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Publié par Jacques

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J.T. : Votre but, clairement affirmé, est de parler de notre époque. Vous le dîtes dans votre blog : « Parler des ouvriers exploités, c'est ignorer les millions de gens qui subissent beaucoup plus durement ces évolutions, les millions de précaires et de chômeurs qui sont devenus le prolétariat ».
Avec Maude, Guillaume, Raoul, avez-vous cherché à créer des personnages qui seraient plus ou moins représentatifs de « ces millions de précaires et de chômeurs qui sont devenus le prolétariat » ?


Pierre Brasseur : En partie. Mes personnages sont des précaires, mais d’une espèce minoritaire : ce sont des déclassés (issus de la classe moyenne, ils vivent moins bien que leurs parents) et ils ont des ambitions artistiques ou intellectuelles qui les rendent plutôt représentatifs d’un peuple paumé, au RSA, critique envers la société, souvent citadin et artiste.

En revanche, ils ont une attitude de victimisation qui existe chez toutes les sortes de précaires. Ils éprouvent aussi de manière très aiguë le sentiment que leur vie est nulle, vide, lamentable.

L’hypothèse de Je suis un terroriste est que ces individus s’arrachent à leur passivité, constitutive de leur précarité. Elle la dépasse même : de multiples individus, qui ne sont pas toujours précaires – loin de là –, s’exaspèrent tous les jours devant la télé et les journaux, et ont des envies de grand changement. Mes personnages poussent cette logique jusqu’au bout.


J.T. : Pour les rendre plus crédibles ou réels, comment avez-vous travaillé vos personnages ? Vous êtes-vous inspiré d’exemples vécus, pris parmi les personnes que vous fréquentez ? De votre expérience personnelle ?


Pierre Brasseur : Oui, forcément… Mais l’expérience personnelle et celle d’amis ne sont qu’une matière parmi d’autres, avec lesquelles les personnages sont construits et deviennent vivants. Par exemple, j’ai co-fondé à une époque une petite revue littéraire, à Nancy ; mais elle n’avait rien de politique, ce n’était pas Catharsis.

J’ai aussi observé les événements de Tarnac, les emprisonnements de quelques personnes pour motifs « terroristes ». J’ai rencontré quelques individus. J’ai aussi utilisé des témoignages de leurs emprisonnements (lisibles sur Internet).


J.T. : Vous dîtes également : « Parler des ouvriers exploités, c'est un propos totalement daté, propre aux néo-polardeux embourgeoisés ». En tant qu’auteur de polar noir, votre propos n’est pas de tenir un discours politique, mais il semble y avoir chez vous une vision politique sous-jacente qui tendrait à opposer les plus exploités des salariés à ceux des travailleurs qui le seraient moins et qui, eux, seraient des « privilégiés ». Faîtes-vous partie de ceux qui opposent précaires/chômeurs et ouvriers « traditionnels » qui ont un C.D.I. et qui représentent encore (même si ça risque de ne pas durer très longtemps) une majorité des travailleurs ?


Pierre Brasseur : ma vision politique est surtout une volonté réaliste : montrer ce que le roman montre rarement, en particulier la perte de repères d’individus trop précaires pour se sentir représentés par des partis ou des syndicats.

Ces individus peuvent en effet considérer comme « privilégiés » les salariés en CDI. Ce terme est évidemment une exagération. Il a pourtant une part de vérité : les syndicats et les partis de gauche donnent facilement l’impression aux précaires de ne pas les représenter ; par exemple, ils évoquent la « défense des acquis sociaux », alors que plusieurs millions de gens n’ont quasiment aucun droit. Les salariés en CDI leur apparaissent alors comme une classe moyenne, voire favorisée.

Au-delà du propos de Je suis un terroriste, les sans-droits sont certainement devenus une majorité, à plusieurs égards : à part dans la Fonction Publique et quelques grosses entreprises, le droit syndical et de grève, donc la liberté d’expression, n’existent quasiment plus (ta carrière est foutue si tu gueules…)


J.T. : La référence à Manchette, vous concernant, n’est pas du tout ridicule, on peut même dire qu’elle s’impose : vous alliez à une précision maniaque dans les détails le souci permanent de l’objectivité dans la description du comportement des personnages. Mais pourquoi ne pas être allé jusqu’au bout de ce principe en refusant « d’aller voir » ce qu’il y avait dans la tête de Maude, de Guillaume, de Raoul ? En vous contentant de les montrer vivre, de les décrire avec la précision et le goût du détail qui vous est propre et qui est d’ailleurs extrêmement efficace ?


Pierre Brasseur : je tenais à montrer certains sentiments de mes personnages : le sentiment de vide et de médiocrité, qui est l’une des raisons possibles de leur passage à l’acte (« possibles », car je ne tranche pas). Leurs pensées sont aussi présentes, mais s’expriment surtout dans des dialogues ou du discours indirect.

J’ai peut-être eu tort ; je ne suis pas perfectionniste. Plus que l’objectivité comportementale, je voulais que le roman fonctionne vite.


J.T. : La justification du terrorisme par les principaux protagonistes de cette histoire est assez mince dans le roman. Même Raoul, l’intellectuel du groupe, qui dispose pourtant de références théoriques solides, a du mal à le justifier d’une façon claire. Pourquoi ?


Pierre Brasseur : sans doute parce que le terrorisme est difficilement justifiable. Ou se justifie par d’autres motifs qu’intellectuels. L’exemple de Raoul est important : il ne théorise pas vraiment le passage à l’action directe, il le rejette plutôt. Mais c’est un lâche, qui théorise la lâcheté des gauchistes actuels, leur répugnance pour la violence. Or il décide de passer à l’acte pour vaincre sa lâcheté et par absence de perspective (un pur effet-horizon), ce qui court-circuite complètement sa réflexion intellectuelle, qui n’est plus qu’un prétexte, un moyen.


J.T. : Quel est votre point de vue non pas d’auteur, mais de citoyen, sur le développement possible du terrorisme en France, aujourd’hui ? Ressentez-vous, comme certains, un développement du « ras-le-bol » qui pourrait conduire à des actes de terrorisme ?


Pierre Brasseur : je constate surtout une montée des actions violentes qui ne sont pas fondées sur une pensée politique construite, mais qui possèdent une dimension politique. Il suffit de penser aux émeutes de 2005. Mes personnages évoquent plus ces émeutiers, ou les centaines d’Américains qui chaque année tuent leur patron parce qu’il les a licenciés. Dans l’ensemble, je ne sens pas venir une montée du terrorisme, plutôt un développement des actions isolées et souvent minuscules. Avec, parallèlement, une augmentation des pensées sécuritaires.


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