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Publié par Jacques Teissier

Chapitre 2.


L’imprimante commence à vibrer, puis crache une à une les quinze feuilles de l’article signé par John Shamoo, Human Genetic Engineering Cloning and Stem Cell Research, qu’elle vient de trouver sur la revue Nature pour laquelle elle a souscrit un abonnement Internet. Clara remet les feuilles en ordre, les agrafe, prend son stylo pour annoter les éléments intéressants et commence à parcourir les pages en diagonale en repérant les informations nouvelles.

 

Elle pense à Muriel, sa mère, qui lui dit sans cesse : « imprimer tout et n’importe quoi, comme tu le fais, c’est du gaspillage ». Les cartouches d’encre sont hors de prix, et Muriel estime qu’une gestion rigoureuse est nécessaire à l’équilibre financier de sa micro-entreprise. « Tu comprends, nous ne sommes pas Rothschild », a-t-elle l’habitude de répéter pour justifier la nécessité où elles sont de faire des économies : « même si globalement ça ne marche pas trop mal, il me faut veiller sans cesse à ne pas être dans le rouge. C’est aussi pour toi que je le fais, ne l’oublie pas ! ».  

 

Mais après tout, puisque depuis trois jours sa mère l’a laissée seule avec son oncle Patrick, tant pis pour ses sacro-saintes économies, Clara décide d’en profiter pour imprimer ce qu’elle veut.   

 

Elle continue sa lecture, ajoute quelques phrases sur certaines pages, coche, barre, souligne. L’ensemble est globalement peu intéressant, juge-t-elle. Pour l’essentiel il s’agit d’un article de synthèse portant sur des recherches effectuées pendant l’année écoulée. Des recherches dont elle a déjà lu, pour la plupart d’entre elles, les comptes-rendus originaux. Elle a quelques remords. Finalement, sa mère n’a peut-être pas tort, elle aurait pu prendre le temps de lire le dossier sur l’écran avant de l’imprimer, deux minutes lui auraient suffi à se rendre compte du peu d’intérêt de la chose.

 

Elle prend dans sa main gauche la grande tasse de chocolat au lait que son oncle lui a préparée – question cuisine, c’est la chose qu’il fait le mieux, avec le gratin de pâtes – et avale une gorgée de la boisson, maintenant tiédasse, tout en continuant à feuilleter et lire en diagonale. Elle s’arrête, grimace. Elle lit comme toujours à toute allure et a fini les quinze pages. Dix minutes passées pour aussi peu de nouveautés, c’est vraiment du temps perdu, il lui faut à l’avenir organiser plus rationnellement ses recherches. Elle demandera conseil à Simon, son parrain, qui devrait pouvoir lui donner les coordonnées de quelques articles intéressants sur le sujet qu’elle étudie, et qui lui prêtera aussi les livres dont elle a besoin et que sa mère ne veut pas lui acheter. Simon est un maître dans une discipline où elle a encore besoin d’être orientée et, contrairement à Muriel, il se débrouille souvent pour être disponible quand elle le sollicite, alors qu’il a lui aussi de grosses responsabilités, au moins autant que sa mère. Et même plus, si elle veut être objective.

 

Après avoir reposé sa tasse sur la table, Clara se dirige vers l’étagère et saisit un dossier dans lequel elle range les documents. Sa mère... elle est partie depuis trois jours mais finalement il n’y a pas grand-chose de changé pour elle. Même quand elle n’est pas en déplacement, elle la voit peu, c’est une femme occupée, du genre hyperactif ! Entre les plantes qu’elle cultive, ramasse, puis distille, la vente de ses huiles essentielles sur les marchés du coin et sur le Web, et les stages de formation qu’elle organise à la maison pour des publics de passionnés, il ne lui reste plus beaucoup de temps pour s’intéresser à Clara. C’est facile de lui dire « je t’aime, ma chérie, tu es ma petite puce », encore faudrait-il qu’elle le prouve par ses actes !

 

Parfois, Clara se demande si elle n’est pas injuste avec Muriel. Si celle-ci est tellement obsédée par la réussite sociale, peut-être est-ce en partie pour sa fille ? Mais c’est plus fort qu’elle : chaque fois qu’elle la voit se préparer à passer la journée loin de la maison, l’amertume l’envahit. Sa mère travaille vraiment trop. Même si Juliette est là pour lui donner un coup de main, et même si Odile l’aide aussi, parfois, c’est quand même elle qui fait le plus gros du travail. Au moins 70 %, évalue-t-elle en faisant un rapide calcul.

 

Comme souvent, elle compare Muriel avec Anaïs, la mère de sa copine Manon, et l’avantage n’est pas du côté de Muriel. Clara n’a jamais eu droit à une grande fête avec plein d’amis de son âge pour son anniversaire. D’une part sa mère trouve que c’est ridicule, car « plaqué sur le modèle culturel des séries télévisées américaines », et d’autre part, il faut bien reconnaitre que Clara n’a qu’une seule amie, c’est Manon. Ses fêtes d’anniversaire sont donc familiales, et c’est tout.

