Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Jacques Teissier

Depuis dix minutes Ray observait la yourte, installé sur le morceau de terrain plat le plus élevé situé à une vingtaine de mètres de celle-ci. Sa colère était oubliée, il ne pensait plus qu’à ce qu’il allait leur dire dans quelques minutes. Il resterait calme, avait-il décidé.

 

L’entrée de la yourte s’ouvrit et Stéphanie en sortit. Sans le voir, elle se dirigea vers l’imposant tas de bois placé à quelques mètres, pris quatre buches plutôt petites et revint sur ses pas. Son corps mince, sa façon élégante de marcher, ses longs cheveux châtains qui ondulaient dans son dos... un frisson le transperça et subrepticement une image lui traversa l’esprit. Il s’imagina avec elle dans les mêmes situations qu’avec Lila et en fut étonné, car ce genre de fantasme ne lui était plus arrivé depuis longtemps. Un coup de jeune ? Ou au contraire le signe qu’il n’était pas bien dans sa peau ? Lucide, il se dit que la deuxième alternative était davantage dans l’ordre des choses. Mais il estimait que c’était un gâchis qu’une fille pareille soit avec ce bourru. Si un jour elle se décidait à le quitter  il se voyait bien lui proposer un petit travail. Par exemple, elle pourrait l’aider à conditionner le miel, ce qui était une des activités d’Odile... Il calcula rapidement combien cette petite folie lui coûterait, même à temps partiel, et il grimaça. Trop cher, de toute façon. Il secoua la tête. Cette fille l’attirait mais il ne pouvait pas se permettre de faire n’importe quoi. Il était parfois trop impulsif, ça pouvait lui nuire en le poussant à faire des conneries, surtout maintenant qu’Odile n’était plus là pour le remettre sur les rails.  

 

De toute façon, conclut-il, après ce qu’il allait leur annoncer, il y avait de fortes chances que Stéphanie ne le porte pas dans son cœur. Tant pis, il se ferait une raison !

 

Il n’était encore jamais entré dans la yourte et il attendait ce moment avec curiosité. Odile était très copine avec eux et venait souvent ici depuis leur installation. À l’époque, elle se proposait régulièrement d’aller à la Liquière quand il y avait un travail à effectuer et il se doutait bien que ça n’était pas forcément que pour les ruches. Mais jamais elle n’avait parlé de ses discussions avec les occupants de la yourte. De même elle était toujours restée discrète sur leurs relations, comme si elle pensait que ça ne pouvait pas intéresser Ray. Il avait eu la puce à l’oreille un jour où il avait surpris une discussion avec une stagiaire. Au détour d’une phrase Odile avait lâchée : « la yourte, comme habitation, c’est super confortable, et même l’hiver, avec une température de – 10 °C, il fait une chaleur incroyable à l’intérieur ».

 

Sauf qu’en plein cœur de l’hiver, il n’y avait pas de travail sur les ruches, et que ça voulait dire qu’elle allait les voir sans raison, tout exprès, pour le plaisir !

 

Il n’avait rien dit, ni pendant cette discussion, qu’il n’avait pas interrompue, ni même après. Mais pendant longtemps il avait tourné et retourné cette idée dans sa tête, où elle résonnait comme une petite musique lancinante et désagréable, révélatrice de la distance qu’il y avait entre eux, alors qu’ils avaient été si proches, à une époque.

 À vrai dire, si proches... pas trop longtemps, quand même ! Ça s’est vite gâté et le pire c’est que je ne sais pas pourquoi, remâcha-t-il une nouvelle fois, obsessionnellement.

 

Il regarda autour de lui. Comme à chaque fois qu’il venait ici, il devait reconnaitre – à regret – que le terrain était bien entretenu. Quand ils seraient partis il devrait trouver quelqu’un de fiable pour s’en occuper, mais ça ne serait pas forcément facile, peut-être même allait-il y laisser des plumes. Mais le principal pour l’instant c’était qu’Odile sache qu’il était bien le patron. Maintenant, c’était lui qui décidait. De tout. Elle sera folle de rage, pensa-t-il avec satisfaction, peut-être même qu’elle viendra me demander de revenir sur ma décision. Cette idée le réjouissait. 

