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Publié par Jacques

J'ai eu pour  Un Polar un entretien avec Philippe Kleinmann et Sigolène Vinson, les deux auteurs de l'excellent roman Double hélice. Vous trouverez   ICI une critique de ce roman.

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Un Polar : Double hélice est un roman dans lequel trame policière, mystères et aventures sont mêlés à une grande érudition scientifique. Quand vous avez fait ce choix, aviez-vous en tête des références romanesques, et si oui, lesquelles ?


Sigolène Vinson : L’idée du roman vient à la base de Philippe Kleinmann. Il est d’ailleurs à l’origine de toutes les histoires que nous écrivons ensemble. Une fois que nous nous sommes mis au travail, j’ai lu plusieurs romans « de genre », notamment d’auteurs américains et pour n’en citer que deux, « le huit » de Katherine Neville et « Prisonniers du temps » de Michael Crichton. Sinon, bien évidemment, et vous l’avez relevé, il y a un peu du « Nom de la Rose » d’Umberto Eco, les visites dans les monastères et le personnage du prêtre inquisiteur viennent sûrement de là. Et puis, parce que je l’aime beaucoup, nous avons fait quelques références à Victor Hugo. L’île de la cité telle que je la vois est celle décrite dans « Notre dame ». Ah et puis aussi, « l’échelle de Darwin » de Greg Bear. Tant d’autres encore.


Philippe Kleinmann : L’idée initiale était simple : comment un homme qui possède son seul savoir pour bagage, peut-il survivre en milieu hostile ? Comment peut-il survivre et aider sa famille qui est en danger ? Enfin comment aider sa famille quand cinq siècles vous en sépare. Cette trame romanesque vient sûrement de mon amour pour la littérature d’intrigue : les Misérables, Monte-Cristo, Robinson Crusoe et plus récemment John carter, Asimov ou Farmer dans un style différent. Ce livre résulte de mes lectures accumulées depuis ma jeunesse et de mes études scientifiques dont chaque découverte vaut bien un roman.


Un Polar : Cet intérêt pour la période de la fin du Moyen-Âge et du début de la Renaissance vous était-il commun, au début de l’écriture de ce roman ? Ou bien l’un des deux a-t-il entraîné l’autre dans sa passion ?


PK : Le Moyen-Âge m’était inconnu au début de l’aventure « double hélice ». Sur le plan historique, la renaissance a marqué le début de la pensée scientifique basée sur des faits et des expériences. Cette période était propice à l’arrivée d’une pensée moderne, celle de Joshua, d’où ce choix.


SV : Je pense que nous n’avions ni l’un ni l’autre de passion particulière pour l’histoire médiévale. Il est vrai qu’aujourd’hui, je suis auditrice au Louvre et que je me passionne pour les peintres de la Renaissance… mais à l’époque de l’élaboration du roman, c’était une matière que je ne dominais pas particulièrement. Nous avons été obligés de nous documenter.


Un Polar : Le « voyage à Gênes » écrit par le personnage de Joshua, est une véritable histoire dans l’histoire. Vous auriez d’ailleurs pu écrire un livre uniquement avec cette idée-là, qui était très riche pour le lecteur, puisqu’elle consistait à mettre en parallèle les connaissances médicales et, plus largement, scientifiques, entre le début de la Renaissance et notre époque. Avez-vous écrit le « Voyage à Gênes » en tout premier ? Ou bien avez-vous mêlé, dès le début, les deux histoires, celle de Samuel, Julie et Hugo, avec celle de Joshua, selon un scénario soigneusement écrit à l’avance ?


SV : Philippe Kleinmann a dès le début, dans la construction du plan détaillé, mêlé les deux époques. Le scénario était donc soigneusement écrit à l’avance et par ses soins. Ensuite, dans l’écriture, il se peut (je ne m’en souviens plus très bien pour tout dire) que nous nous soyons plus attardés sur l’une des deux. Au départ, pour ma part, j’affectionnais tout particulièrement « le voyage à Gênes » et j’y ai mis beaucoup de cœur. Mais en retravaillant les chapitres « présent » sur les conseils de notre éditrice, Hélène Bihery, j’y ai trouvé pas mal de plaisir. Moi qui ne suis pas scientifique, j’ai vraiment apprécié de tenter de comprendre les principes de base de la génétique. Et ensuite, dans un souci de cohérence, de rattacher dans la construction même du récit, les événements actuels aux événements passés. Une bonne gymnastique intellectuelle.

