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Publié par Jacques Teissier

Ray remâchait l’interrogatoire que les gendarmes lui avaient fait subir à Mende, la veille au soir. Il était resté plus de trois heures dans leur bureau à répondre aux mêmes questions qu’ils lui avaient déjà posées trois fois, dix fois. S’ils avaient espéré qu’il se recoupe, ils en avaient été pour leur frais ! Monsieur Parent, où étiez-vous hier soir entre 20 heures et 23 heures ? Pourquoi avez-vous menacé de mort Patrick Lafard quand vous l’avez croisé au village le 23 septembre dernier ? Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? Connaissez-vous Clara, la fille de Muriel Lafard ?

 

Au bout du compte, ils avaient dû se résigner à le laisser filer. Normal, ils n’avaient aucune charge contre lui. Et puis, il était plutôt apprécié dans le village, un gars du coin, apiculteur, connu de tous... il n’avait jamais eu de problème avec la justice, sauf une bagarre un peu musclée, mais c’était il y a longtemps et il était jeune. Il n’empêche, ils avaient retrouvé la trace de cette histoire, les fumiers. 

 

Ray savait qu’il était du genre obsessionnel. Quand il ruminait des pensées désagréables, il avait du mal à les chasser de son esprit. Il s’efforça de ne plus laisser le souvenir des gendarmes lui pourrir l’esprit et se concentra sur le projet qui avait germé la veille dans son cerveau fertile, un projet qui devrait lui permettre de se débarrasser définitivement des bourrus. Une bonne idée, mais qu’il devait finaliser pour pouvoir l’appliquer sans risque de bavure. Il ne trouvait pas de méthode infaillible pour éliminer totalement les risques pour lui, ce qu’il trouvait ennuyeux. Certains points méritaient d’être vérifiés et il allait s’en charger aujourd’hui.

 

Avant de se rendre une nouvelle fois à la Liquière, il se prépara un casse-croute pour le repas de midi. Le saucisson entamé la veille, quelques tranches de jambon cru, du pélardon... mais pas de dessert. Le sucré, c’était pas son truc... le paradoxe de l’apiculteur ! Il réfléchit à ce qu’il devait faire avant de partir : acheter du pain et deux morceaux de pizza en passant par le village, et surtout ne pas oublier de tirer du vin à la cave pour en apporter une bouteille. Les bourrus allaient être surpris de le revoir si vite, car en dehors de la période de récolte du miel, il allait rarement là-bas. Et du temps d’Odile, c’était encore plus rare.

 

La halte au village fut brève. Il prit la route de Barre des Cévennes, une route sur laquelle il aurait pu rouler les yeux fermés ce qui lui permettait de laisser son cerveau vagabonder librement.

 

 La pensée d’Odile refuse de s’évanouir, de disparaitre, elle s’accroche à ses pensées, colle à son cerveau comme une glue, impossible de s’en défaire. Comment a-t-elle réagi à l’annonce de la mort de Patrick. Était-elle effondrée ? Inquiète ? Interrogative sur les raisons qui ont provoqué cette mort ? Va-t-elle maintenant changer d’attitude vis-à-vis de lui ?

 

Son esprit continue à folâtrer presque malgré lui. Il imagine un scénario dans lequel elle tient la place centrale, un scénario très détaillé, qu’il passe et repasse dans sa tête, comme un film où il serait metteur en scène.  

 

C’est le soir, la scène se passe dans quelques jours, peut-être quelques semaines. Il est chez lui, seul. Quelqu’un frappe à la porte. C’est Odile. Elle vient le voir sous le prétexte de récupérer une robe. Elle affirme l’avoir oubliée à la maison quand elle a emporté ses affaires chez Patrick.

Il sait qu’elle n’a rien oublié car après son départ il a tout vérifié, chaque pièce et chaque armoire. Il était hors de question que le moindre souvenir d’elle et de sa trahison ne vienne allumer les feux de sa mémoire : plus rien ne devait rester qui pourrait lui rappeler sa présence passée.

