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Publié par Jacques Teissier

Après l’arrivée inattendue de Ferdinand, la discussion se prolongea très tard, dans une nuit trop courte. Je dormis mal et me réveillai avec le sentiment pénible d’être un zombie conscient de son état et incapable de retrouver son corps initial.

 

Au cours de la discussion, Ferdinand nous avait proposé son aide pour retrouver Clara, ce qui était cousu de fil blanc, son objectif réel étant de toute évidence de rester à proximité de Diva, dont il semblait ne plus pouvoir se passer. J’étais d’avis que sa présence à nos côtés constituerait une gêne, surtout si nous devions interroger des témoins, le tact et le doigté ne me paraissant pas constituer ses qualités principales. Mais Diva sembla ravie de sa proposition et je me résignai à l’accepter, curieux de voir comment notre poète se comporterait dans des situations inédites pour lui.

Muriel nous avait donné quelques éclaircissements sur la personnalité de Patrick. Fantasque, intelligent, velléitaire, beaucoup d’idées, des difficultés à les mener à terme. Il était ce qu’on appelle en jargon moderne un créatif. Un gars qui fourmille d’idées mais qui s’en lasse vite et après l’illumination passe rapidement à autre chose. Son dernier projet cependant lui tenait énormément à cœur. Patrick, qui avait beaucoup pratiqué l’astrologie avait, selon Muriel, obtenu un diplôme ad hoc, mais il estimait que la concurrence dans ce domaine était trop forte pour lui permettre de vivre de sa passion.

 

Fort heureusement, il s’était rapidement découvert ensuite des dons de voyance. Il avait pratiqué à petite échelle et trouvé quelques clients à Marseille, où il avait vécu quelques années, mais comme il utilisait seulement le bouche-à-oreille pour faire sa promotion, il n’avait pas réussi à élargir suffisamment sa clientèle pour faire fortune, même à cinquante euros la séance. Il avait pourtant du charisme et du bagout, mais il manquait une bonne campagne de communication pour élargir son noyau de fidèles. C’était pire depuis son retour au village, où il avait pu vérifier le dicton nul n’est prophète en son pays. Le filon s’était tari, les gens le connaissaient depuis qu’il était gosse, et la réputation de velléitaire qu’il trainait était un obstacle à sa crédibilité de voyant. Un voyant velléitaire, ça ne le faisait pas : dans l’imaginaire collectif, les talents de voyance semblaient exiger d’avoir de la suite dans les idées.

C’est alors qu’il avait alors eu l’idée de créer un site Internet de voyance en ligne, qui lui permettrait de donner des consultations à domicile en touchant la population de toute la francophonie. Une idée déjà exploitée par beaucoup d’autres, mais d’après la mini-étude de marché développée avec ses propres moyens, il restait encore quelques places à prendre.

 

Il avait donc cherché une société qui pourrait lui créer un site fonctionnel et avait demandé plusieurs devis. C’était cher. Largement au-delà de ses moyens. Même en cherchant un bricoleur du numérique qui aurait fait ça au noir, le prix restait élevé et il n’était pas sûr du résultat. Il s’était renseigné aussi pour une campagne de communication, indispensable selon lui pour démarrer dans de bonnes conditions. Là, c’était carrément hors de prix.

Diva se souvenait avoir vu sur son ordinateur des courriers qu’elle n’avait pas imprimés, n’ayant aucune raison de penser que ça pouvait être important. Il avait besoin de plusieurs dizaines de milliers d’euros pour créer un site performant, et il était loin de les avoir.

 

D’où l’idée de faire chanter Larduyt ? Était-il allé, pour une fois, jusqu’au bout de cette idée-là ? Et si Larduyt pouvait être l’objet d’un chantage, sur lequel portait celui-ci ? Une question que j’avais envie de poser à ce dernier.