PK : Effectivement, les deux histoires étaient mêlées dès le début. Chaque livre raconte à sa façon une aventure scientifique. L’incroyable unicité du vivant a travers l’ADN qui est commun de la plus petite bactérie à la baleine via les pauvres humains. « Voyage à gênes » évoque les progrès de la médecine à travers les âges. Mais la science ne sert qu’à alimenter l’intrigue qui reste le fil conducteur du livre.


Un Polar : Comment avez-vous travaillé pour réunir la documentation scientifique et historique (que je suppose volumineuse) sur le XVIe siècle ? Ce travail de documentation a-t-il été antérieur au début de l’écriture du roman ?


PK : Le travail de documentation a duré presque deux ans. La documentation sur le moyen âge a été la plus difficile. Comprendre cette époque, comment les gens vivaient, comment était Paris ou la campagne, afin d‘asseoir l’histoire dans un milieu plausible. Pour le versant scientifique, les longues années d’étude nécessaires à l’exercice de la chirurgie, ont fait que la documentation était présente dans mon esprit. Je dois bien sûr remercier les précieux conseils que m’ont prodigués généticiens ainsi que les tailleurs de pierre. Gens passionnés par leur travail.

SV : Encore une fois, Philippe Kleinmann, avant que nous nous mettions à écrire, avait des cartons entiers de documentation, ça allait des revues « Ciel et Espace » aux revues médicales. Pour le côté scientifique, il y avait beaucoup de sa tête et de ses mains puisqu’il est chirurgien. Pour l’histoire, nous avons acheté des revues spécialisées, des bouquins, un DVD également qui présentait le Paris moyenâgeux en 3D. Philippe a rencontré une tailleuse de pierre qui travaillait à la restauration de la Tour Saint-Jacques, il a eu le droit d’emprunter l’escalier de ce monument qui a priori ne se visite pas. Pour ma part, je me suis rendue à Salon de Provence où j’ai pris un grand nombre de photos, des plaques de notaires aux fontaines. Je suis allée visiter le musée dédié « à vous savez qui » (j’ai l’impression de faire du Harry Potter là !), j’en ai rapporté des recettes de simples et de confitures et quelques prédictions aussi ! Pour le village de Ménerbes qui est important pour l’intrigue, je l’ai trouvé par internet, j’ai dû inscrire dans le moteur de recherche « village, Provence, moyen-âge » et c’est lui qui est sorti en premier. En voyant les photos, j’ai dit « bingo ». Philippe s’est ensuite rendu sur place pour reconnaître les lieux. Plein de petits ou de gros trucs comme ça…


Un Polar : Le « scénario » du roman est très sophistiqué. Comment avez-vous procédé ? Par une idée de base et des discussions entre vous deux qui l’ont progressivement enrichi ? Ou bien l’un des deux s’est-il plus particulièrement attaché au scénario, et l’autre à l’écriture ?


SV : Je vais me répéter et j’en suis désolée : Philippe Kleinmann est à l’origine de l’histoire. Néanmoins, une fois que c’est parti, et là je parle de l’écriture même, le scénario bouge puisque j’y mets ma patte. Certains personnages appartiennent à Philippe, d’autres à moi. On a comme ça nos petites préférences et du coup ça influe sur la trame du roman. De la même manière, en passant à l’écriture, certaines incohérences ou faiblesse du scénario se révèlent et alors, c’est reparti pour un nouveau plan détaillé, un nouveau plan d’attaque. Au final, ça fait un vrai livre écrit à deux.

PK : comme Sigolène Vinson l’a écrit, le début c’est une intrigue avec un début et une fin et un scénario. Ensuite l’aventure commence, l’écriture. Les personnages apparaissent comme les émanations de l’un ou de l’autre. La structure même de l’histoire change par l’imagination de chacun de nous. Nos deux imaginaires sont différents mais se complètent. Libre a nous, ensuite, de supprimer ou d’accepter le chemin sur lequel nous nous sommes engagés avec nos personnages. La force d’écrire a deux c’est l’union de deux pensées différentes mais complémentaires. Ne cherchez pas ce qui est Kleinmann ou ce qui est Vinson, double Hélice, n’est pas un clafoutis, c’est une salade de fruits, bien mélangée !!!


