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Publié par Jacques Teissier

Dès l’entrée dans le hall de TechnoProcrea, l’atmosphère feutrée, la propreté méticuleuse et la lumineuse blancheur qui émanait des lieux étaient censées  susciter chez le visiteur une sensation de bien-être et de confort qui devait dominer sur toute autre impression. Un objectif atteint sans aucun problème. En dehors de ça, peu d’originalité dans le décor. Seule une très belle reproduction d’un tableau de Gustav Klimt, la médecine, Hygie, placée derrière le bureau d’accueil entre l’escalier et l’ascenseur, accrochait le regard avec ses couleurs rouge sang contrastant avec la blancheur dominante du lieu. Mon regard refusait de se détacher du tableau, même après que la rouquine réceptionniste m’eut indiqué que le bureau de Larduyt était au troisième étage et que le directeur m’y attendait.  

 

Je pris l’escalier plutôt que l’ascenseur. L’homme était debout au milieu du couloir, à deux pas de son bureau. Blouse blanche, apparence tranquille, la cinquantaine, visage bien dessiné, chevelure poivre et sel... il me serra la main en souriant. Ses yeux perçants d’un bleu vif ainsi que ses lunettes à fines montures complétaient le tableau. Il ressemblait à ce qu’il était : un scientifique en pleine action, mais de communication plutôt que de recherche. Exactement le genre d’homme dont on pense qu’il n’a aucune tache noire sur la conscience. Comme flic, je me méfie toujours de ceux qui sont trop propres sur eux. Des autres aussi, mais de ceux-là tout le monde s’en méfie, c’est presque normal. Cela dit, pour Larduyt, je n’avais pas de mérite à être dans une telle disposition d’esprit : un type victime d’une tentative de chantage peut avoir quelque chose à se reprocher. En tout cas, cela n’aurait rien de surprenant.

–        Monsieur Kellerman, je suis heureux de rencontrer un ami d’enfance de Muriel. Elle m’a parlé de vous et je sais qu’elle vous apprécie. Venez dans mon bureau, nous serons mieux pour bavarder.

S’il pensait que je venais pour bavarder, il était mal tombé. Je n’avais pas quitté ma thébaïde pour tailler le bout de gras avec un inconnu, fût-il l’ami de Muriel. Il s’installa derrière son bureau, sur un fauteuil pivotant haut perché, et de mon côté je m’installai juste en face, sur un fauteuil mou et bas. Ainsi placé, il dominait la situation et me regardait de haut. Quitte à passer pour un ours, j’attaquai d’emblée sur l’essentiel : Clara.

–        Patrick assassiné, Clara disparue, ce sont deux événements dramatiques pour Muriel et pour ses amis. Vous qui êtes le parrain de Clara et l’ami de Muriel, je suis sûr que vous le ressentez aussi. Elle m’a demandé de l’aider à retrouver sa fille en dehors des recherches officielles, et j’ai accepté à cause de notre amitié, une amitié qui date de notre enfance, comme elle a dû vous le dire. Je suis à la recherche de tous les renseignements possibles qui pourraient me donner une idée plus précise des raisons de la disparition de sa fille. Vous êtes une des personnes qui pourra le mieux le faire.

–        Oui, je sais tout ça, bien sûr je vais vous aider du mieux que je peux. Ce qui s’est passé, ce qui se passe, est aussi bouleversant qu’incroyable et incompréhensible. J’ai annulé tous mes rendez-vous de fin de journée pour venir ce soir à La Coste pour soutenir le moral de Muriel. Nous nous sommes parlé longuement hier et j’ai senti à sa voix et à ses mots qu’elle avait besoin de ma présence.

–        Écoutez, ça tombe très bien, je pensais lui demander de venir chez moi ce soir pour faire le point sur l’enquête que nous menons. Vous serez le bienvenu tous les deux, nous vous dirons où nous en sommes.  

 

Il ne répondit pas d’emblée, interloqué, puis se ressaisit et me gratifia de son sourire d’ex-jeune premier.

–        Ce sera avec plaisir, si Muriel est d’accord, naturellement.

 

Je préférai garder la question la plus gênante pour la fin car si je la posais maintenant il risquait de se braquer. Le mieux était de le faire parler de son travail, j’étais certain qu’il adorerait ça.

–        Je n’ai pas compris si TechnoProcrea est une clinique ou un laboratoire de recherche. En tout cas c’est une très belle réalisation.

–        Merci. En fait, les deux. Je dois vous l’avouer, je suis avant tout un chercheur. La partie clinique destinée à la procréation médicalement assistée sert essentiellement à financer mes recherches et à m’éviter ainsi d’avoir à rendre des comptes à quelque autorité que ce soit. Ce bâtiment comporte deux parties distinctes : la clinique, dirigée de façon autonome par une directrice et la partie « Recherches » dont je m’occupe. Naturellement, les liens entre les deux entités sont permanents, puisque nos recherches tournent elles aussi autour de la procréation et que nous tentons de résoudre les difficultés cliniques rencontrées par nos médecins.

–        Combien votre équipe comprend-elle de chercheurs ?