J’avais demandé à Muriel si elle souhaitait venir avec nous pour rencontrer Simon Larduyt. Étant son amie, sa présence pouvait être utile. Elle avait refusé en arguant qu’elle préférait être chez elle pour le cas où Clara reviendrait. Une réponse surprenante. Cela voulait-il dire qu’elle pensait possible une fugue de Clara, contrairement à ce qu’elle nous avait dit précédemment ? Aucun de mes arguments n’avait pu la faire changer d’avis. Diva s’était contentée d’écouter en silence ce bref échange, jugeant inutile d’intervenir.

 

Nous avions rendez-vous avec Larduyt à huit heures et demie. Nous étions partis à sept heures, laissant à Dominique le soin de s’occuper des animaux et de justifier ainsi la gratuité de son hébergement. Naturellement, Ferdinand conduisait, et je compris très vite que je n’aurais pas besoin de faire la conversation. Diva assise à ses côtés, il discutait pour trois avec un bagout étonnant, en faisant le plus souvent les questions et les réponses. Comment ce diable d’homme, à son âge, pouvait-il avoir une telle résistance ? C’était à croire qu’il se bourrait de vitamines diverses, ou de drogues plus ou moins illicites.

 

Au moment de partir, il nous avait presque suppliés d’accepter de faire le trajet avec son ébouriffante voiture afin de nous montrer ce qu’elle avait dans le ventre, étant bien entendu que c’était lui qui prendrait le volant. Je devais reconnaitre que s’il n’avait qu’une seule qualité, celle de la conduite sportive était celle-là ! Sur la route de Mende, très sinueuse, il conduisait de façon tellement sèche et nerveuse que je devais m’accrocher comme je le pouvais pour éviter d’être balloté dans les virages, sur un siège arrière inconfortable et dur. Au bout de quelques kilomètres, le cœur au bord des lèvres, je lui demandais de se calmer ou de laisser le volant à Diva, qui elle au moins avait une conduite normale. Il se mit à rire.

–        Moi aussi j’ai une conduite normale, je te fais remarquer que je ne dépasse la vitesse limite autorisée que de très peu.

–        Sauf que sur une route comme celle-ci, la vitesse devrait être limitée à cinquante kilomètre-heure !

–        C’est bien ce que je disais, monsieur le flic, ces limitations sont totalement absurdes, insensées, liberticides !

–        Ouais, on en reparlera plus tard, à estomac reposé. Mais en attendant, tu arrêtes de m’appeler monsieur le flic sinon je te verbalise aussi sec. 

 

Diva eut l’intelligence de me soutenir, ce qui calma Ferdinand. Dans le même temps, la route avait eu la bonne idée de devenir meilleure, ce qui permit à ma nausée de se calmer et même de disparaitre après notre arrêt à la gendarmerie de Mende où nous avions fait un bref arrêt. Il était en effet inutile de laisser le capitaine Pagès  nous accuser d’avoir conservé pour nous des documents pouvant être utiles à l’enquête. Nous déposâmes donc à l’accueil l’épaisse enveloppe de papier kraft sur laquelle Diva avait marqué « À l’attention du capitaine Pagès », ainsi qu’un petit mot que j’avais ajouté pour lui expliquer comment nous avions récupéré ces informations. Je savais qu’il n’apprécierait pas que nous ayons conservé ces papiers pendant presque vingt-quatre heures, et cette idée me faisait plutôt plaisir, tellement il s’était montré cassant et désagréable lors de notre rencontre à l’hôpital. 

 

Peu avant l’entrée dans Montpellier, à mon grand soulagement, la progression fulgurante de Ferdinand fut quasiment stoppée par le fort ralentissement de la circulation. Brusquement, sans que je puisse déterminer s’il y avait un lien de cause à effet, je décidai alors de changer de tactique et mis ma main sur l’épaule de Diva pour lui signifier que je souhaitais lui parler. Elle tourna à peine la tête « Oui ? Il y a quelque chose ?

–        Finalement, je crois que c’est mieux de se partager le boulot. Que dirais-tu d’aller à la brigade et d’utiliser nos différents fichiers pour y faire des recherches sur Simon Larduyt et sur Patrick, pendant que j’irais rencontrer le directeur de TechnoProcréa ? Histoire de déblayer le terrain de ce côté-là... Vous me laisseriez en chemin devant le siège de la société et Ferdinand t’amènerait à la brigade, puis vous me récupéreriez quand vous auriez fini.

