui, Ray, n’était pas présent dans son entourage, sinon dans sa vie, si elle ne pouvait pas vérifier de visu qu’il avait bel et bien changé, celui qu’elle trouverait serait un autre que lui. En attendant, ce moment où ils allaient chercher Clara  serait idéal pour qu’Odile soit persuadée que leur rencontre était due au seul hasard.

 

Il était arrivé près de La Coste avec son pick-up Ford. Comme une bonne partie des habitants étaient là, il avait eu du mal à trouver une place pour se garer et avait dû laisser sa voiture à l’embranchement de la route, à trois cents mètres du mas. Il passa plusieurs minutes à faire des signes de reconnaissance à quelques voisins mais ne s’approcha pas de tous les petits groupes. Même en réduisant au minimum les échanges, ça lui aurait pris une bonne demi-heure pour saluer tout le monde et il n’avait pas besoin de ça ! Il reconnut, dans l’équipe des gendarmes qui discutaient entre eux en formant un cercle à côté de leurs voitures certains de ceux qui l’avaient interrogé. Dont le chef, un type brun, autoritaire, qu’il avait trouvé particulièrement insupportable avec ses questions à la con et à qui il aurait souhaité entrer dans le lard pendant toute la durée de l’interrogatoire. Quel était son nom déjà ? Oui... Pagès, le capitaine Pagès.

 

Les flics, qui semblaient le suspecter, allaient-ils remarquer sa présence ? Ils devaient s’attendre à ce que le responsable de la disparition de Clara soit présent, prêt à participer aux recherches. Il pensa qu’ils avaient un ou deux photographes cachés qui prenaient la foule en photo. En tout cas à leur place, c’est ce qu’il aurait fait.

 

La porte de la maison s’ouvrit et un groupe de personne sortit. Il y avait Odile, Kellerman et la coéquipière de celui-ci qui alla quelques instants plus tard discuter avec le chef des gendarmes. Cette fille avait le physique d’une Claudia Schiffer brune aux cheveux mi-longs, elle était vraiment superbe.

 

Pagès demanda le silence. Sur le même ton autoritaire qu’il avait eu la veille avec lui, il expliqua qu’ils allaient répartir l’ensemble des personnes présentes en six groupes qui seraient chacun dirigés par deux gendarmes, chacun des groupes ayant une zone précise à fouiller qu’il allait indiquer.

 

Ray s’était rapproché insensiblement de l’endroit où se trouvait Odile, à une dizaine de mètres de Pagès, et finit par se retrouver à côté d’elle. Elle avait les traits tirés, semblait ne pas avoir dormi et ne parut pas surprise de le voir, mais le visage de Ray resta de marbre quand elle lui dit bonjour. Il s’attendait à mieux de sa part qu’un simple bonjour sec, et il dût maitriser la vieille colère recuite qu’il sentait souvent monter en lui.

–        Ray, tu tombes bien, j’avais une question à te poser.

 

Il la fixa dans les yeux en gardant volontairement un visage fermé et attendit qu’elle poursuive. Dans les poches de son blouson, ses poings se crispèrent.

–        Je voudrais que tu me dises si tu as quelque chose à voir avec la mort de Patrick.

 

Alors, c’était donc ça qui l’intéressait... la mort de Patrick, il aurait dû s’en douter ! L’amertume l’envahit et sa réponse fut plus brutale qu’il ne l’aurait souhaitée.

–        Patrick... comme tu le sais je ne le portais pas vraiment dans mon cœur, mais tu vois, ça n’est pas moi qui l’ai tabassé, je n’y suis pour rien. Au moment où ça s’est produit, j’étais dans mon lit. D’ailleurs je n’y étais pas seul.

 

Cette dernière phrase était sortie malgré lui, sans qu’il l’ait prévue, et il regarda le visage d’Odile pour savoir comment elle réagissait à ce mensonge. Il fut déçu car elle ne s’y arrêta pas et seul le début de sa déclaration sembla l’intéresser. 

–        Oui, c’est ce que je pensais, je ne te voyais pas t’attaquer à lui de cette façon.

 

La phrase était à double sens, et ce fut le sens le plus négatif qu’il perçut le plus fortement : elle le pensait trop lâche pour avoir affronté Patrick physiquement. C’était faux, naturellement : sur un coup de colère, il pouvait basculer et aller très loin, mais il la laissa penser ce qu’elle voulait. L’essentiel était qu’elle soit persuadée de son innocence. 

 

Il regarda autour de lui, vit tous ces individus qui s’étaient réunis là et qui allaient bientôt parcourir la montagne. Il se sentit brusquement étranger à eux, qu’il connaissait pourtant depuis si longtemps et c’était un sentiment curieux et dérangeant, qu’il n’avait encore jamais éprouvé. Pourquoi diable était-il venu ici ? Il avait envie de tous les planter là et de s’enfuir, de retourner chez lui, mais c’était trop tard. Son départ maintenant aurait paru incompréhensible, suspect. Il devait suivre le mouvement, participer aux recherches et même paraitre motivé. Cette idée lui était insupportable, il regretta d’être venu... tout ça à cause d’Odile !

Il se ressaisit, tenta de changer le cours de la discussion en demandant à Odile si elle allait rester à La Coste, maintenant que Patrick n’était plus là.

–        Je n’en ai pas encore parlé à Muriel, elle a autre chose en tête, tu l’imagines. Mais je lui proposerai de rester en attendant de trouver autre chose. Je paierai le loyer pour l’appartement dans lequel nous vivions, il était à Patrick, mais elle va en hériter, naturellement. Mais bon, tout ça c’est un détail, pour l’instant le plus important, c’est Clara.

 

Elle finit sa phrase en un soupir pesant. Il remarqua qu’elle avait les joues creusées et que les petites rides autour de ses yeux semblaient plus prononcées que lorsqu’elle l’avait quitté. Ça ne l’empêchait pas d’être toujours une belle fille, mais elle prenait de l’âge, tout comme lui. Bientôt elle serait moins attirante aux yeux des hommes, elle perdrait de son piquant...

 

Au moment où les groupes se formaient, il se débrouilla pour être dans le sien. Il décida que pendant toute la durée de la recherche de Clara, il ferait l’effort de simuler une motivation qu’il n’avait vraiment pas. Peut-être appréciera-t-elle, se dit-il. 

 

Mais tout au fond de lui, il savait qu’il n’en serait rien...

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