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Publié par Jacques Teissier

guide de survie

Assassin : un métier d'avenir pour les stagiaires ! 

 

Quoi de plus ordinaire, banal, et même ectoplasmique que le jeune et falot stagiaire que vous croisez à 8 heures devant la machine à café de votre entreprise, prêt à porter son stimulant matinal au directeur général des ventes à qui il a également préparé la veille l’essentiel de son travail de la journée ? Ce jeune homme est si évanescent que vous le confondez régulièrement avec l’autre stagiaire, celui qui est détaché (et même attaché) auprès du Responsable Qualité dont vous convoitez le poste. Pourtant, méfiez-vous de lui : sous cette discrétion un peu trop suspecte peut se cacher un assassin impitoyable, placé là tout exprès pour avoir le loisir d’exécuter le patron de la société. Vous savez, celui qui, sous ses airs bonhomme, cache un horrible margoulin capable de tuer père et mère pour du fric, et qui s’est ainsi fait des ennemis mortels... au sens propre du terme !

 

En dehors du fait que l’histoire ne se déroule pas en France mais aux États-Unis, un pays dans lequel (mais pour combien de temps encore ?) la dureté de la vie dans les entreprises est légèrement plus forte que chez nous, vous avez là le point de départ de ce récit déjanté, caustique et hilarant, dans lequel le narrateur n’est autre que... le stagiaire assassin !

 

 Le guide de survie à l’usage des jeunes stagiaires, qu’il écrit pour ses jeunes apprentis collègues (et futurs stagiaires d’entreprises) formés pour tuer – tout comme il l’a été lui-même – par la mystérieuse société Ressources humaines Inc., est censé leur expliquer comment ils doivent se comporter pour espérer survivre plus de quelques semaines. Au passage, il nous dit aussi pourquoi les stagiaires font les meilleurs tueurs, capables de nettoyer une entreprise de ses éléments les plus néfastes tout en mettant les flics sur une fausse piste habilement choisie :

« Les stagiaires sont invisibles. Vous pouvez répéter votre nom cent fois à un cadre supérieur, il ne s’en souviendra jamais, parce que ces gens-là n’ont aucun respect pour ceux qui sont en bas de l’échelle et qui travaillent gratuitement. [...] L’ironie, c’est qu’[...] ils vous enseveliront sous les tâches importantes et se reposeront entièrement sur vous. Ces tâches que leurs subalternes directs et leurs secrétaires paresseux ne se résoudraient à exécuter que sous la menace d’une arme sont portant les petits gestes quotidiens qui permettent à une entreprise de tourner. [...] Plus vous irez au-devant de ces corvées, plus vous obtiendrez facilement les clés du royaume, autrement dit LA CONFIANCE ET L’ACCÈS. Pour finir, votre cible sera prête à mettre sa vie entre vos mains et c’est là que vous la lui ôterez ».

 

Le tueur se nomme John Lago, et s’il n’a que 24 ans – l’âge limite pour être un stagiaire crédible étant 25 ans – il a à son actif un nombre impressionnant de missions réussies et de cadavres accumulés. Son guide de survie est la chronique de sa dernière mission. Il aura ensuite droit à une retraite dorée s’il réussit... où au cimetière s’il échoue.  Pas de bol : ce dernier travail est le plus difficile de tous ceux qu’il a déjà réalisés. Il doit d’abord se faire embaucher comme stagiaire dans le plus grand cabinet d’avocats de New York. C’est à peu près aussi facile que pour un jeune black de Nanterre d’intégrer l’ENA, tant les places sont chères pour avoir le plaisir de travailler à l’œil. Ensuite, il devra exécuter un des associés du cabinet, qui bénéficie d’une protection rapprochée à faire pâlir d’envie celle d’Obama en personne.  

 

L’entrée du narrateur comme stagiaire dans le célèbre cabinet d’avocats est le début d’une incroyable succession d’aventures, de retournements de situations, de rencontres étonnantes, de suspense permanent. Les situations classiques et les personnages types des genres polar/suspense/aventure se retrouvent dans le roman d’une façon décalée, allant souvent jusqu’à l’absurde et l’hénaurme sans souci de vraisemblance ou de crédibilité, un peu comme si Shane Khun avait décidé de s’amuser avec les codes du genre en les poussant jusqu’à leur extrême limite, souvent jusqu’à la caricature. Tout y est : un héros capable de se débarrasser tout seul d’une dizaine de gardes du corps aguerris et bardés d’armes les plus diverses, son père disparu depuis sa naissance qu’il va enfin retrouver, une jeune femme stagiaire dont il tombe amoureux mais qui pourrait s’avérer mortelle pour lui, son humanisation progressive qui lui permet au final de développer de l’empathie pour ses frères humains et lui fait découvrir l’amour...

 

Ce qui pourrait être indigeste, lassant et même pesant devient, par la grâce de l’écriture, aussi captivant que drôle. Avec son ironie, sa légèreté de ton, son humour ravageur, le roman de Shane Khun n’est pas sans rappeler le délicieux « l’assassin éthique » de David Liss : la même folie habite les deux auteurs et les personnages de Melford Kean et de John Lago pourraient être des cousins germains.

 

Je recommande chaudement ce livre à tous ceux qui apprécient l’humour décalé et qui souhaitent passer un  agréable moment de détente. Pour moi, cela ne fait aucun doute : Shane Khun, qui était jusqu’à présent metteur en scène, a de l’avenir dans le métier d’écrivain !

 

Guide de survie en milieu hostile

Shane Khun

Éditions Sonatine (20 mars 2014)

320 pages ; 21 €

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Christine 12/04/2014 00:11


Je ne sais pas encore ce que vaut le bouquin mais voilà une critique qui donne envie de le lire. Objectif atteint. J'achète très vite !