–        Hum, tu sais que je suis en congé encore pour la semaine ? Ils vont trouver ça un peu étrange les collègues, que je fasse un saut au boulot juste pour le plaisir ! »

 

Je vis qu’elle n’avait pas l’air emballée par mon idée, mais j’insistai.

–         Au contraire, ils vont trouver ça très sympa, tu leur expliqueras que tu ne peux pas te passer d’eux, pense à la joie que tu vas faire à Averell quand tu lui diras ça ! Outre le fait que nous allons gagner du temps, tu vas faire aussi une bonne action en renforçant l’estime de soi de ton admirateur préféré.

 

Averell était le surnom attribué à Bertrand Macloux, le petit nouveau de la brigade, en raison de sa ressemblance intellectuelle étonnante avec l’ainé des frères Dalton, pas le vrai, celui de la bande dessinée. Depuis sa nomination, il draguait Diva comme un malade et, devant le peu de succès de ses méritoires efforts, la soupçonnait d’avoir une inclination inavouée pour les amours saphiques.

 

Diva se mit à rire.

–        Tu es vraiment trop con, parfois.

–        Tu vois, Kellerman, c’est exactement ce que je me disais, crut bon d’ajouter le poète, hilare.

Comme nous arrivions à l’embranchement de Clapiers, Diva régla le GPS sur l’adresse de la société, et Ferdinand se laissa guider en direction de la commune de Juvignac, située dans la première couronne périurbaine de l’agglomération, avec une maitrise que je devais bien lui reconnaitre, même si c’était avec quelques regrets. TechnoProcréa était installée dans un vaste bâtiment luxueux, à proximité du golf, dans une zone où le prix de l’immobilier devait battre quelques records. Je compris que la reproduction de l’espèce humaine dans les pays occidentaux était finalement un commerce plus que lucratif : juteux.

 

Au moment où je sortis de la voiture, ce fut comme toujours par l’odorat, mon sens privilégié, que je pris la véritable mesure de notre éloignement des Cévennes. Ce quartier chic ne fleurait pas vraiment l’odeur des feuilles de châtaignier devenant humus et des mousses aux senteurs de champignons, mais plutôt un mélange subtil et indéfinissable de vapeurs d’essence brûlée, d’iode et de goudron humide. Je ne sais pas pourquoi j’eus brusquement un petit coup de nostalgie en pensant à Sauvagnac. Pourquoi ne pas quitter définitivement ce métier et m’installer à demeure là-bas pour y écrire le livre que j’avais sur le cœur depuis cinq ans, sans jamais être capable de franchir le pas ? Quitte à chercher une activité annexe à temps très partiel, histoire de pouvoir me nourrir de temps à autre, puisque le logement était assuré...

 

Au fond de moi, je savais que je n’étais pas encore prêt à faire ce saut. Il s’agissait d’un de ces rêves éveillés qui m’aidait à tenir le coup dans les moments de déprime puis s’évanouissait dès que tout revenait en « ordre ». De toutes mes béquilles mentales, celle-là était ma préférée, celle sur laquelle je revenais le plus souvent...

Ferdinand se préparait à démarrer quand Diva ouvrit sa vitre et m’interpella.

–        Au fait, David, puisque je fais des recherches, tu ne veux pas que j’ajoute aussi Muriel à la liste ? Tant qu’à faire...

–        Pour le coup, c’est toi qui es conne ! Concentre-toi sur l’essentiel, ce sera mieux.

Je remarquai son petit sourire ironique au moment où la voiture s’éloignait. J’entrai dans l’immeuble où régnait Simon Larduyt.

