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Publié par Jacques Teissier

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Il y a quelques semaines (octobre 2012), Cédric Bannel devenait le premier lauréat du prix du polar francophone des chroniqueurs de un polar-collectif pour son grand roman : L’homme de Kaboul.

Aussi est-ce avec enthousiasme que nous avons souhaité l’interroger sur son travail d’écrivain, sur l’Afghanistan, sur les personnages du roman ainsi que sur la genèse de son livre. Plusieurs chroniqueurs lui ont posé leurs questions sur ces différents sujets et il s’est prêté à l’exercice avec autant de disponibilité et de bonne grâce que de sincérité. Voici donc cet entretien.

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Albertine. Quelles sont vos racines et qu’est-ce qui, dans votre parcours personnel, vous pousse à écrire des thrillers-policiers ?


Cédric Bannel. J’ai toujours adoré les thrillers, je lis à peu près tout ce qui se publie depuis plusieurs années, à hauteur d’environ 15 livres par mois car j’ai la chance d’avoir naturellement une lecture photographique et de pouvoir lire très vite. Ma mère est prof de français mais je suppose que ce n’est pas suffisant pour expliquer mon goût de la littérature. Lors de mon passage dans l’administration, j’ai eu la chance de m’occuper de dossiers sensibles en lien avec la lutte contre l’argent sale et les sanctions financières internationale. J’ai donc pu voir l’envers du décor, de manière professionnelle : lorsque j’écris des romans d’espionnage, ce que je raconte est crédible, techniquement juste. Cela donne un socle aux romans, sur lequel vient se greffer l’imagination… Mais d’explication évidente, il n’y a pas : mon goût pour l’écriture de thrillers, reste un mystère pour moi aussi. 

 

Jacques. Votre roman décrit un Afghanistan loin des clichés qui imprègnent les médias de masse : certains personnages d’Afghans sont complexes aussi bien dans leurs motivations que dans leurs analyses, à l’opposé des caricatures « bons » contre « méchants » si fréquentes dans certains romans. Quand vous avez commencé à écrire le livre, y avait-il de votre part une volonté de montrer une réalité plus complexe que « l’officielle », ou bien ce résultat est-il une simple conséquence (inattendue peut-être) de votre découverte progressive du pays et des hommes qui l’habitent ?

 

Cédric Bannel. Un peu des deux. J’ai voyagé dans des pays sensibles ou en guerre quand j’étais plus jeune (Liban, Nigéria, Algérie, Somalie pendant l’intervention internationale, entre autres) et on comprend dans ces situations toute la complexité de pays traversés par la violence, où les gens normaux et notamment les intellectuels sont confrontés à une inversion des valeurs et des rapports de force, permettant à des brutes sans intelligence ni culture de faire valoir leur loi et leur domination sur les autres. C’est un mécanisme universel qui transcende malheureusement les cultures et les religions et j’avais envie de mettre en scène des héros confrontés à cette situation. L’Afghanistan m’attirait particulièrement à cause de ses paysages sublimes et de son caractère sauvage et impénétrable. Ensuite, en me renseignant sur l’Afghanistan, par des lectures et des rencontres avec des personnes connaissant bien le pays, j’ai eu envie d’en montrer la complexité. En vieillissant, j’ai aussi envie de montrer des situations et des personnages moins clivés, moins évidents, sans qu’il y ait les gentils honnêtes et forts d’un côté, et les méchants de l’autre. La vie est heureusement plus complexe… On le voit avec les adjoints d’Oussama qui n’hésitent pas à commettre de petits larcins pour améliorer l’ordinaire. Cela contribue à les rendre plus vrais, mais aussi plus attachants. Enfin, mon voyage sur place a achevé de me convaincre que les afghans ne sont pas tous ces brutes assoiffés de sang qu’on nous présente aux journaux télévisés. Qui montre aujourd’hui les gens normaux qui sont la majorité de ce peuple ? Beaucoup de journalistes restent une journée sur place, ne sortent pas des camps militaires et préfèrent jouer aux héros en faisant croire qu’ils ont risqué leur vie alors qu’ils ont fait un aller-retour express en avion militaire et camion blindé… Ce n‘est pas le vrai Afghanistan. Il existe une vie de tous les jours là-bas, et des gens normaux qui tentent de vivre comme ils le peuvent. C’est toute l’ambition d’Oussama et de sa femme : montrer que des personnes ordinaires peuvent faire preuve de courage, d’abnégation, qui les classent parmi les gens extraordinaires. Le livre se passe en Afghanistan mais un thriller pendant la guerre de 39-45, du temps des mouvements de résistance en Europe, pourrait faire émerger des personnages aussi forts.  

