Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Jacques Teissier

Je m’étais installé à côté de Diva, qui avait souhaité tester le 4x4,  ce qu’elle faisait  avec sa maitrise habituelle et un plaisir non dissimulé.  Muriel avait préféré se mettre à l’arrière, où elle restait prostrée, les yeux rougis, le regard fixe, son visage exprimant le désarroi, la crainte et par moment le désespoir. Je ne savais pas comment m’y prendre pour la réconforter, mis à part lui répéter une nouvelle fois que nous allions retrouver Clara, qu’elle était vivante et que tout s’expliquerait alors. Un optimisme de pure façade qui sembla n’avoir sur elle aucun effet.  

 

Nous allions à l’hôpital pour discuter avec les médecins et tenter de savoir si l’état de Patrick avait une chance de s’améliorer. Même si le pronostic était franchement pessimiste, nous espérions une sorte de miracle médical. Qu’il sorte du coma et réussisse à nous parler, à nous dire ce qui s’était passé, pour lui et pour Clara, pourrait changer la donne de l’enquête.

 

Pendant que Diva faisait des commentaires élogieux sur la souplesse de la boîte de vitesses de la voiture, je feuilletai la liasse de documents imprimés qui contenaient les infos qu’elle avait triées sur les deux ordinateurs. Je connaissais si bien la route qui allait du village jusqu’à Mende, que sans lever les yeux des documents je devinai d’après le ralentissement opéré par Diva que nous traversions le hameau où était située la coopérative laitière Chevcoop. Celle-ci, qui fabriquait des fromages de chèvre commercialisés jusque dans les villes les plus lointaines de la région était, avec ses huit salariés, le plus gros employeur de la Vallée. Juliette y travaillait à mi-temps et  complétait son activité en s’occupant de l’intendance pour Muriel, quand celle-ci recevait une fournée de stagiaires d’entreprise qui étaient le plus souvent logés et nourris sur place.

 

Un rayon de soleil m’éblouit, je levai les yeux, jetai un coup d’œil sur les bâtiments blancs de Chevcoop, quand j’aperçus du coin de l’œil une voiture noire sortir du virage et nous croiser, filant vers le village. Je crus reconnaitre une Mercédès mais sans en être totalement certain, et en demandai confirmation à Diva, qui acquiesça. Je me sentis aussi survolté que si j’avais tenu à pleines mains le fil d’une clôture électrique.

–        Tourne dès que possible, il nous faut la rattraper.

–        Désolée, mais dans l’immédiat c’est impossible. Trop de virages et pas de dégagement en vue. Mais je peux savoir pourquoi ?

–        Le type qui a parlé à Clara peu de temps avant sa disparition avait une Mercedes noire. Si c’est lui, j’aimerai bien lui poser quelques questions...

 

Muriel sembla se réveiller et posa sa main sur l’épaule de Diva.

–        Ne t’arrête pas, c’est trop tard, tu ne le rattraperas pas maintenant, il peut prendre n’importe quel chemin d’accès vers un mas, ce serait un miracle si on le retrouvait. Il vaut mieux qu’on aille voir Patrick, comme prévu.

 

Je fus stupéfait par sa réaction.

–        C’est peut-être la seule piste sérieuse que nous avons, et tu veux la laisser filer ? Même si nous voyons Patrick deux heures plus tard, ça n’est pas grave ! Surtout si ce type est vraiment celui qui a parlé à Clara !

–        Mettez-vous d’accord tous les deux, je fais quoi ? Je cherche un endroit pour tourner et suivre la Mercedes, ou on continue vers Mende ?

–        C’est bon, continue à rouler, fis-je, aussi dépité qu’exaspéré. De toute façon, il aurait fallu tourner immédiatement, maintenant c’est sûr qu’il doit être loin. Mais j’ai été vraiment con de te laisser le volant, si j’avais été à ta place...

–        ... tu te serais planté en beauté contre le parapet, me coupa Diva, narquoisement.

 

Je ne jugeai pas utile de répondre, je savais qu’elle avait raison.

 

Le portable de Muriel sonna à cet instant. Je me retournai. Elle regarda le numéro, porta l’appareil à son oreille, répondit « oui » d’une voix atone, puis écouta sans mot dire et je vis son visage se creuser, pâlir davantage.

 

Un instant plus tard, elle refermait son mobile sans avoir ajouté un mot. Son visage était défait, elle était en larme.

 

****

Comme le craignaient les médecins, Patrick n’avait pas survécu. L’hôpital venait de prévenir  Muriel de son décès, et nous avons poursuivi notre route vers Mende dans un silence pesant. Cette nouvelle était une vraie tuile. Pas seulement à cause de l’évident chagrin de Muriel, mais aussi parce que je comptais sur Patrick pour nous mettre sur la piste de Clara quand il sortirait du coma. Si affectivement sa mort ne me touchait qu’indirectement – essentiellement par rapport à Muriel – elle ôtait l’espoir d’une résolution rapide de l’enquête et nous plongeait dans le brouillard.