 

Malgré le manque de finesse de son mensonge, il décide de faire semblant de la croire, histoire de voir ce qu’elle veut vraiment. En l’observant avec attention, il comprend qu’il y a autre chose. Son attitude vis-à-vis de lui a changé, il croit discerner dans son regard une envie de lui parler, de se confier, de s’épancher. Mais peut-être faut-il l’aider à faire le premier pas ?

 

Il se sent plutôt de bonne humeur. Bon prince, il lui propose de prendre un apéritif : c’est justement l’heure, il allait se servir. Elle en prendra bien un avec lui et ils chercheront ensuite la fameuse robe oubliée !

 

 Elle hésite. En principe, elle ne boit toujours pas d’alcool mais là elle veut bien. Exceptionnellement, ajoute-t-elle. Sa réaction lui apparait comme une façon détournée de reconnaitre qu’il s’agit pour elle d’un moment très particulier. Il lui sert un verre de son pastis maison, une bonne dose qui délie la langue et permet aux émotions de s’exprimer. Il se sert, lui aussi. Il sait qu’il tiendra l’alcool, même si la rasade est généreuse. Question d’habitude et de corpulence.

 

Il reste impénétrable, lui demande si ça va depuis qu’elle est seule, si ça n’est pas trop dur. C’est difficile, dit-elle. Depuis la mort de Patrick, elle n’a personne sur qui elle peut s’appuyer, qui peut l’épauler, la soutenir, comme Patrick tentait de le faire, même si c’était parfois maladroit. « Ou comme tu le faisais toi, à une époque », ajoute-t-elle en le regardant dans les yeux.

 

Arrivé à ce point de son film, Ray imagine deux variantes possibles. Même si elles sont radicalement opposées, toutes les deux lui plaisent, au point qu’il lui est impossible de décider celle qu’il préfère.

Première variante.

 

Il se met à rire. « Tu l’as bien cherché, non ? Tu as ce que tu mérites. De mon côté, tout va très bien. Ne t’imagine pas que j’attends après toi. Depuis que tu es partie, ce ne sont pas les occasions qui m’ont manqué, pas mal de femmes me font comprendre que je les intéresse, et j’en profite. Normal, non ? Tu me connais, je ne suis pas de bois. Mais pas question de me remettre en couple. Je préfère vivre seul. Ton comportement m’a dégouté de la compagnie des femmes. Jamais plus je ne pourrai avoir confiance en Vous ». Et il insiste sur ce « Vous », qui représente pour lui toutes les femmes de la création.  

 

Elle l’écoute en silence, il la sent désemparée, blessée. Elle est en train de comprendre tout ce qu’elle a perdu en le quittant et elle souffre. Beaucoup. Autant que lui-même a souffert quand elle est partie. Et même plus, espère-t-il...

 

Ce moment précis est celui qu’il aime le plus. Il le reprend en boucle avec de multiples variations, il l’affine, le modifie, le fait défiler à nouveau dans son esprit jusqu’à ce que le plaisir soit épuisé.

Deuxième variante.

 

Elle débute après le « ou toi, à une autre époque », la phrase qu’elle prononce chaque fois, dans tous les cas. Là, sa réponse diffère.

–        Tu sais, cette époque, elle peut revenir, si tu le souhaites, ça ne tient qu’à toi.

–        C’est difficile, lui dit-elle, je sais que je t’ai fait du mal et je suppose que tu ne peux pas me pardonner aussi facilement.

–        C’est vrai, réplique-t-il, tu m’as fait souffrir comme tu ne peux pas imaginer, mais je ne t’ai pas oubliée. Je pense toujours à toi.

Elle le regarde, les yeux remplis de larmes.

–        Moi aussi j’ai pensé à toi depuis notre séparation. Si je suis allée vers Patrick, c’est que les derniers temps, tu étais devenu brutal, j’avais souvent le sentiment que tu me méprisais. Mais je comprends maintenant que je me suis trompée.

