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Publié par Jacques Teissier

Le numéro de Ferdinand auprès de Diva m’avait amusé, même si je l’avais trouvé assez lourd. Je devais bien reconnaître que son poème était magnifique et que si le bonhomme avait eu  trente ans au lieu de quatre-vingt, j’aurais été à coup sûr chatouillé par le démon de la jalousie qui, là, ne m’avait pas effleuré une seconde.

 

Une mystérieuse association d’idées suscita une brusque fulgurance de ma mémoire... Ferdinand, c’était naturellement le poète qui signait ses œuvres de son seul nom : Vernarède ! Pourquoi diable  n’avais-je pas fait le lien ?

 

Depuis l’adolescence, je m’étais jeté à corps perdu dans l’abstraction philosophique sans jamais m’intéresser vraiment à la poésie, me contentant des maigres aperçus apportés par les cours de lettres du lycée et de quelques poèmes d’Aragon que j’avais fini par connaitre en écoutant en boucle Léo Ferré. Mais je me souvenais clairement du nom de Vernarède. La prof de lettres en classe de première nous avait même fait étudier un de ses poèmes et avait insisté sur le fait qu’il était vivant, ce qui pouvait nous faire penser qu’un bon poète était, sauf exception rarissime, un poète mort. Pourtant, je n’avais pas fait le lien avec Ferdinand, même quand il m’avait dit lors de notre première rencontre qu’il était poète !

 

Je me promis de lui en parler quand je le verrai et avant ça de regarder ce que je pouvais tirer de Wikipedia et Google, photos et biographie.

 

Mais ce projet fut remis aux calendes grecques par l’attitude de Diva.

 

En arrivant à la cabane je lui proposai de nous mettre au travail sur les documents tirés des ordinateurs de Patrick et Clara, mais elle ne réagit pas. Depuis un moment, j’avais le sentiment qu’elle me faisait la gueule : chaque fois que je lui adressais la parole elle gardait les yeux détournés, répondait par monosyllabes et son visage restait figé et impassible comme si elle voulait masquer ses sentiments. Un syndrome qui ne pouvait pas me tromper, car il était apparu deux fois  déjà depuis le début de notre relation.

 

Je n’aimais pas ça. Pas du tout, même. Il y avait deux réactions possibles : faire l’autruche, ou prendre le problème à bras le corps. Dans beaucoup de situations j’adoptais volontiers la première attitude, mais les deux expériences précédentes  m’avaient permis de savoir qu’elle était capable de faire durer le plaisir de la bouderie aussi longtemps que je ne réagirais pas. J’optai donc pour la deuxième, à regret.  Il me fallut dix minutes de questions pressantes et de cajoleries pour savoir enfin ce qu’elle me reprochait. J’éclatai de rire aussitôt.

–        Quoi ? Tout ce tralala parce que j’ai dit à des gens que nous connaissons à peine que nous ne sommes pas ensemble ? Mais c’est pourtant le reflet exact de la réalité, non ? Nous avons chacun notre appartement, et si tu viens passer ici ta semaine de congés, il n’empêche que pour l’instant nous vivons encore séparément.

–        Tu joues sur les mots, il ne s’agit pas que d’une question de logement. Ce qui m’a fait le plus mal, c’est quand tu as dit à Ferdinand que nous n’étions QUE des amis. J’avais l’impression, pauvre naïve, que notre relation allait plus loin que la simple amitié. Il faut croire que pour toi ce n’est pas le cas. Tant pis, mais tu pourrais comprendre que ça me fait quelque chose.

 

A la fin de sa phrase, je vis perler dans ses yeux une humidité légère qui me vrilla le cœur. Je tentai de lui saisir une main, mais elle la retira sèchement. J’avais perçu le sentiment d’amertume de ses dernières phrases. Comment avais-je pu être aussi maladroit, et même aussi stupide, pour avoir lancé ces mots avec désinvolture sans deviner les effets qu’ils pouvaient produire chez elle ?  Je tentai de calmer le jeu, si c’était encore possible.  

–        Diva, je ne connais pas ces deux hommes,  et je n’ai aucune raison d’étaler devant eux notre intimité et d’entrer dans les détails. C’est vrai qu’il y a entre nous un sentiment très fort, en tout cas c’est vrai pour moi à ton égard, mais nous ne sommes pas un véritable couple tant que nous n’avons pas réussi à surmonter nos problèmes respectifs. Nous sommes, d’une certaine façon, un couple en construction, en évolution constante. 

–        Ce que tu dis ne tient pas debout : c’est quelque chose que l’on peut dire de tous les couples, pas seulement du nôtre. Quant à nos « problèmes », comme tu les nomme pudiquement, il ne s’agit pas de ça non plus, c’est pour moi un élément secondaire. Je te parle de sentiments, pas de sexualité, tu pourrais le comprendre, non ?

 

Elle avait haussé le ton pour terminer sa tirade, et j’étais ébranlé par la force de sa conviction, mais aussi par ses arguments. Je sentis que j’avais merdé en utilisant le mot « ami » à contre sens. Mais comment un seul mot pouvait-il produire tant de dégâts dans les relations entre deux personnes ? Le jésuite qui avait affirmé que la parole avait été donnée à l’homme pour cacher sa pensée  se plantait en beauté. Si j’en croyais mon expérience, elle avait plutôt été donnée pour déformer la pensée, semer la confusion et le doute là où, sans elle, tout aurait pu être simple et lumineux.