 

Elle se souvient avec nostalgie de l’anniversaire de Manon, qui a fêté ses dix ans au printemps dernier.  C’était une belle journée, ils étaient quatorze, avec une grande majorité de filles mais aussi trois garçons, dont Kevin, qui a un si beau regard noir et des cheveux bouclés.

 

Delphine, la fille de l’épicier, qui a seize ans et veut devenir professeur des écoles, organisait toutes sortes de jeux collectifs. Clara avait trouvé ça formidable, à vrai dire c’était la première fois qu’elle s’amusait autant ! Kevin, le ténébreux, est dans la classe de Manon. Clara est amoureuse de lui. Enfin... amoureuse, elle n’en est pas tout à fait sûre, mais en tout cas elle pense souvent à lui.   Comme Clara ne va pas à l’école, elle ne le voit pas souvent. Heureusement, son amie Manon joue les entremetteuses et invite le garçon chez elle quand elle sait que Clara doit venir.  

 

Kevin est vraiment très beau, mais Clara est déçue par son côté un peu béta. Elle s’est aperçue qu’elle l’intimidait et s’en amuse. Les rares fois où elle a été seule avec lui, il lui a donné l’impression de croiser une extra-terrestre. Normal, elle sait bien ce que les gens chuchotent derrière son dos, Manon le lui a répété avec malice : ils trouvent qu’elle n’a pas la vie d’une enfant de son âge, et que c’est mauvais pour elle d’accumuler tant de connaissances, qui l’empêchent de mener la vie normale d’une petite fille.

 

En fait, ils la connaissent mal et ils se trompent, elle aime bien jouer. Même si ça l’intéresse moins que l’année dernière, elle fait encore avec son amie d’interminables parties de Nintendo DS avec le logiciel « Léa Passion Vétérinaire », un jeu où il faut soigner les animaux après avoir diagnostiqué leur maladie. Les animaux sont leur passion commune, virtuellement comme dans la réalité...

 

Clara entend un bruit de moteur dans la cour. Curieuse, elle va à la fenêtre. Une grosse voiture noire se gare près de l’entrée. Un homme en descend. Elle le reconnait, c’est celui qu’elle a rencontré tout à l’heure sur la route. Il s’est arrêté pour lui demander si Patrick Lafard était là. Un type immense, beaucoup plus grand et costaud que son oncle Patrick, qui n’est pourtant pas une mauviette. Son crâne est totalement rasé, son regard est dur, méchant. Elle frissonne. L’homme l’inquiète. Que veut-il à Patrick ?

 

Elle sait, pour avoir entendu Muriel le dire à Juliette, que celui-ci fréquente parfois des gens bizarres. « Il devrait de se méfier, un jour il va avoir des histoires », avait-elle ajouté.  Patrick est très gentil avec elles deux et elle sait que sa mère l’aime bien, même si elle dit parfois être agacée par son côté pique-assiette. Mais il semble avoir des ennemis, où en tout cas des gens qui ne l’apprécient pas.

Subitement sa mère lui manque, elle se dit que si elle avait été là, cet homme n’aurait pas osé venir ici, elle l’aurait protégée.

 

Elle entend le bruit de leurs voix, ils parlent très fort mais sa chambre est au premier étage, le son qui vient du rez-de-chaussée est assourdi, seuls quelques mots ou expressions lui parviennent : « hors de question... avertissement... Clara..»

 

Pourquoi parlent-ils d’elle ? Que lui veut cet homme ? Elle entend des chocs, comme s’ils bousculaient des meubles. Une dispute. Encore un cri. Clara ferme sa porte à clé. Elle sent une boule dans sa gorge. L’angoisse... elle a lu sur Wikipedia la description de ce sentiment, maintenant elle sait vraiment ce que c’est. Mais elle ne veut pas vivre ça, « qu’ils me laissent tranquille ! Je suis encore une petite fille, je n’ai pas encore huit ans ».

 

 Cette phrase revient sa tête, encore et encore. Elle s’assied par terre, plaque son front contre ses genoux et tient ceux-ci entre ses bras. Pour se rassurer, pour conjurer et oublier sa peur, elle ferme les yeux et murmure les derniers mots de la phrase, comme une lancinante litanie : « je n’ai pas encore huit ans... je n’ai pas encore huit ans... je n’ai pas encore huit ans... »  


Commenter cet article

Jacques 29/05/2014 06:54


Merci Bérénice pour vos encouragements. Je suis heureux que le début du roman (encore inachevé) vous interesse. cela dit, n'hésitez pas à me dire s'il y a des chapitres qui vous semblent faibles,
ça me rendra un grand service :-). Nous pourrons en discuter par mail si vous le souhaitez. Mon adresse : shamash@orange.fr


Amicalement,


Jacques

Bérénice 28/05/2014 21:26


Ce chapitre qui place une famille, a un tempo assez lent qui, s'il avait duré m'aurait incommodée. Mais une visite bouscule soudain la lecture et mon intérêt s'est à nouveau éveillé.