 

 Elle s’approche encore et finit par se blottir contre lui. Il la serre fort, très fort. Elle lève la tête, le regarde au fond des yeux puis ils s’embrassent. Ses lèvres et sa bouche sont douces et chaudes, leur langue et leur salive se mêlent pendant que la chaleur de son corps pénètre le sien. Le désir le submerge et il voit à son regard et à son expression que ce désir est partagé. Maintenant il peut suivre le cours des pensées d’Odile, comme s’il était dans sa tête. « Pourquoi l’ai-je quitté ? », se demande-t-elle au moment où elle s’abandonne à lui, « j’ai été folle »... Ils commencent à se déshabiller mutuellement avant de basculer sur le vaste canapé marron clair au tissu usé et pelucheux où là, ils vont faire l’amour.

 

Cette partie de l’histoire, il l’apprécie autant que la première. Elle aussi il la reprend en boucle avec ses multiples variations, l’affine et la modifie, jusqu’à ce qu’une fois de plus le plaisir soit épuisé.

 

Pris par son rêve éveillé, Ray avait roulé en pilotage automatique et n’avait pas vu passer les douze kilomètres du trajet qu’il avait effectué à cause des virages, de l’étroitesse de la route et de sa rêverie, à la vitesse d’un escargot atteint de fatigue chronique. L’arrivée au chemin de terre fut comme un choc salutaire qui le réveilla de ce songe creux. Puisque personne ne pouvait l’entendre, il se moqua de lui-même à voix haute en se demandant comment il pouvait pardonner à Odile, même en rêve. Tout cela n’avait pas de sens, le cerveau humain était vraiment une curieuse machine !

 

La quatrième ruche à compter de l’entrée du vallon constituait le meilleur poste d’observation et c’est là qu’il commença à travailler. Il avait pratiquement fini la préparation de l’hivernage et il ne lui restait que quelques bricoles à faire pour protéger les abeilles avant l’arrivée du froid.

 

Comme il était encore trop tôt pour réduire la taille de l’entrée des ruches afin de les préserver des rigueurs de l’hiver, il avait décidé de nettoyer le terrain autour de chacune d’elles et de couper toutes les branches fragiles situées à leur proximité qui pourraient les abîmer en cas de chute de neige ou de vent violent. Il allait fixer aussi du papier bulle tout autour d’elles afin d’éviter que les pics-verts ne viennent les trouer. Ces bestioles semblaient faire une allergie à ce qui n’était pas du bois et le procédé, qui lui avait été donné par un collègue, fonctionnait parfaitement.

 

Tout était calme. Un peu plus tôt, il avait croisé Stéphanie et Julien, qui sortaient de la yourte et se dirigeaient vers la route avec leur sac à dos. Ils avaient semblé gênés, comme s’ils ne savaient pas s’ils devaient ou non le saluer.

 

Par défi, il décida de leur lancer un grand bonjour plein d’allant, chargé d’une joie de vivre qu’il ne ressentait pas. Ils se sentirent obligés de lui répondre, Stéphanie esquissant un semblant de sourire et Julien lui accordant un bonjour sec associé à un bref hochement de tête. Une nouvelle fois, il se dit que si Julien était le bourru type, avec son visage envahi par une barbe blondasse aussi hirsute que l’étaient ses cheveux, Stéphanie était sacrément mignonne, avec un côté farouche qui lui allait plutôt bien. Un petit format, dont le corps souple et menu était semblable à celui de Lila mais dont le visage était plus fin que celui de sa petite pute préférée. Contrairement à Lila et à ses tenues ultra-dégagées au-dessus des genoux, elle masquait son corps par de grandes jupes, semblables à celles que portaient les femmes hippies de son enfance qui s’étaient installées dans la vallée et qui le fascinaient lorsqu’il était enfant. Ray se disait que cette quasi-permanence – à quelques nuances près – dans la façon de se vêtir était le signe que pour Stéphanie, comme pour ses congénères, rien n’avait changé depuis quarante ou cinquante ans. Le monde était resté figé, les téléphones portables n’existaient pas, ni les ordinateurs, ni même les télés à écran plat, le rythme de vie restait aussi paisible que celui des années soixante, rien de trépidant, d’agité, de survolté, pas de S.M.S., de mails, de profils Facebook, de Tweets...