 

Il se demanda comment les deux bourrus faisaient pour vivre là avec leur mouflet en ayant aussi peu de contacts avec le monde extérieur. Julien faisait quelques travaux d’entretien de jardins dans les propriétés des touristes à partir du printemps et jusqu’à la fin de l’été, c’était à peu près tout. Ah si, il avait construit une serre rudimentaire pour ses plants de légumes, et il faisait aussi un potager. Mais rien de sérieux. C’était vraiment un bricoleur, rien de plus. On ne les voyait jamais au  marché du village, comme s’ils refusaient le contact et préféraient rester seuls. En fait, dans le coin, Odile devait être celle qui les connaissait le mieux !  

À côté de la yourte il repéra un tuyau qui amenait l’eau provenant du captage d’une source située un peu plus haut. Ils avaient construit un petit bassin de réception suffisant pour alimenter la yourte en eau potable. Les deux ânes circulaient librement entre les châtaigniers et Julien était occupé à couper en courts morceaux sans doute destinés à un poêle, le bois qu’ils avaient apporté un peu plus tôt dans l’après-midi, au moment où Ray les avait croisés sur le chemin.

 

Julien leva la tête, aperçut Ray, s’avança vers lui et lui proposa d’entrer, ce que Ray  accepta d’un signe de tête. Il se demanda s’il n’allait pas croiser Odile en entrant dans la yourte. Comment réagirait-il si ça se produisait ? Le mépris ? Il ferait semblant de ne pas la voir ? Il ferait comme si de rien n’était ? Il tenterait de se montrer souriant ? À son avantage ? Il ne savait pas. Placé dans une situation conflictuelle, entre ce qu’il prévoyait de faire et ce qu’il faisait réellement, il y avait une marge importante, surtout quand la colère prenait le dessus, à l’improviste.

 

Mais non, de toute façon il n’y avait pas de véhicule garé à proximité. Odile ne pouvait pas être là.

Alors qu’il se préparait à entrer, Julien lui demanda de pénétrer à l’intérieur en posant le pied droit en premier et en prenant soin de ne pas heurter le seuil.

–        Ici, nous avons l’habitude de respecter et de faire respecter les coutumes mongoles. Quand tu seras à l’intérieur, tu éviteras aussi de passer entre les piliers centraux, ça ne se fait pas, ajouta-t-il avec un léger sourire.

 

Ray le regarda sans mot dire, rigolant intérieurement. Quand il raconterait ça à ses potes ce soir chez Sandrine, ils n’allaient pas le croire.

 

C’était plus vaste qu’il ne l’avait pensé. Le poêle à bois trônait au centre, attirait immédiatement le regard et dégageait une chaleur qu’il apprécia. « Ça semble confortable », pensa-t-il avec un certain étonnement, « et c’est vraiment grand, on n’imaginerait pas quand on la voit de dehors ! »

 

C’était une vraie maison, qui n’avait rien à voir avec une tente comme il le croyait au début. Julien le conduisit sur le côté opposé, face à la porte, et lui désigna un matelas placé devant une table basse. Stéphanie vint s’assoir à côté de Julien, à la droite de Ray, sur un autre matelas placé perpendiculairement au premier, et elle l’observa avec attention, semblant le jauger. Dans un autre coin de la yourte, visible par des tentures entrouvertes, une fille jeune, à l’allure mi-punk, mi-gothique, semblait être en train de lire ou d’écrire. Il l’observa. Avec son piercing sur la lèvre, un autre sur le nez, ses dreadlocks roux qui hérissaient sa tête, le noir sur ses yeux et sur ses lèvres, sa longue robe noire et ses énormes chaussures militaires qui semblaient trois fois trop grandes pour ses pieds, c’était une vraie caricature, ici elle ne détonnait pas.

 

Il refusa un verre d’une boisson verdâtre et glauque non identifiée que Stéphanie lui proposa et décida de ne pas perdre de temps en bavardages inutiles.

–        Je vais vous parler franchement. Depuis plusieurs mois, j’ai du mal à m’en sortir avec les ruches. J’ai de gros frais, je suis submergé de différentes taxes à payer qui sont toutes en augmentation, et cette année la récolte n’a pas été bonne, comme vous le savez. Tout ça pour vous dire que si vous voulez rester ici, il faudra me payer davantage. 

–        C’est-à-dire ?

–        Je veux deux cents euros de plus chaque mois. C’est faisable pour vous, non ? Et moi ça me permettra de surnager.

Julien avait froncé les sourcils et Ray vit qu’il était irrité par sa demande, ce qui le conforta dans l’idée que sa démarche était la bonne. Le bourru lui répondit sèchement.

–        Désolé Ray, mais ça ne va pas être possible.

