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Publié par Jacques Teissier

froid_mortel.jpgLes trois premiers livres de Johan Theorin étaient des histoires policières complexes, savamment agencées, dans lesquelles il parvenait à créer une ambiance mystérieuse, parfois poétique, qui faisait son style et son originalité. Pendant une partie de chacun de ces romans, une certaine lenteur dans le récit pouvait perturber ceux qui attendaient un « thriller haletant », et enchanter ceux qui appréciaient son travail d’orfèvre sur la psychologie des personnages. Cependant, après avoir pris le temps de s’installer, l'histoire pouvait s’emballer dans les dernières pages en retrouvant ainsi la veine des thrillers les plus classiques.

 

L’auteur, dans son quatrième roman, semble changer de registre. Terminée, l’ambiance trouble et troublante d’Öland. Terminés, les secrets perdus au fin fond de cette île que nous avions appris à aimer, une île que Therorin avait su nous rendre fascinante par le regard qu’il portait sur elle et grâce à son écriture.

 

Comment vont s’y retrouver les lecteurs fidèles de ses premiers livres ? Et jusqu’où va ce changement ?

 Le questionnement sur la folie, thème classique de nombreux thrillers, avait trouvé son chef-d’œuvre avec Shutter Island de Dennis Lehane. Il est également présent dans l’histoire de Froid mortel, mêlé à un autre thème : les traumatismes de l’enfance ou de l’adolescence et la façon dont ces traumatismes-là retentissent ensuite sur les vies des adultes. 

 

Imaginez un centre de détention psychiatrique dans lequel sont enfermés et soignés les individus les plus dangereux du pays. Ceux qui, considérés comme malades, ont commis les crimes les plus terribles, mais que la société ne désespère pas, sinon de guérir, en tout cas de traiter, selon le mot employé par le responsable du centre, le docteur Högsmed. Naturellement, au vu de la dangerosité de la plupart de ces patients, le lieu est soumis à des mesures de sécurité draconiennes... Jusque là, c’est plutôt classique, me direz-vous, déjà vu dans d’autres romans. Cependant, l’auteur ajoute à ce lieu littérairement fascinant un autre élément, aussi intéressant qu’original : accolée à l’hôpital et dépendante de lui, une école maternelle accueille les enfants de certains des patients du centre. Ainsi, non seulement le contact est maintenu entre parents et enfants, mais ce contact participe lui aussi du  traitement des malades.

 

Jan Hauger, un jeune enseignant, va être recruté comme professeur de maternelle et, à ce titre, va parfois accompagner certains des enfants jusqu’au cœur de la forteresse-hôpital, le lieu autour duquel (et dans lequel) tout va se jouer.

 

Mais pourquoi Jan a-t-il postulé à ce poste-là, précisément ? Qui est cette Alice Rami qu’il cherche à contacter et qui est soignée là, elle aussi ? Quel rôle va jouer dans l’histoire le célèbre Ivan Rössel, un présumé tueur d’enfants qui reçoit des lettres d’amour de jeunes femmes qui, pour certaines, espèrent prouver son innocence, où pour d’autres, l’aider à guérir ?

L’histoire est vue à travers les yeux de Jan. Le lecteur, au fil des chapitres va découvrir un personnage complexe, à la fois par les rapports qu’il établit avec ses collègues enseignants, avec les enfants (un épisode étrange, se situant pendant la période de son premier poste  nous est révélé peu à peu), mais aussi à travers la description d’un moment traumatisant de sa vie. Le personnage d’Alice (vu uniquement à travers les yeux de Jan) s’approfondit lui aussi au fil des chapitres, et nous voyons ainsi qu’elle a certains points communs avec Jan, en particulier un sens artistique développé ainsi qu’une hypersensibilité dans ses relations aux autres.  

 

Le récit alterne entre trois moments différents de la vie de Jan : son poste à la Clairière (l’école de l’hôpital Sainte-Barbe), le moment où il prend son premier poste d'enseignant (au Lynx), et celui de son séjour au PAF, un hôpital dans lequel il se retrouve, adolescent, après une tentative de suicide et où il rencontre Alice Rami. Cette alternance nous permet de découvrir le personnage, de laisser planer autour de lui un mystère qui maintient le lecteur en haleine, et il évite dans le même temps une certaine linéarité dans le récit qui aurait pu être pesante, au fil des chapitres. Rien de pesant ici, bien au contraire. L’auteur a un style incisif, efficace, avec des phrases courtes, qui vont droit à l’essentiel, sans fioritures inutiles :

« Jan se glisse en silence hors de la pièce. Dehors, il allume le récepteur. Sur le devant de l’appareil, le haut-parleur tout rond est silencieux. En y collant l’oreille, Jan entend juste un faible bruissement. Plus ou moins fort, comme de petites vagues nocturnes qui viendraient mourir sur une plage de sable. C’est probablement la respiration des enfants qu’il entend – il l’espère ».

 

Comme dans ses trois premiers romans, le récit s’accélère fortement vers la fin, la tension dramatique s’accroit, les dernières questions que se posait le lecteur trouvent leurs réponses et l’auteur nous offre une conclusion ouverte, forte, sans mièvrerie.

 

Un bémol toutefois : en comparaison avec les personnages de Jan, d’Alice ou même de Hannah (une collègue de Jan), celui d’Ivan Rössel semble superficiel, presque bâclé. Et ce n'est pas seulement parce qu’il n’apparaît vraiment que vers la fin de l’histoire, car c’est aussi le cas du personnage d’Alice Rami qui est, lui, très travaillé par l’auteur.

 

C’est le seul (petit) défaut que je trouve à ce roman, que j’ai lu par ailleurs avec un grand plaisir. J’y ai en effet retrouvé toutes les qualités de Johan Theorin : son habileté à créer du mystère, aussi bien dans les situations que dans les personnages, sa capacité à créer une tension dramatique qui va croissant jusqu’à la fin du roman, et enfin une finesse évidente dans l’analyse psychologique des  principaux personnages.

De ce point de vue, Froid mortel a tout pour être un des grands thrillers de cette année 2013. Il est, tout simplement, un remarquable roman.

 

A lire sur le collectif un-polar :

- l'entretien avec Johan Theorin

 des chroniques sur ses premiers romans :

- L'heure trouble, chroniqué par Liliba

-L'écho des morts, chroniqué par Paul et par Liliba

-Le sang des pierres, chroniqué par Albertine et Christine

 

Froid mortel
Johan Theorin
Editions Albin-Michel (1er février 2013)
400 pages; 21,50 €

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