 

Certes, c’était vrai pour lui aussi : comme pour eux, ces signes de modernité lui passaient partiellement au-dessus de la tête. Sauf que pour lui ça n’était pas une question de principe : il n’avait pas besoin de tous ces gadgets, c’était tout. D’ailleurs, quand Odile avait proposé d’acheter un ordinateur pour gérer leurs comptes, il n’avait pas posé d’objection et avait même tenté de s’y mettre lui aussi, même si ça avait été sans enthousiasme excessif. Mais il était capable de surfer sur Internet et ne s’en privait pas.

Il voulait s’assurer qu’il ne restait plus personne dans la yourte. Il continua à travailler pendant plus d’une heure, puis transporta ses outils près de la ruche voisine, se dirigea vers l’entrée et appela d’une voix forte en demandant s’il y avait quelqu’un. Personne ne répondit. Après avoir attendu quelques minutes, il gratta sur la tenture en poussant des  « ho ho » sonores. Toujours rien.  

 

Il fit le tour jusqu’à l’arrière après avoir jeté un coup d’œil circulaire, s’accroupit, souleva la toile de feutre qui arrivait jusqu’au sol et observa. Comme il le pensait, la toile était doublée par une autre, distante d’une trentaine de centimètres, qui formait une couche isolante pour le froid de l’hiver ou les grosses chaleurs de l’été, plutôt rares par ici, mais tout de même possibles. C’était ce qu’il espérait, il pouvait lancer son plan.

 

Il entendit remuer de l’autre côté, comprit que quelqu’un était là, s’écarta vivement et entendit des pas sur sa gauche.

 

Il reconnut la fille de la veille, avec son style de punkette gothique. Elle le regarda d’un air surpris. À tous les coups, elle se trouvait à l’intérieur de la yourte et avait dû l’entendre appeler, mais n’avait pas voulu répondre.

–        Je voulais savoir si quelqu’un était là. Tu ne m’as pas entendu appeler ?

Il comprit que ses mots le plaçaient dans une position défensive et continua de lui parler d’une façon plus agressive, en changeant de ton.

–        Je veux parler à Julien, j’ai quelque chose à lui dire. C’est important.

 

Elle le fixait froidement, suspicieuse. 

–        À mon avis, vous ne cherchez pas Julien, vous donnez plutôt l’impression de vouloir nous espionner. De toute façon, ne vous fatiguez pas à me raconter des salades, je vous reconnais, vous êtes venu hier et je sais ce que vous voulez leur faire. Vous n’êtes pas le bienvenu ici.

Il ne put empêcher sa réponse de sortir comme un boulet et entendit sa voix rogue prononcer des mots qu’il savait inutiles, et même nuisibles. Trop tard.

–        Ici, c’est chez moi, c’est toi qui n’as rien à foutre ici espèce de pétasse déguisée !

La fille haussa les épaules sans baisser les yeux, visiblement peu disposée à se laisser intimider et répliqua fermement.

–        Ne comptez pas me faire fuir et en attendant, barrez-vous. Si vous avez un message à faire passer à Julien, vous n’avez qu’à me le dire, je transmettrai.

 

Ray  avait trouvé ce qu’il cherchait. Il se dit qu’il était inutile de perdre du temps avec cette poufiasse, mais il ne pouvait quand même pas lui laisser le dernier mot. Il tourna les talons, repartit vers la ruche où se trouvaient ses outils, puis se retourna vers elle théâtralement, d’un seul bloc. 

–        Dites-lui que je l’emmerde et qu’il ne fera pas de vieux os dans le secteur. Vous allez être obligés de tous déguerpir, je vous le garantis. En attendant, je vais continuer à bosser sur mes ruches.

Pendant qu’il s’éloignait, il sentit que la fille continuait à l’observer. 


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