Il sentit l’énervement monter et s’efforça de rester aussi calme que son interlocuteur. La colère risquait de lui faire dire des conneries et il préférait éviter. Il maitrisa sa voix pour lui donner la même tonalité que celle de Julien.

–        Tu peux me dire pourquoi ? Après tout, si vous deviez payer le loyer d’une vraie maison, ça vous coûterait bien plus que ça ! Et en prime vous avez le terrain que vous utilisez et qui vous rapporte de l’argent.

–        Tu oublies que nous avons signé un bail, qu’il n’arrive à expiration que dans quatre ans et que d’ici là tu dois respecter ta signature.

 

Malgré ses efforts, la colère le submergea. C’était quand même un peu fort de café, ce type qui lui demandait le respect d’une signature... merde !

–        Vous me gonflez, tous tant que vous êtes ! Vous vous prenez pour qui ? Je sais que tu me prends pour un con, mais je me suis renseigné. Ta yourte, elle ne peut pas être considérée comme un habitat mobile. Vous avez installé l’eau courante, vous avez des toilettes sèches, et j’ai vu que pas loin d’ici, il y a une éolienne horizontale qui vous fournit du courant électrique. Avec tous ces éléments, elle doit être considérée comme un habitat permanent, et ça, je te signale que ça n’est pas prévu dans le bail qui parle uniquement d’un terrain agricole. Vous avez fait tout ça sans autorisation administrative, vous bafouez la loi et si ça passe devant le tribunal, vous perdrez.

–        Peut-être, mais ça reste à prouver. Je ne suis pas sûr que tous les juges apprécieraient ta façon de raisonner, car si je comprends bien, tu accepterais que la loi soit bafouée, selon tes propres termes, à partir du moment où nous te verserions un peu plus d’argent que ce qui est prévu dans le bail.

 

Il se tourna vers sa compagne.

–        Et toi Stéphanie, qu’en penses-tu ?

–        J’en pense que monsieur Parent sait très bien que nous ne pourrons pas payer une telle somme supplémentaire et qu’il cherche avant tout à nous chasser. Si nous acceptons de payer deux cents euros de plus chaque mois, dans quelque temps il réclamera trois cents euros supplémentaires.

 

Elle plongea ses grands yeux verts dans son regard, ce qui le fit frissonner, et le dévisagea avec une attention soutenue comme si elle tentait de scruter le tréfonds de son âme.

–        Ray, poursuivit-elle, pourquoi vous comportez-vous comme ça avec nous ? Nous ne faisons rien de mal, vous le savez bien, et nous payons régulièrement le loyer que nous vous devons.

–        Oui, mais vous payez le loyer pour une terre agricole, alors que vous êtes ici dans un habitat fixe, une maison donc.

–        Quand nous avons signé le bail, reprit Julien, tu savais très bien que nous allions y installer une yourte. Je me souviens que nous en avons même discuté. À l’époque, tu étais d’accord avec Odile pour dire que cette solution serait bénéfique pour toi comme pour nous.

En entendant le nom d’Odile, la colère de Ray explosa à nouveau.

–        Tu fais chier, Julien. Justement, Odile, elle n’est plus là, et il est temps pour moi de passer à autre chose. Surtout, ne t’imagine pas que j’aurais peur d’aller devant les tribunaux, je sais que j’ai la loi de mon côté, et on verra si tu fais autant le malin à ce moment-là.

 

Il se leva, remonta la fermeture éclair de son blouson et quitta la yourte à grandes enjambées, sans les saluer. Ces deux-là se moquaient de lui, ils ne méritaient que son mépris. Pas étonnant qu’Odile ait été copine avec eux. Qui se ressemble s’assemble, son père avait bien raison.

 

Au moment où il entrait dans sa voiture, une idée surgit, fulgurante. Il prit le temps d’y réfléchir, c’était une très bonne idée, à double détente. Elle demanderait un peu de doigté, mais si elle marchait, elle ne présenterait que des avantages...

 

Une demi-heure plus tard, comme il arrivait chez lui,  il vit les gendarmes devant sa porte, à côté de leur voiture. Visiblement, ils l’attendaient.

 

 

* * * *

 

Ramon sortit de la caravane où il buvait un verre avec Doc et rejoignit Greg et Bob qui étaient en pleine discussion avec les deux types à la voiture de sport. Il arrivait après la bataille, ils étaient sur le point de partir et il trouva ça dommage : un peu de bagarre, même si elle n’était que verbale, c’était toujours stimulant.  