 

Je décidai de déclarer forfait, c’était le plus simple. Elle s’était assise sur le lit, je m’installai auprès d’elle et tentai de lui saisir à nouveau la main. Elle se laissa faire, ne la retira pas mais la maintint inerte, sans communication tactile. Je lui caressai doucement les doigts.

–        Tu as raison Diva, j’ai complètement merdé en utilisant ce mot. Je te présente mes excuses.  Le verbe aimer est tellement galvaudé et si souvent mal utilisé que je répugne à l’employer mais ce que je peux te dire, et j’espère que tu me croiras, c’est que tu es la première femme depuis Amélie pour laquelle j’éprouve un sentiment aussi intense.

 

Elle hocha la tête et je sentis la tension de son corps s’apaiser. Elle me regarda et esquissa un sourire avant de me répondre.

–        Je ne sais pas si je dois être rassurée. Après tout, malgré les sentiments que tu dis avoir éprouvé pour elle, Amélie... tu l’as quand même quittée !

–        Ça, c’est un coup bas, mais un juste retour des choses pour ma connerie. Je l’accepte, mais je veux quand même te rappeler que si j’ai voulu la quitter, ce n’était pas parce que je ne l’aimais plus. J’étais toujours très amoureux d’elle, je te l’ai déjà dit. Mais je voulais mon indépendance, vivre seul et nous voir quand nous en aurions envie. La vie de couple me semblait être un obstacle au désir forcené que j’avais de me plonger dans le travail philosophique. Et nous avons chèrement payé tous les deux cette imbécilité, elle plus que moi, naturellement. Je ne veux pas commettre deux fois la même erreur, il n’est pas question entre nous de séparation, au contraire. Notre relation est compliquée, difficile, mais c’est plutôt stimulant, non ?

–        Oui, je suis d’accord.

 

Elle ferma les yeux, mit sa tête contre mon épaule et je l’attirai contre moi en caressant ses cheveux et en l’embrassant son front puis ses oreilles, ses lèvres, son cou. La crise semblait terminée, je me sentis rassuré. A tort ?

 

* * * *

Nous étions toujours assis sur le lit, mais celui-ci  était jonché des feuilles que nous avions consultées, parfois lues à haute voix avant de les reposer. Diva semblait avoir un problème avec plusieurs messages provenant de l’ordinateur de Clara.

–        Quelque chose m’échappe. La petite n’a que sept ans. Sur son ordinateur, je trouve des cours et des travaux qui correspondent à un travail universitaire centré sur la biologie, et plus particulièrement la génétique. Naturellement, il est impossible que ce soit elle qui les ait réalisés. Pourtant quand je regarde les courriels qui sont adressés aux  profs de fac, ou à d’autres personnes, c’est sa signature qui apparait. Mais ces messages manifestent une maitrise de la langue et des connaissances, aussi bien générales que spécialisées en biologie, qui sont celles d’un adulte. Et pas de n’importe quel adulte !

–        Tu penses que les messages sont signés de Clara, mais qu’ils auraient pu être écrits par une autre personne ? Muriel, par exemple ?

–        Oui, c’est la seule hypothèse crédible. Mais je ne comprends pas pourquoi. Dans quel but Muriel aurait-elle fait ça ?

 

Nous continuâmes à parcourir les pages pendant un moment. Je me  levai pour nous préparer un vrai café.

 

De toute façon, la nuit serait courte, nous dormirions peu et je sentais que la caféine me ferait du bien. Diva continuait à lire les messages. Au moment où j’arrivais avec les deux tasses, elle se redressa brusquement et agita devant moi une feuille.

–        Regard, c’est un message, envoyé par une prof de l’université de Montpellier 2, qui signe Danielle Martinot. C’est sidérant, il n’y a pas d’autre mot !

 

Je lus à voix haute :

–        « Ma chère Clara, merci pour le travail exceptionnel que tu m’as envoyé. Je te l’ai dit quand nous nous sommes rencontrées en juillet dernier, je suis particulièrement émue et fière de participer à ta formation. Jamais quelqu’un de ton âge n’a, dans l’histoire de l’humanité, assimilé autant de connaissances en aussi peu de temps. C’est troublant pour moi, comme pour ceux de mes collègues qui te connaissent et avec qui tu travailles. D’ici peu nous ne te serons plus d’aucune utilité, c’est toi qui nous feras découvrir de nouveaux horizons scientifiques. En attendant ce moment, je serais heureuse de te voir, comme prévu, dans le séminaire qui se tiendra du 13 au 15 novembre, et qui devrait être particulièrement riche et intéressant. Comme je l’ai dit à ta maman, je peux t’héberger à la maison, cela vous évitera des frais inutiles. Appelle-moi sur mon portable, nous en discuterons directement, ainsi que du travail préparatoire que tu devras effectuer avant cette date.

Bises très affectueuses, ma Clara, à très bientôt, Danielle. »

 

Sur le coup je fus simplement interloqué,  puis peu à peu je me sentis ulcéré, furieux.

–        C’est quand même incroyable que Muriel ne m’ait rien dit ! Sa fille n’a que sept ans, elle suit des cours à l’Université et elle ne nous en parle pas. Pourtant, elle sait bien qu’elle ne doit rien nous cacher si elle veut nous donner une chance de la retrouver !

–        Tu devrais l’appeler et lui dire de venir nous voir maintenant. Il est temps qu’elle nous raconte tout ce que nous devrions savoir, tu ne crois pas ? Il est une heure du matin, sans doute est-elle couchée, mais les circonstances sont exceptionnelles, téléphone-lui.

 

Je consultai l’annuaire sur l’ordinateur, puis  composai le numéro de Muriel.

 

 

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