 

Cassiopée. La femme d'Oussama n'est pas un personnage secondaire ordinaire, elle peut être assimilée à un porte-parole des femmes de là-bas. Est-ce un choix voulu par vous dès le départ de l'écriture de ce livre ou s'est-il imposé à vous en construisant ce roman? Pourquoi une telle volonté de donner un rôle fort à cette femme ? 

 

Cédric Bannel. Le personnage de Malalaï s’est créé par hommage/ressemblance à des portraits de femmes afghanes, et notamment de la fondatrice de la Rawa et de la femme policier de Kandahar (qui apparaît pour cette dernière dans le roman sous les traits d’un personnage). Ces femmes m’ont fasciné car elles font preuve d’un courage très émouvant, tout en essayant de rester des femmes normales qui s’occupent de leur famille. Cette dualité est intéressante, ce ne sont pas des amazones, ce sont simplement des femmes qui ne se laissent pas intimider. Je suis très fier de Malalaï. C’est un personnage vrai, que j’aime.  


Cassiopée. On ne sort pas indemne de l'écriture (et de la lecture) d'un tel livre. Comment vous sentiez-vous une fois la dernière page écrite ? 

 

Cédric Bannel. Délivré. J’ai écrit une partie du livre dans une espèce d’état second, notamment toute la partie qui se passe dans les montagnes à la fin. Ces 30 pages ont été écrites en une seule nuit et n’ont quasiment pas été retouchées après.

 

Paco/Cassiopée. Vous nous donnez à découvrir une Kaboul vivante, complexe, particulière, êtes vous allé sur place? Avez-vous pris des renseignements sur le lieu avant d'écrire? Comment avez-vous procédé ? 

 

Cédric Bannel. J’ai passé sur place le temps nécessaire pour sentir le pays et sa complexité. Surtout, je n’ai pas voulu faire un voyage encadré par l’armée, entre camps militaires fortifiés et ambassades… J’étais en milieu civil et je suis sorti de Kaboul, pour essayer de capter la réalité de l’Afghanistan des campagnes. Ma sécurité sur place était lourde mais locale, et payée par mes soins. Elle était assurée par des professionnels, tous membres d’un même village ce qui fait que la trahison de l’un d’entre eux était impensable. Le groupe était dirigé par un ancien colonel de l’entourage de Massoud, les autres étaient des militaires ou des officiers du NDS, les services afghans ce qui nous permettait d’avoir en amont des informations de première main sur les quartiers à éviter, là où les attentats suicides étaient possibles. Tous étaient afghans, car je ne voulais pas me déplacer entourés de mercenaires occidentaux, armes à la main. Cela aurait été ridicule, et pas dans l’esprit d’immersion qui était le mien. C’était une sécurité très discrète mais très efficace. Vivre au contact proche de ces hommes m’a fait comprendre une réalité que je ne comprenais pas bien au départ. Voici des hommes qui priaient plusieurs fois par jours avec dévotion, mais dont certains s’étaient battu, armes à la main, contre les Talibans et leur avaient porté de rudes coups. Ce fut un choc de côtoyer des hommes dont la foi était très intense, plus que tout ce que l’on peut voir dans d’autres pays musulmans, mais une foi ouverte, tolérante, acceptant la modernité et la croyance de l’autre. Le personnage d’Oussama a bénéficié de ces rencontres, et j’ai accru son côté religieux, comprenant que cela renforcerait son personnage.  