 

En arrivant devant la porte de la morgue où le corps de Patrick avait été transporté, deux gendarmes nous attendaient.  Le plus gradé  était capitaine et je vis qu’il connaissait Muriel, sans doute l’avait-il déjà interrogée. Il lui présenta ses condoléances, puis se tourna vers moi.

–        Monsieur David Kellerman ? Capitaine Michel Pagès. Je souhaiterai vous parler.

–        Pourquoi pas ! Le monsieur est inutile, je suis le capitaine David Kellerman, très surpris de voir que vous me connaissez.

 

Il ne répondit pas à ma remarque et laissa Muriel et Diva entrer dans la pièce avant de poursuivre.

–        Je suis chargé de la double enquête sur la disparition de la fille de madame Lafard et sur l’agression mortelle contre son frère.

 

L’homme tombait bien. J’aurais besoin de lui pour me tuyauter. Je lui proposai d’aller discuter à la cafétéria, pensant – peut-être à tort – que ce serait plus agréable que de le faire devant l’entrée de la morgue. Il hésita, puis finit par accepter. Pendant le court trajet, pendant lequel aucun de nous deux ne parla, j’étais dans l’expectative, me demandant ce qu’il pouvait bien vouloir me dire, ou me demander.

 

La serveuse nous apporta les deux cafés que j’avais commandés en arrivant pendant que le gendarme cherchait une place. Il en avait trouvé une, isolée, près de la rambarde qui dominait le hall d’entrée, ce qui était un  vrai miracle, car la cafétéria était bondée.

 

Il mit un sucre dans sa tasse. Quant à moi, ne sucrant plus grand-chose depuis ma sortie de l’hôpital et en tout cas pas mon café, je me surpris à touiller celui-ci avec le morceau de plastique qui servait de cuillère. Lorsque je m’en aperçus,  cela me laissa désagréablement pensif sur la force excessive que pouvaient prendre les petites habitudes dans ma vie quotidienne.  

 

Depuis tout à l’heure, nous n’avions pas échangés un mot. Comme c’est lui qui m’avait sollicité, j’attendis  qu’il me dise ce qu’il voulait et le regardai avec une certaine curiosité, ce qui sembla l’agacer, comme je m’en aperçus dès les premiers mots qu’il prononça.

–        Comme je vous l’ai dit, le juge vient de me confirmer que la brigade de recherche de Mende, dont je suis responsable, est en charge de la disparition de Clara ainsi que du meurtre de son oncle. Or j’ai appris que vous commenciez à mener des recherches à propos de la disparition de la petite Clara. Même si vous êtes actuellement en congé, vous savez parfaitement que vous ne pouvez pas empiéter sur notre travail, même si vos liens anciens avec la mère de Clara peuvent vous faire penser le contraire. Je vous demande donc de nous laisser mener cette enquête sans interférer. En bref : occupez-vous de ce qui vous regarde, et laissez-nous faire.

 

Je l’observai avec curiosité et une attention accrue. Michel Pagès avait une belle prestance, la cinquantaine sportive, le visage sévère qu’accentuait un regard noir sous des sourcils charbonneux et je sentis qu’il ne me portait pas dans son cœur. Je supposai que mon affaire familiale récente, qui avait largement défrayé la chronique, et pas seulement dans la région, l’avait intriguée et qu’il s’était renseigné : il avait les moyens de le faire. Mais pourquoi aurait-il eu une dent contre moi, tout particulièrement ?  J’attendis d’avoir absorbé la première gorgée de café, fort amère, pour lui répondre.

–        Puisque vous avez pris des renseignements sur mon compte, vous savez que je suis actuellement en convalescence. J’ai du temps libre, un temps que je compte mettre à profit pour apporter toute l’aide possible à Muriel, qui est une amie. Vous ne pouvez pas m’interdire de discuter avec les uns ou les autres et de chercher des informations intéressantes. Mais il va de soi que si, ce faisant, j’apprends quelque chose qui concerne l’enquête, je m’engage à vous le communiquer.

 

Il haussa les épaules avec un certain dédain.

–        Que pourriez-vous nous apporter, alors que vous n’avez aucun moyen officiel de recherche à votre disposition ? Je ne peux pas, en effet, vous empêcher de discuter autour de vous, mais vous savez comme moi que ce n’est pas suffisant pour mener à bien une enquête sérieuse. Il faut des moyens logistiques que vous n’avez pas.

–        Vous avez partiellement raison.

–        Pourquoi partiellement ? J’ai raison, tout simplement.