Il pensa à Doc. Depuis son arrivée à la Zone, son comportement était de plus en plus étrange et il avait décidé de garder un œil sur lui... et même plus, en cas de besoin. Ce type ne prenait pas de dope, il en était sûr. D’ailleurs il avait fouillé ses affaires et il n’avait rien trouvé, pas le moindre indice qui pouvait faire penser qu’il était accro à une substance quelconque. La veille il avait même refusé un pétard, en disant qu’il avait assez pris de drogue dans sa vie, et qu’il préférait éviter.

 

Pourtant, Ramon aurait été moins inquiet si ça avait été le cas. Car à certains moments, Adrien semblait vivre dans un autre monde. Son regard était fixe, hagard, il était ailleurs. Mais où ? Sa conviction était faite : ce type avait un grain. Peut-être même qu’il était dangereux, qui pouvait savoir ? Ramon en avait pourtant rencontré des givrés dans sa vie mais celui-là l’impressionnait, tellement il semblait imprévisible. Il avait remarqué qu’il avait en permanence un flingue sur lui, un gros. Depuis deux ou trois jours, il avait des sortes d’obsessions, des idées fixes, il marmonnait des choses incompréhensibles, partait à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et descendait invariablement vers le ruisseau. Ensuite il restait là-bas pendant des heures à regarder de l’autre côté de la clôture, chez Élise Kellerman.

 

Et justement, Ramon, ça le mettait en rage chaque fois qu’il pensait à Élise Kellerman et à son terrain. Une rage qui – il le savait – ne s’apaiserait que quand il aurait récupéré son dû. Des heures de travail pour rien, sans compter les graines qu’il avait acheté, et il avait tout perdu ! Un manque à gagner qu’il évaluait à huit mille euros, même s’il avait vendu l’herbe au prix de gros. Il avait mis cinq cents pieds de cannabis, le calcul était simple : avec une moyenne de soixante grammes de cannabis par pied, peut-être plus, car la plantation avait bien réussi, ça faisait trente kilos. À trois euros le gramme au prix de gros, il pouvait vivre peinard toute l’année avec le bénéfice réalisé, même en gardant ce qu’il lui fallait pour sa consommation personnelle et en défalquant le prix des graines, plutôt cher, car il avait pris de la bonne qualité.

Et on lui avait piqué le fruit de son travail !

 

L’idée de départ était bonne, pourtant. En observant le terrain d’Élise Kellerman, il avait vu qu’une partie, proche du ruisseau et particulièrement difficile d’accès, était située hors de la clôture. La vieille femme n’y venait jamais, elle avait suffisamment à faire avec l’entretien de la partie clôturée, qui était important. D’ailleurs, avait-il pensé, peut-être même qu’elle ne sait plus que ce morceau de terrain est à elle. C’est quelque chose qui doit arriver à des gens friqués, comme elle doit l’être.

 

C’était Ray, l’apiculteur, qui lui avait dit que ce petit morceau de terrain de huit mètres sur dix n’était pas à lui, mais à sa voisine. Il râlait contre elle, car elle ne voulait pas entendre parler de ruches sur sa propriété. « Tu vois comment elle est, cette vieille peau ? Elle en fait rien, elle y met jamais les pieds, mais ça la fait chier de me rendre un petit service. J’aurais mis quelques ruches et j’aurais nettoyé le terrain, tout le monde était gagnant, mais non, c’est trop lui demander ! »

 

Ramon avait regardé l’endroit, envahi par les ronces, les arbustes et les herbes hautes. C’était ce qu’il cherchait depuis longtemps, forcément, mais il n’aurait jamais assez de fric pour l’acheter ou même le louer. Pile poil le genre de terre que le cannabis appréciait, et en plus il y avait de l’eau juste à côté, c’était l’idéal. Il y avait un gros boulot de débroussaillage, peut-être deux jours de travail. Ensuite, encore deux jours pour mettre les graines, un peu d’entretien et de surveillance deux fois par semaine, et la messe serait dite. L’autre intérêt était que l’endroit était trop touffu pour que les reconnaissances par avion, courantes dans le secteur pour repérer les plantations de cannabis, puissent être efficaces.

 

Il avait posé la question à Ray sans avoir l’air d’y toucher, et son cœur avait battu plus fort en attendant la réponse.

–        Tu crois que si je dis rien à personne, je pourrais y faire quelques plantations ? Moi, ça m’arrangerait bien d’avoir un petit morceau de terrain comme celui-là.