Sinon, la préparation du voyage a été très compliquée, notamment parce que je voulais rencontrer beaucoup d’interlocuteurs difficiles à approcher (membres dirigeants des services de sécurité, chefs de la police criminelle et scientifique, médecins médicaux-légaux..) etc. Finalement, j’ai pu rencontrer tous ceux que je voulais voir. Le fait que je sois énarque et surtout que je me sois occupé pendant plusieurs années des sanctions financières contre la Libye et l’Irak, dans un contexte de coopération internationale, m’ont donné les réseaux utiles, qui sont je pense inaccessibles à la plupart des auteurs « normaux. ». C’est ce qui explique le côté très documenté du livre, et le fait que la fiction et la réalité sont liées, sans qu’il soit possible de bien distinguer les deux pour le lecteur.  


Paco. Vous placez comme priorité le problème de la violence faite aux femmes de ce pays. Un peu frustrant comme situation, non ? J'ai le sentiment que cela ne changera jamais. C'est quelque chose qui vous heurte profondément, cette violence dirigée contre les femmes ? 

 

Cédric Bannel. Pour la plupart des Afghans, les femmes sont des êtres aux droits inférieurs. Pratique, culture, il est difficile d’accepter cela mais c’est leur réalité. Les femmes sont là pour contenter les maris, elles travaillent plus qu’eux, et sont soumises à des brimades et des vexations. C’est très difficile à accepter lorsqu’on vient d’un pays comme la France, parce que cela heurte un sens de l’égalité qui est inscrit au plus profond de nous. Mais pour la plupart des afghans, une telle conception de la vie est inimaginable. Il existe heureusement une élite féminine éduquée dans les grandes villes, avec des femmes qui ont des responsabilités et ont fait des études, parfois brillantes. Toutefois, il ne faut pas se voiler la face : il s’agit d’une infime minorité.  

L’occupation soviétique a été terrible, avec son lot d’atrocités, mais il faut aussi reconnaitre que les communistes ont beaucoup fait pour aider à l’émancipation des femmes dans les grandes villes. Les limites de ces changements ne peuvent toutefois pas être occultées : on ne change pas 1000 ans d’une culture montagnarde aussi rude en quelques années. C’est peut-être ce qui me rend le plus triste sur la situation afghane : la situation de ces millions de femmes qui continuent à être traitées comme des quasi esclaves et dont la situation n’évoluera que lentement.  

 

Paco. Oussama Kandar donne l'impression d'être un peu une exception - la caricature de l'homme bon, intègre et respectueux. Est-ce un peu l'image de ce que vous rêveriez de voir là-bas? Des hommes très pratiquants, mais tout de même justes et respectueux. 

 

Cédric Bannel. J’ai heureusement rencontré en Afghanistan un certain nombre d’hommes qui ont en eux quelque chose d’Oussama, des hommes droits, intègres, qui font ce qu’ils peuvent pour rendre leur pays meilleur. Oussama n’est pas un personnage factice. Aller en Afghanistan et rencontrer des hommes tels que lui a été une vraie leçon de vie : j’en suis sorti curieusement plus optimiste sur la nature humaine, la capacité qu’ont certains à être « grands »dans les moments les plus difficiles. Je ne suis pas parti là-bas misanthrope, mais si je l’avais été, j’en serai revenu guéri.  

 

Liliba. De même pour les régions traversées : on a vraiment l’impression de découvrir ce pays de l’intérieur et d’en toucher le cœur et toutes les contradictions, et le lecteur ne peut jamais se départir de l’idée que l’auteur sait vraiment de quoi il parle, un sentiment qui donne une force supplémentaire à ce roman.

 

Cédric Bannel. Merci. Cela prouve que j’ai réussi dans mon projet d’écriture. Je voulais faire voyager le lecteur, lui faire sentir le pays, lui faire comprendre sa beauté sauvage, sa complexité, montrer que l’Afghan si différent de nous est aussi proche de nous par beaucoup d’aspects. Si le lecteur le ressent, c’est un grand bonheur pour moi.  