Un Polar : À la fin du roman, la séquence ADN découverte par les protagonistes de l’histoire, qui doit permettre la guérison du cancer, est abandonnée au service public et l’état décide de gérer lui-même les conséquences financières et sanitaires de ce remède. Est-ce crédible dans une société comme la nôtre, dans laquelle l’argent est roi ? Plus généralement, quel est votre point de vue sur la brevetabilité du vivant ?


PK : La technologie comme une machine est brevetable, car elle repose sur des techniques crée par l’homme. La connaissance fondamentale me semble n’appartenir a personne, sinon a l’humanité. Pour parler précisément du code génétique que la nature a mis des millions d’années à faire évoluer, il ne doit pas être brevetable, il doit être à la disposition de tous les scientifiques. Cette pensée est peut être utopique mais il me semble difficile de dire que le gène codant pour l’hémoglobine puisse appartenir a quelqu’un !!! A contrario, certains hommes ne doivent pas empêcher la recherche parce qu’ils ont peur de l’utilisation perverse que l’on pourrait faire des découvertes. La recherche de la connaissance doit se poursuivre coûte que coûte.

SV : Oh punaise… je suis quelqu’un d’assez engagé politiquement… en écrivant un roman comme celui-ci, je pensais pouvoir me garder de donner un quelconque avis sur la société ou le monde tel qu’il tourne aujourd’hui… j’ai bien réussi à glisser, à l’insu de Philippe, le mot révolution et à plusieurs reprises, j’ai aussi écrit quelque chose sur la suppression des lits d’hôpitaux… mais le manifeste est encore loin… ce sera pour demain, promis, à la veille du grand soir.

Sinon, évidemment, l’idée d’un État qui gère les deux brevets découverts par les protagonistes de notre roman semble peu probable. On imagine bien que les laboratoires pharmaceutiques s’arracheraient la découverte. Nous citons d’ailleurs Monsanto et ses OGM. À moins d’imaginer que le cancer devienne cause nationale, une sorte de catastrophe naturelle. De la même façon, la production et la vente d’H2, l’hydrogène, pourraient être contrôlées. En même temps, quand on voit comment s’arrache le baril de pétrole, matière première à l’origine de bien des conflits armés, on se dit que notre épilogue est celui d’un conte de fée, ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.


Un Polar : L’écriture a la réputation d’être une activité plutôt solitaire. Vous avez choisi de la partager. Quels sont les avantages et les inconvénients que représente l’écriture à deux ?


SV : L’inconvénient : par retour de mail, constater que la plus belle phrase pondue de la journée a été supprimée par votre coauteur, l’horreur ! Il faut peu d’amour-propre pour se lancer dans l’écriture à deux… mais beaucoup de souplesse et d’humour !

L’avantage : avoir quelque chose à raconter, à partager, faire la somme des imaginaires, se recentrer, se corriger, l’émulation… plein de choses en fait.

PK : inconvénient majeur : le coauteur supprime d’un trait le travail d’un week-end en arguant du fait que cela n’apporte rien.

Avantage : L’apport de deux imaginations conjuguées à une analyse immédiate et critique de l’intrigue, de la cohérence des personnages.

Écrire a deux c’est l’école de la tolérance.


Un Polar : Une question plus personnelle. Sigolène Vinson, vous êtes avocate, Philippe Kleinmann vous êtes chirurgien. Quelle est la place de l’écriture par rapport à votre vie professionnelle ? Envisageriez-vous, en cas de succès probable de votre roman, de devenir écrivains à temps plein ?


PK : Chirurgien n’est pas mon métier, c’est une passion… une passion qui vous prend et ne vous lâche plus. En cas de succès -qu’heureusement pour moi je n’attends pas- j’aimerais simplement opérer moins pour me consacrer à l’écriture de mes autres projets. Mais arrêter totalement la chirurgie cela me semble difficile pour l’instant.

SV : Pour tout dire, je n’exerce plus. J’ai pris le risque de ne pas attendre le succès, de ne jamais le voir venir J. J’aimerais être écrivain à temps plein. J’ai un livre qui sort chez Plon à la rentrée littéraire, J’ai déserté le pays des braves. Là pour le coup, on est très loin du roman d’aventure ou du roman policier, il est classé en littérature française. Et puis, je sais que Philippe Kleinmann avance déjà sur un nouveau projet, le plan détaillé est fin prêt !

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