–        Tu sais, j’aurais pu y mettre des ruches si j’avais voulu, elle en aurait jamais rien su, elle vient jamais par là, de toute façon. Mais je vais pas me mettre dans mon tort alors que je peux mettre mes ruches ailleurs. C’est surtout pour le principe que je le lui demandais, pour des relations de bon voisinage. Sinon, pour répondre à ta question, personne peut te garantir à 100 % qu’y aura pas de problèmes, mais les risques sont faibles. Si tu te fais gauler, tu peux jouer les naïfs, mais de toute façon, quelques pieds de tomates ou de courgettes, qui ça peut intéresser ?

 

Des tomates et des courgettes... il s’était demandé si Ray jouait au con ou s’il l’était vraiment ! Sa décision avait été prise sur l’instant, ensuite tout s’était bien passé. Il avait bossé comme ça ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Discrètement, il arrivait très tôt, avant le lever du soleil, ou au contraire très tard, un peu après le coucher. Il avait laissé autour du champ suffisamment de ronces et d’herbes hautes pour protéger son trésor d’un regard extérieur qu’auraient pu jeter des personnes malintentionnées. Il avait veillé à arroser régulièrement, car il savait d’expérience que le manque d’eau pouvait être néfaste. Simple, puisque le ruisseau était juste à côté. Au fil des semaines, les plantes étaient devenues superbes et il veillait sur elles, amoureusement. Normal, c’était la première fois qu’il faisait ça pour son compte, et c’était sacrément stimulant de penser à tout le blé qu’il allait se faire. Il avait soigneusement surveillé le brunissement des pistils : il savait qu’au moment où plus de la moitié des pistils seraient devenus bruns, il pourrait faire la récolte.

 

Et puis, une semaine avant le jour qu’il s’était fixé, tôt le matin, il était descendu comme d’habitude pour arroser et contempler la plantation. Le choc de sa vie : il ne restait plus rien ! Nada ! Les plantes avaient été coupées et emportées dans la nuit.  

 

Ramon avait voulu savoir qui avait fait le coup. Cinq jours plus tôt, il était allé voir Ray pour en discuter avec lui et il lui avait avoué franco que ce n’étaient pas des courgettes qu’on lui avait piquées. Ray n’avait pas semblé choqué, ni même surpris. D’après lui, un chasseur avait pu passer par là, apercevoir la plantation et la tentation avait été trop forte. Tout le monde savait ce que ça pouvait rapporter, avoir toute cette herbe à portée de mains c’était une aubaine pour beaucoup. 

–        Écoute, Ramon, je connais tout le monde ici. C’est forcément quelqu’un du coin qui a fait le coup. Je vais me renseigner discrètement et je te dis ce que je sais.

–        Merci, Ray, je te revaudrais ça. Je vais péter les plombs si je retrouve pas le salopard qui a fait ça.

L’espace d’un instant, il s’était demandé si Ray lui-même... mais non. Il l’aurait senti, son intuition lui disait que le type était réglo. Et puis, il n’aurait pas été capable d’écouler la production, il lui manquait les filières. Aujourd’hui, Ramon n’avait toujours pas récupéré son bien, mais pas question pour lui de renoncer : il irait jusqu’au bout, même si ça comportait des risques.

 

Le jeune et le vieux s’étaient barrés vingt minutes plus tôt au volant de leur voiture frimeuse. Ramon remarqua que Doc se trouvait encore dans la caravane et qu’il avait forcément entendu la fin de la discussion entre Greg et les deux hommes : la fenêtre était encore entrouverte et il apercevait sa tête, éclairée par les rayons du soleil couchant. Quand il le rejoignit, Doc avait un visage encore plus hagard que d’habitude. Il avait sorti son flingue qu’il tenait entre ses deux mains ouvertes, au niveau de son estomac, et semblait l’examiner sans le voir. Son regard semblait transpercer l’objet pour s’en aller très loin, dans un ailleurs inaccessible pour Ramon.

 

Celui-ci demanda à Doc s’il avait vu ce qui s’était passé. L’autre ne répondit pas immédiatement, puis il se secoua et sembla sortir de son rêve éveillé :

–        J’ai vu et entendu. Tu dois te méfier de ces hommes, Ramon. Ils sont dangereux, surtout le plus jeune. N’oublie pas qu’ils habitent près d’ici, tout près, dans la maison d’Élise Kellerman, et ce n’est surement pas un hasard s’ils sont là...

 

 

Commenter cet article