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Publié par Jacques Teissier

 

mort_du_scorpion.jpgAprès l’Argentine et ses généraux fachos des années 1970 (Sur nos cadavres ils dansent le tango), la guerre civile espagnole et ses conséquences désastreuses (Franco est mort jeudi), Maurice Gouiran nous propose avec La mort du Scorpion un polar qui inscrit son intrigue au cœur de la Yougoslavie des  années 1990, une Yougoslavie dont l’éclatement a eu (entre autres  conséquences)  la guerre civile en Bosnie et  la tuerie de Srebrenica, celle-ci étant considérée comme le pire massacre en Europe depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

En 2011, les éditions Jigal nous avaient déjà permis d’aborder  cette même période avec le grand roman de Philippe Georget  Le paradoxe du cerf-volant.  Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que de plus en plus d’auteurs français s’emparent de l’histoire contemporaine pour en tirer de savoureux polars, y compris en abordant des moments de notre histoire longtemps considérés comme trop brûlants. Ainsi en est-il des  deux excellents romans Les violents de l’automne de Georget ainsi que  Le Mur, le Kabyle et le marin de Varenne,  qui abordent tous deux  l’histoire de l’O.A.S. et de la guerre d’Algérie.

Dans tous les cas, chaque auteur a son approche et sa méthode.  La « méthode Gouiran », qui a fait ses preuves, est parfaitement rodée, efficace, et  nous donne des polars aussi plaisants que vivants. Elle consiste à partir d’un fait divers contemporain (en général un meurtre sanglant) qui va concerner nos deux héros récurrents préférés : Clovis Narigou, journaliste (ou ex-journaliste, selon le cas, mais qui a conservé des contacts dans son milieu professionnel) et son amie Emma Govgaline, lieutenant de police de son état. Au cours de leur enquête,  nos deux héros vont dérouler le fil de l’histoire personnelle de l’occis, un fil qui va les amener  là où le crime prend sa source, dans une époque politiquement troublée, conflictuelle, dans laquelle les violences ont accumulé des haines propices à un puissant désir de vengeance.  Le talent de Gouiran consiste à articuler de façon crédible ce fait divers contemporain sur une histoire ancienne, mais aussi à nous faire (re)découvrir des évènements historiques en s’appuyant sur une documentation fouillée, précise, sans que la sauce devienne trop lourde à digérer !

Le cadavre d’un gars « qui joue les merguez » (dixit Emma), c’est-à-dire qui a été brûlé à petit feu histoire de le faire souffrir un maximum, a été retrouvé à moins de un kilomètre de la Varune, le sauvage lieu d’habitation de Clovis, à proximité de Marseille. Le déroulement du crime a été filmé, le DVD est en possession de la police et c’est Emma qui le montre à Clovis. 

Nos deux compères vont découvrir, en même temps que l’identité présumée de la victime,  des personnages étranges, parfois peu recommandables, qui faisaient partie de ses fréquentations. Ainsi JAD, un artiste peintre dont la cote monte sur le marché international de l’art. JAD qui est le fils d’un responsable de la pègre marseillaise, mort depuis peu : Nando Fratigacci. JAD qui vit dans l’immense fort Caffagne, propriété du mystérieux monsieur Sacha, homme d’affaire et milliardaire russe  (donc mafieux présumé) qui a acheté les murs et les quatre vingt hectares au ministère de la Défense pour des raisons… qui vont intéresser nos enquêteurs.  JAD qui fréquente  une comtesse hongroise spécialiste du marché de l’art (et qui lui doit sa notoriété naissante) et qui était très proche du cadavre du temps où celui-ci bougeait encore.

Comment nos deux tourtereaux fouineurs vont-ils remonter la filière qui les conduira jusqu’au point de départ du crime : le massacre de Srebenica ? Comment Maurice Gouiran s’y prend-il pour dérouler sous nos yeux le fil de l’enquête, tout en nous faisant partager les émotions de Clovis et Emma et en maintenant le suspense à chaque page ?  Je vous laisse le soin de le découvrir, mais sachez tout de même que l’auteur n’est pas neutre dans cette histoire, il prend souvent parti et le revendique hautement en  s’indignant parfois de nos lâchetés collectives ou personnelles et en  poussant  le lecteur à mieux appréhender notre monde. Au détour d’une page, par la bouche de  certains personnages, quelques vérités surgissent, qui méritent d’être entendues même si elles peuvent sembler évidentes :

«  Le massacre ethnique de Srebenica s’est déroulé dans l’indifférence quasi générale. En cette fin de  XXe siècle, les juifs pleuraient toujours les morts de la Shoah, les arméniens les victimes des Jeunes-Turcs, on focalisait les projecteurs sur des évènements qui s’étaient déroulés cinquante ans et quatre-vingts ans auparavant, on défilait sous les portraits des martyrs des génocides passés en hurlant « Plus jamais ça ! », mais on n’entendait pas les appels au secours de ceux qui succombaient à quelques centaines de kilomètres de là, dans cette belle Europe civilisée et donneuse de leçons. Nous mourrions comme étaient morts les parents des uns et les grands-parents des autres. Dans l’indifférence ».

Tout le talent de Maurice Gouiran est là : écrire une littérature populaire (au bon sens du terme), plaisante et distrayante, sans faire de concession, en ayant le souci de tirer ses lecteurs vers le haut : faire réfléchir, distraire et informer pourraient être ses trois principes, dans l’ordre que vous voulez. Il les applique dans ce nouveau et excellent roman pour notre plus grand plaisir.

 

La mort du Scorpion
Maurice Gouiran
Jigal (10 septembre 2012)
Collection : Polar
248 pages ; 17 €

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