 

* * * *

 

Ramon déposa les trois packs de Kronenbourg sur la tablette pliante qui justifia son appellation en s’affaissant fortement sous leur poids. La bière ne serait pas fraiche, mais de toute façon, le frigo de la caravane était tellement petit qu’il n’aurait pas réussi à toutes les ranger à l’intérieur. Il déchira le bord du carton et sortit la première bouteille, la décapsula et s’allongea sur son matelas, juste sous la petite fenêtre. Une ouverture sur laquelle Annie, sa dernière copine, avait accroché un mince voile blanc translucide qu’il observa pensivement, tout en sirotant. Le seul intérêt possible de cette chose, selon lui, était de masquer plus ou moins bien l’intérieur de la caravane dans la journée. Parfois le voilage était agité par la brise quand la fenêtre était entrouverte. Comme maintenant. Annie avait dû trouver que ça faisait joli, et après son départ, il l’avait laissé. Où plutôt, il avait négligé de l’enlever... d’ailleurs, quelle importance !?

 

Sa lente méditation, encore peu imbibée mais engagée de ce point de vue dans une voie prometteuse, fut interrompue par les aboiements rauques de Brutus. Le genre de ceux qui indiquaient l’arrivée d’un étranger, des aboiements fortement repris par Cerbère, le clébard de Gras-double. Les autres canidés du secteur n’aboyaient pas forcément quand un humain s’approchait, mais ça ne voulait pas dire qu’ils étaient moins dangereux, au contraire. 

 

Il souleva son buste pour jeter un coup d’œil par la fenêtre. En bordure du plateau, à trois mètres à peine de la caravane, il ne vit que Doc, assis à sa place habituelle, sur le tronc du châtaignier brisé par la tempête récente. Comme toujours, il regardait en direction de la vallée, là où la plantation de cannabis de Ramon avait été jadis en pleine floraison. Naturellement, Doc n’était même pas au courant de cette histoire, Ramon se doutait bien que son problème – car de toute évidence, il en avait un, sérieux – était ailleurs. En attendant, il se tenait les tempes avec ses deux pouces, comme il le faisait chaque fois que ses fichus maux de tête le laminaient.

 

Brutus et Cerbère se mirent à aboyer moins fort, puis s’arrêtèrent. Il entendit des pas discrets. Quelqu’un s’approchait de la caravane, pourtant les chiens n’aboyaient plus. À travers le flottement du voile blanc, il vit un type s’approcher de son pote. Ce dernier, même s’il en avait conscience, resta immobile, ne prenant pas la peine de se retourner.

Il reconnut le jeune habillé en bouddhiste, qui était venu la veille avec le vieil excité. Visiblement il avait un truc avec les chiens, Brutus et Cerbère étaient de part et d’autre de lui et se laissaient caresser le museau comme si le gars était un vieux copain à eux. Sans trop savoir pourquoi, le comportement des deux chiens irrita fortement Ramon. Il décida de ne pas sortir de la caravane, d’où il pouvait voir sans être vu et entendre sans être entendu. Dans un premier temps il se contenterait de ça : écouter. Ensuite, selon la façon dont ça tournerait, il serait toujours à temps de prendre la décision qui s’imposait.

–        Bonjour, je peux vous parler ? 

 

Le jeune avait une voix claire et nette, qui portait bien, même si, comme il l’avait fait la veille il parlait plutôt doucement. Son interlocuteur secoua la tête comme s’il sortait d’un rêve, puis se tourna vers lui, les pouces toujours appuyés sur ses tempes. Ramon se décala brusquement vers la gauche quand il comprit que Doc risquait de l’apercevoir, et chercha la position idéale pour continuer à écouter sans voir ni être vu, en étant installé de la façon la plus confortable possible.

–        Me parler de quoi ? Je sais qui vous êtes. Je sais que vous habitez à Sauvagnac, et je n’ai pas besoin de vous.

–        Vous avez raison. Mon nom est Dominique, nous sommes voisins et c’est à ce titre que je viens vous voir. J’ai besoin de votre aide mais de mon côté je peux aussi vous aider, même si vous ne le savez pas encore.

–        Plaisanterie ! En quoi pourriez-vous bien m’aider ?

–        Je peux supprimer les douleurs que vous avez à la tête en quelques minutes.

–        Et comment savez-vous que je souffre de maux de tête ? Vous avez des antalgiques ? Ils ne sont d’aucun effet sur mes douleurs.