–        Nous sommes cinq, une petite équipe, mais efficace et très soudée.

–        Quel est l’objet de vos recherches ?

–        Il est lié à la partie clinique. Nous pratiquons un diagnostic génétique qui permet de connaître la base génétique d’une maladie. Ce diagnostic génétique nous permet de transférer à la patiente seulement les embryons sains. Mais comme beaucoup d’autres laboratoires dans le monde, nous faisons un travail de génie génétique, avec l’ambition de modifier le génome à des fins thérapeutiques. Le but peut être de corriger un gène porteur d’une mutation nocive, ou bien d’agir sur les gènes pour produire des protéines thérapeutiques. Le champ de recherches est aussi vaste que passionnant.

–        La partie « clinique » permet de financer cette équipe ? Vous avez suffisamment de patientes ?

–        Oui, nous refusons des patientes faute de place, même si nous avons des tarifs plus élevés que nos concurrents. Mais notre réputation est grande, même hors du pays, et la liste d’attente est longue pour pouvoir bénéficier de nos soins. C’est cette politique de prix élevés qui nous permet de financer nos recherches.

–        Vous avez donc des patientes aisées, et même riches. Comment Muriel, qui à l’époque avait beaucoup de difficultés financières a-t-elle pu venir chez vous ?

–        Je ne me considère pas comme un philanthrope. Comme vous l’avez compris, la recherche est ma passion et elle guide mes choix fondamentaux. Mais je suis aussi un être humain et un médecin. Quand je prends connaissance d’un cas particulièrement difficile et intéressant médicalement parlant, même s’il s’agit d’une personne dépourvue de moyens financiers, je demande à ma collaboratrice de la prendre en charge et nous adaptons nos prix. C’est ce qui s’est passé pour Muriel.

 

Je ne fis aucun commentaire. L’information mériterait d’être recoupée auprès de Muriel, mais elle devait correspondre à la réalité.

–        Il vous arrive souvent de devenir ami avec une de vos patientes, puis d’être le parrain de son enfant ? D’autant plus que vous devez passer plus de temps dans le labo que dans la clinique, d’après ce que vous l’avez dit.

–        Non, vous avez raison, c’est exceptionnel. Mais le cas de Muriel était particulièrement intéressant, car il avait un rapport avec mes recherches en cours. Je ne peux vous donner davantage de détails, secret professionnel oblige. Muriel le fera si elle le juge utile. Que nous soyons devenus amis n’a rien d’étonnant, vous êtes bien placé pour savoir que Muriel est quelqu’un de rare. Étant en contact régulier avec elle, notre amitié s’est développée malgré nous, sans que je puisse expliquer pourquoi, je dirais simplement « parce que c’était elle, parce que c’était moi ».

–        Autre chose, qui concerne directement Clara. Celle-ci possède une précocité que je n’ai encore jamais rencontrée, qui suppose des capacités intellectuelles exceptionnelles. J’ai appris qu’elle travaille avec des universitaires alors qu’elle n’a pas encore huit ans. Pensez-vous que sa disparition ait quelque chose à voir avec ça ?

–        Vous avez raison pour ce qui concerne sa précocité, elle est exceptionnelle. Mais pas unique. Un certain nombre d’enfants dans le monde sont dans le même cas. Pour le reste : non, je ne vois aucune raison pour que cette précocité et ses dons puissent voir un rapport avec sa disparition. Dans deux ans, elle en saura assez sur la génétique pour commencer à participer à des travaux de recherches, mais d’ici là elle est encore dans une phase d’apprentissage. Que pourrait-elle apporter de concret qui justifie, par exemple, un enlèvement ? Rien, pour l’instant.

–        Et en dehors de ces capacités intellectuelles, elle n’a aucun autre don exceptionnel dont Muriel ne m’aurait pas parlé ?

–        Elle est aussi une musicienne douée. Elle joue du violon en virtuose, mais elle est trop passionnée par les sciences pour y consacrer beaucoup de temps. Pour elle, c’est un simple dérivatif. Sinon, je ne vois rien d’autre.

–        Monsieur Larduyt, j’ai une dernière question à vous poser.

L’homme restait d’une urbanité exquise. Je le sentais tranquille, pas inquiet pour deux sous.

–        Je vous en prie, monsieur Kellerman. Je suis prêt à répondre à toutes vos questions si cela peut aider à retrouver Clara.

–        Nous avons trouvé dans l’ordinateur de Patrick une lettre qui vous était adressée, et qui ressemblait à une lettre de chantage. Elle contenait une menace de révélations possibles, mais Patrick ne rentrait pas dans les détails, ne disait pas de quoi il s’agissait. Pouvez-vous m’en dire plus sur ce voulait Patrick et sur la raison qui pouvait l’amener à penser que vous étiez susceptibles de céder à un chantage ?

–        Je suis au courant de ce projet de lettre, Muriel m’en a parlé hier soir au téléphone. Je me pose les mêmes questions que vous, d’autant plus que je n’ai jamais reçu de courrier de la part de Patrick. D’ailleurs nous nous connaissions, s’il avait eu quelque chose à me demander, plutôt que de m’écrire, il m’en aurait parlé directement.