 

Liliba. Oussama est en effet loin du fanatisme et de l'intégrisme qui règnent souvent sous ces contrées. Pensez-vous qu’il existe encore des hommes faisant montre d’une telle ouverture d’esprit, et assumant des choix religieux et de vie qui ne sont plus du tout conformes à ce que prônent les islamistes ? (notamment vis-à-vis des femmes). N’est-ce pas devenu très dangereux au quotidien que d’afficher une liberté d’esprit qui ne correspond pas aux lois édictées ? 

 

Cédric Bannel. Beaucoup d’afghans se battent avec courage pour de toutes petites choses en apparence, comme le droit de s’habiller à l’occidentale par exemple, mais derrière ces petits détails, ce sont de grands principes qu’ils défendent.  

Quant au courage, lisez cet article récent sur l’assassinat de Sattar Beheshti, un bloggeur iranien. Partout, il y aura toujours des hommes courageux, pas de héros de cinéma mais des hommes simples, prêts à se battre pour de grandes causes :

"J'offre ma vie à l'Iran"

 

Liliba. Le Mollah Bakir désire instaurer un état taliban ouvert, résolument moderne et s'oppose fermement aux intégrismes et aux violences perpétrées. Est-ce encore possible dans ce pays ravagé par les combats ?

 

Cédric Bannel. Oui, Mollah Bakir incarne un courant de pensée très minoritaires chez les talibans, mais qui existe vraiment. Comme toujours, la lutte entre les religieux éclairés et les intégristes radicaux est discrète mais brutale. Ma conviction est que les radicaux ont plus de chance de remporter le combat, ne serait-ce que pour trois raisons simples : ils sont plus nombreux, car la pensée simple est plus accessible que la pensée complexe, plus déterminés et plus violents.  

 

Liliba. Êtes-vous retourné en Afghanistan depuis la parution de votre roman ? Avez-vous eu des échos de lecteurs afghans ou de contrées voisines ? Qu’ont-ils pensé de cette histoire ?

 

Cédric Bannel. Aucun de mes interlocuteurs ne parlait français, donc j’attendais d’avoir la version anglaise du livre pour leur envoyer. Il faut aussi accepter le fait que la plupart ne savent pas lire, y compris certains occupants de postes élevés. Mais pour ceux qui savent lire, j’ai eu énormément de retours positifs, je crois qu’ils ont été émus de voir dans ce livre leur réalité, et une forme d’amour pour leur pays. Quand à y retourner, j’en discute avec l’Ambassadeur de France sur place, Bernard Bajolet, qui est un de mes plus vieux amis. Le problème est que si la situation est relativement calme à Kaboul, en dehors des attentats suicides, les sorties hors de la ville sont vraiment dangereuses. La sécurité est hors de prix (une voiture blindée se loue plusieurs centaines d’euros par jours, minimum) et je ne veux pas jouer de relations pour obtenir des passe droits et l’accès à une sécurité militaire. La question au final est donc : Ai-je envie de dépenser une fortune, de me remettre en risque, alors que ma fille de 8 ans grandit et que je vais avoir un nouvel enfant dans 2 mois ? J’y réfléchis mais je crois que ce n’est pas raisonnable.  

Je ne le ferai que si je dois écrire une suite à l’Homme de Kaboul, ce à quoi je pense cependant très sérieusement…. 

 

Liliba. À quand un prochain roman ? (On trépigne !) 

 

Cédric Bannel. J’ai écrit une bonne partie d’un nouveau roman, mais j’ai été happé par mon travail, et du coup je n’avais plus la petite flamme qui permet d’avoir une plume éclairée et me suis mis en Stand-By. J’attends le début d’année pour prendre un peu de champs et me remettre à écrire. Pour tout vous dire, j’ai beaucoup d’idées en tête…  

 

A toutes et à tous, merci pour votre enthousiasme. Pour un auteur, le bonheur d’écrire se partage avec ses lecteurs.

 

A bientôt.

Cédric Bannel

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