–        Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. Et j’ai mieux que des cachets. Beaucoup plus efficace. J’ai la capacité de faire disparaitre votre douleur en quelques minutes. Certains appellent ça un don, mais je n’aime pas ce mot.

Ramon, qui ne voyait plus rien, entendit le ricanement de Doc.

–        Je connais ce genre de conneries. Vous êtes un charlatan. J’en ai connu des tas, dans ma vie, qui tout comme vous prétendaient avoir un don. Ça peut marcher pour certaines maladies psychosomatiques, mais pas pour ce que j’ai. Aucune chance.

–        Bah, vous ne risquez pas grand-chose. Quelques minutes de votre temps, et de plus je n’ai pas l’intention de vous faire payer quoi que ce soit, c’est contre mes principes. Vous auriez tort d’avoir peur de moi, vous savez, je ne suis pas quelqu’un de dangereux.

Il y eut un instant de silence, pendant lequel Ramon tenta vainement de visualiser la scène. Pourquoi ne répondait-il pas ? Intrigué, il se préparait à jeter un coup d’œil le plus discret possible, mais n’eut pas le temps d’aller au bout de son acte.

–        Je n’ai pas peur de vous, et d’ailleurs je n’ai pas peur de grand-chose ! Mais si vous avez le don de faire disparaitre les douleurs, moi j’ai celui de percevoir qui sont mes ennemis. Pas compliqué, car il y en a beaucoup. En fait presque tout le monde. Sauf les gens qui vivent ici. Eux, ils m’ont vraiment aidé, mais pour vous, ça m’étonnerait que ce soit le cas. Vous avez tout de même raison sur un seul point : je n’ai rien à perdre à essayer votre prétendu « don ». Depuis ce matin, la douleur est intolérable !

–        Je suis heureux que vous acceptiez, vous allez voir, ça sera rapide. Vous pouvez conserver la même position, c’est moi qui vais m’adapter. Je vais me placer debout, derrière vous. Conservez la tête bien droite, soulevez le menton et fermez les yeux.

 

Pendant un long moment, Ramon n’entendit plus rien. Il commença à s’impatienter et décida de regarder, en espérant que le jeune serait trop occupé par les soins pour jeter un coup d’œil dans sa direction. C’était le cas. Doc étant placé de trois quarts arrière, il ne voyait pas ses yeux, mais apercevait nettement les deux mains du prétendu guérisseur. Dans un premier temps, elles lui semblèrent parfaitement immobiles, simplement posées sur les cheveux blancs du patient. En les observant avec plus d’attention, il s’aperçut que les extrémités des doigts bougeaient imperceptiblement, semblant exercer un micromassage ponctuel et doux. La scène se poursuivit pendant un temps qui lui sembla d’autant plus long que rien ne se passait et qu’aucune parole n’était échangée. Il commença à se lasser et faillit se rallonger sur le matelas, juste au moment où il vit l’homme s’écarter de Doc, baisser les bras et dire « voilà, c’est fini, je ne peux rien faire de plus. Comment vous sentez-vous ? »

 

Comme Doc se retournait dans sa direction, Ramon s’éloigna de la fenêtre et eut juste le temps d’apercevoir un mince sourire éclairer son visage fatigué. Depuis son arrivée, jamais il ne l’avait vu sourire et il comprit que quelque chose s’était passé quand il parla, d’une voix plus forte et plus assurée que d’habitude :

–         Je ne sais pas comment vous avez fait, mais vos mains ont été plus efficaces que les cachets que je prenais. En fait, je n’ai plus mal du tout...

–        Normalement, la douleur ne reviendra pas avant quarante-huit heures. Si vous voulez, je repasserai dans deux jours pour une autre séance.

 

Ramon n’entendit pas la réponse. Sans doute un simple hochement de tête d’assentiment. En tout cas, il était peu probable qu’il refuse la proposition du dénommé Dominique, sachant que ses douleurs étaient pour lui une véritable obsession et qu’elles le laissaient dans un état de prostration qui durait parfois plusieurs heures.

 

Il y eut un silence qui lui sembla long, puis Ramon entendit à nouveau la voix de Doc.