 

J’étais agacé que Muriel ait vendu la mèche à Larduyt. Pour l’effet de surprise, c’était complètement râpé. Il s’était préparé à la question et avait eu le temps de peaufiner sa réponse. Pourquoi avait-elle fait ça ? Même s’il était son ami, elle pouvait quand même comprendre que quelque chose n’était pas normal dans cette histoire !

 

Pendant quelques minutes, nous continuâmes à parler de Muriel et de son travail sur les huiles essentielles, puis je pris congé en lui donnant rendez-vous à Sauvagnac avec Muriel dans la soirée. En arrivant à la porte, je décidai non pas de poser une dernière question, mais de lui donner une info qui pouvait être déstabilisante et me permettrait d’observer ses réactions. Je me la jouai à la Columbo, en me retournant brusquement et en dressant l’index vers lui. Il ne me manquait que l’imperméable froissé.

–        Au fait, monsieur Larduyt, j’allais oublier de vous donner une information importante. Quelques heures avant la disparition de Clara, un homme de très grande taille, très costaud, le crâne presque entièrement rasé, s’est arrêté au bord de la route pour discuter avec elle. Il conduisait une Mercédès noire immatriculée dans l’Hérault. Je sais que ce serait un miracle, mais si cette description vous rappelle quelqu’un, naturellement vous m’en parlerez ? L’homme peut avoir un rapport avec la disparition de Clara, et après tout, il peut très bien habiter à Montpellier, vous pourriez l’avoir croisé.

 

Aucune émotion n’apparut sur le visage de Simon Larduyt, qui resta impassible en me répondant.

–         Non, ça ne me dit rien, mais naturellement si j’apprends quelque chose qui peut vous être utile, je vous le dirai.

 

Il fit une brève pause et pour la première fois son visage s’altéra.

–        Vous savez David, j’aime Clara comme si elle était ma fille et j’espère que nous allons la retrouver très vite, saine et sauve. Je ne vous cache pas que ce qui m’angoisse et même me taraude, c’est qu’elle ait été enlevée par un détraqué sexuel. J’espère qu’il s’agit d’autre chose, ce serait terrible.

 

Il me regarda, comme s'il voulait observer quelle serait ma réaction à ses paroles et conclut par un « En tout cas, vous pouvez comptez sur mon soutien le plus total, David ».

 

En sortant de TechnoProcrea, j’étais agacé. Qu’est ce qu’il lui avait pris à ce type de m’appeler David ? Est-ce que je l’avais appelé Simon ? Même si nous avions une amie en commun, nous n’étions quand même pas intimes ! Et puis, pour quelqu’un qui avait des rapports aussi étroits avec Clara et Muriel, je l’avais trouvé un peu trop décontracté, pas très angoissé pour tout dire. Sauf à la fin de l’entretien, où une certaine émotion, peut-être factice, avait semblé percer la carapace. Il me semblait que si j’avais été placé dans sa situation, mon inquiétude aurait été plus perceptible. Mais peut-être avait-il une maitrise dans l’expression de ses sentiments supérieure à la mienne ? C’était d’autant plus possible que c’était le genre de chose qui ne m’avait jamais préoccupé.

 

Je décidai avant de repartir de faire un petit tour dans le parking privé de la clinique, qui faisait un L autour du bâtiment contre lequel il s’étalait sur une longueur et une largeur entières. Il y avait pas mal de places encore disponibles, visiblement les concepteurs avaient prévu large.

 

Comme souvent, la partie réservée aux véhicules du personnel médical était proche de l’accueil. Il n’y avait rien à signaler de ce côté. Je fis le tour de l’édifice, que je longeai en observant les voitures placées en épi sous des Catalpas bignonioidesde six mètres de haut, dont les branches basses étaient taillées à plus de deux mètres. Je reconnaissais l’arbre, car j’en avais planté un à Sauvagnac dix ans plus tôt sans le dire à Élise, pour lui faire la surprise. C’était la première fois que je voyais cette variété d’arbres être utilisée pour un parking et je trouvais que c’était un choix original et intéressant. Ils devaient apporter, au plus fort de l’été Montpelliérain, un ombrage appréciable, mais là ils étaient en train de perdre leurs larges feuilles ce qui rendait leurs gousses, semblables à de longs haricots verts pendants le long des branches, très visibles.

 

En arrivant à l’extrémité opposée du bâtiment, je sortis le mobile de son étui et passai aussitôt un appel à Diva. Pendant que je composais le numéro, je pensais que Larduyt ne m’avait sans doute pas dit tout ce qu’il savait. Inexplicablement, j’en ressentais une certaine satisfaction.

 

* * * *

Vous pouvez également retrouver les personnages de David Kellerman (alias Spinoza) et Diva dans mon  roman « Le cauchemar de Spinoza », disponible en versions papier et électronique.


Plusieurs critiques de ce roman sont disponibles sur Babelio  ainsi que sur le site qui lui est dédié.


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