–        Écoutez, nous savons, vous comme moi, que vous manquez cruellement d’effectifs. Je sais, ajoutai-je en levant la main pour prévenir sa réponse, vous n’êtes pas les seuls, nous en sommes tous là. Nous ne sommes pas des adversaires, nous sommes tous les deux dans le même bateau...

Il me coupa la parole avec force.

–         JE suis dans le bateau. VOUS, vous êtes dans une bouée de sauvetage à côté du bateau. Rien de plus.

–        Dommage. Je suis pourtant disposé à vous fournir toutes les infos que je pourrai glaner, ici où là. En échange, je ne vous demande que de me tenir au courant, d’une façon tout à fait officieuse, des avancées des enquêtes.

–        Votre proposition, c’est du flan. Vous ne pouvez rien m’apporter de concret. Capitaine Kellerman, je n’ai pas l’habitude de tourner autour du pot : je n’ai aucune sympathie pour vous. J’ai suivi l’affaire Gallach à la télévision et dans les journaux, comme tout le monde, et votre façon de draguer les médias m’a profondément déplu. Je ne veux pas me retrouver avec des journalistes hystériques sur les bras.

Ce type se la jouait dans le style « sûr de lui et dominateur », avec en prime un côté donneur de leçon plutôt insupportable.  Le genre de gars qui n’avait pas besoin d’un coach de développement personnel : s’il s’était développé un chouia de plus, son ego lui aurait éclaté à la figure.  Comme j’avais besoin de lui, je décidai de rester d’une patience inaltérable et de tout lui expliquer comme s’il était un petit garçon ignorant.

–        Gallach était un responsable politique national et un homme d’affaires de premier plan. Ce n’est pas moi qui ai créé l’hystérie de la presse, vous le savez bien. Elle sait très bien faire ça toute seule. Je me suis contenté de leur donner des infos quand je jugeai que c’était utile. Ce que vous faites aussi, j’imagine.

–        Nous n’avons pas forcément la même conception de l’utilité, tous les deux.

–        L’utilité pour moi c’est ce qui peut faire avancer l’enquête. J’espère que ce n’est pas pour vous ce qui peut faire avancer votre carrière ?

 

Il se raidit davantage, me lança un regard encore plus furieux, ouvrit la bouche pour me répondre mais décida finalement de ne rien dire, bloqué dans une attitude de refus et même d’hostilité. Il ne me restait plus qu’une seule carte à jouer. Si ça ne marchait pas, je me passerai de lui, contraint et forcé.

–        Écoutez, capitaine Pagès, pour vous prouver ma bonne foi, je vous donne une information que vous n’avez pas sur la disparition de Clara. Je viens de l’apprendre, vous en ferez ce que vous voudrez, mais elle peut se révéler importante.

 

Pagès fronça davantage encore les sourcils, prouvant ainsi que le froncement chez lui n’avait pas de limite, et attendit que je poursuive.

–        Manon Pomard, la meilleure amie de Clara, a aperçu un homme conduisant une Mercedes noire immatriculée dans l’Hérault, discuter avec Clara lundi, à 16 h 45, au carrefour du Moulin. Depuis ce moment, personne d’autre, à ma connaissance, n’a vu Clara. De plus, en venant ici tout à l’heure, nous avons croisé à  proximité du village une Mercedes noire qui pourrait bien être la même voiture.

L’espace d’un instant, il sembla déstabilisé, ou en tout cas, étonné. J’en profitai pour enfoncer le clou.

–        Vous voyez que je peux vous rendre des services, même si c’est naturellement vous qui menez l’enquête. Je vous transmettrai de la même façon toutes les informations susceptibles de vous aider. En retour, je trouve que ça serait fair-play de votre part de me tenir au courant de vos avancées, mais de façon informelle, bien sûr. Pas question d’empiéter sur vos plates-bandes.

 

Je le vis se détendre, imperceptiblement. Il avala sa dernière gorgée de café puis reposa sa tasse.

–        Bon, je ne prends pas d’engagement maintenant, mais nous allons de toute façon être amenés à nous revoir. J’irai voir ce témoin. De votre côté, j’espère que vous tiendrez parole, ne gardez pour vous aucune des informations que vous pourrez glaner, c’est la vie d’une petite fille qui est en jeu. Ne jouez pas avec ça.

–        Tout ce que je souhaite, c’est que vous la retrouviez saine et sauve. Les échanges informels que nous pourrons avoir ne peuvent être que profitables à Clara. C’est l’essentiel.

 

Nous nous sommes levés ensemble. Tout avait été dit, il était temps pour moi de retrouver Diva et Muriel et de discuter de la suite des opérations. En nous séparant, nous nous serrâmes la main, avec de ma part une certaine réticence. C’était un léger progrès, mais quand même, ce type là... je ne le sentais pas !


Commenter cet article