–        Vous m’avez demandé de l’aide tout à l’heure. J’accepte de vous aider. Je sais simplement que vous cherchez quelqu’un, mais il faut m’en dire davantage.

–        Ah... vous avez donc entendu notre discussion d’hier, quand je suis venu avec Ferdinand. C’est sa fille que nous cherchons. Elle a vingt ans et comme nous l’avons dit hier, elle se nomme Chloé. Voici une photo d’elle, prise il y a six mois. Nous pensons qu’elle serait passée ici. L’avez-vous aperçue ? 

 

Ramon trouva que la discussion prenait une tournure intéressante et ne regrettait pas d’être resté en retrait. De temps en temps, il se risquait à jeter un coup d’œil furtif vers les deux hommes et il vit Doc tenir la photo entre ses mains. Il était tellement sûr qu’il allait rendre la photo en disant qu’il ne connaissait pas la fille qu’il fut estomaqué par sa réponse.

–          Oui, cette fille est bien venue ici. Elle est venue voir un homme qui habite le camion installé au bout du plateau, un certain Petric, et elle est restée quelques jours avec lui, peut-être une semaine. Les deux premiers jours, tout allait bien entre eux. Ensuite, un couple qu’elle semblait connaitre et qui vit dans la vallée est venu leur rendre visite. À partir de là, tout a basculé. Petric et Chloé se sont disputés de plus en plus fréquemment, parfois même violemment. Possible même qu’il y a ait eu des coups, d’après ce que j’ai pu observer, mais dans ce cas elle n’a pas été la seule à en recevoir. Cette fille est très jeune, mais c’est une coriace ! Elle est partie un matin, et depuis je n’ai plus de ses nouvelles. Voilà, c’est à peu près tout ce que je sais. Êtes-vous satisfait ? 

 

Ramon fut  stupéfait. L’image qu’il se faisait de Doc venait d’être carrément pulvérisée, en quelques minutes à peine. Ce type mutique, toujours perdu dans ses pensées, qui souffrait tant de ses maux de tête que rien d’autre ne semblait capable de l’intéresser, qui n’était là que depuis quelques semaines à peine, non seulement devenait subitement bavard, mais ce faisant, révélait qu’il en savait plus que lui sur les rapports entre les gens d’ici. Il avait toujours considéré que l’homme était étrange, mais là, le cadre de l’étrangeté était franchi.

 

Il tenta de tempérer son nouveau point de vue. Tout comme le jeune bouddhiste, il soignait les gens du coin, et prétendait d’ailleurs avoir été médecin dans une autre vie. Peut être profitait-il des soins qu’il prodiguait pour les faire parler et les écouter ? Mais ça n’expliquait pas tout. Ce qui apparaissait clairement, c’est qu’il n’était pas celui qu’il s’efforçait de paraitre.

 

En soit, ce fait ne choquait pas Ramon. D’après son expérience des humains, ce camouflage permanent de chacun était chose banale, il le mettait lui-même en pratique et était donc capable de l’apprécier. Outre les avantages qu’il pouvait en retirer, ça donnait du sel, de l’imprévu, de l’inattendu à la vie, ça la rendait plus supportable : lorsqu’on la considérait comme un jeu de rôles, elle devenait tout à coup autre chose qu’une suite d’emmerdements ordinaires. Sauf que, pour Doc, ça semblait aller plus loin qu’un simple jeu. Ramon sentit ses représentations habituelles vaciller, ou en tout cas être clairement perturbées. Sa conclusion fut sans appel : comme il le pressentait, ce type méritait d’être surveillé de près !

 

Le guérisseur demanda à son interlocuteur si par hasard il avait les coordonnées du couple qui était venu voir Chloé. En se penchant une dernière fois, Ramon vit que Doc écrivait le renseignement sur un carnet que le jeune lui présentait. L’autre le salua puis s’éloigna en lançant : « je vais discuter avec Petric, et je reviendrai vous voir dans deux jours. Portez-vous bien, en attendant ». Il se dirigea vers l’autre extrémité du plateau sans qu’aucun chien n’aboie. Dans la Zone, tout redevint silencieux.

 

 

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