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Publié par Jacques Teissier

marc charuel

                                                                                           Photo Richard Dumas

  Avec Paul, (des lectures de l'oncle Paul) nous avions publié deux chroniques sur le livre de Marc Charuel les soldats de papier ( Albin Michel). [ Chronique de Paul; ma chronique ].

 Cette double lecture nous a donné envie de poser quelques questions à Marc Charuel.  Voici ses réponses.


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J. Marc Charuel, comment vous présenteriez-vous aux lecteurs qui ne vous connaissent pas encore ?

 

Marc Charuel. Comme un auteur venu au roman sur le tard. Mon premier livre qui date de 1991 était un document politique. Le second, en 1993, également. Puis il y a eu un essai en 1998. Je pensais à cette époque ne jamais écrire à nouveau. Surtout pas des romans. Non pas parce que le genre ne m’intéressait pas, mais parce que je n’étais pas sûr de pouvoir mener à bien une histoire qui retienne l’attention d’un lecteur. D’autre part, je m’étais impliqué à nouveau dans la photo après des années au cours desquelles mes boîtiers étaient restés dans un placard. Cela me prenait beaucoup de temps et m’en laissait au final assez peu pour me remettre à écrire. Et puis, un jour de 2006, une lecture m’a redonné l’envie de m’asseoir à mon ordinateur. C’était étrange, car il ne s’agissait pas d’un chef d’œuvre, j’en lisais à l’époque qui me procuraient beaucoup de plaisir sans pour autant susciter l’envie, mais ce livre a manifestement ouvert une porte. Je me souviens très bien m’être dit : « J’ai envie de cela. » C’était vraiment étonnant, car il s’agissait d’un thriller et que je n’étais naturellement pas porté sur cette littérature. Mais je n’avais pas quitté les quelque 1500 pages de cette trilogie, et quoique certains esprits chagrins ont pu dire sur Millenium (il s’agissait en l’occurrence de l’oeuvre de Stieg Larsson), je lui dois beaucoup. Depuis, j’ai avalé des dizaines d’autres thrillers et certains m’ont plu autrement plus que Millenium. Reste que c’est celui-ci qui a créé l’étincelle.

J. Comment écrivez-vous ? Etes-vous un écrivain méthodique et organisé, qui se fixe des horaires stricts et s'y tient, ou au contraire quelqu'un qui écrit au gré de son inspiration ?

 

M.C. Plutôt très méthodique. J’aime écrire le matin en temps ordinaire, et le soir en vacances. Le matin, je travaille environ deux heures. Le soir : trois ou quatre heures. Mais il y a des jours où l’inspiration n’est pas au rendez-vous. Je n’insiste pas. Je referme l’ordinateur et me plonge dans un livre.

J. Aviez-vous préparé un plan détaillé de l'histoire, jusqu'au découpage en chapitres, avant de commencer l'écriture ? Ou bien avez-vous laissé une part à l'improvisation ? Pour les caractéristiques de vos personnages, vous inspirez-vous de personnes que vous avez réellement rencontrées ?

 

M.C. J’ai toujours écrit avec un synopsis rigoureux. Même pour les documents politiques. Dans le cas des romans, le plan est encore plus détaillé. Tout est préparé : les lieux de l’action, les personnages… Jusqu’à présent, j’emmène les lecteurs dans des endroits et des situations que je connais bien. Quant aux personnages, je m’inspire en général de gens croisés au hasard de mes reportages. Même dans les sujets tirés d’un fait divers comme dans Les soldats de papier, ce qui ne veut pas dire que ces personnages ont réellement appartenu à l’histoire en question. Mais ils ont accroché mon regard à un moment donné et je les fait revivre dans des scénarios auxquels ils sont en réalité totalement étrangers.

P. Votre roman, outre l'énigme concernant les disparitions de militaires, est un peu une diatribe envers l'institution militaire, sa propension à se retrancher comme l'escargot dans sa coquille. Mais à l'origine était-ce votre propos ou vouliez-vous revenir sur l'affaire des disparus de Mourmelon ?

 

M.C. Non, j’ai simplement imaginé une histoire très inspirée de l’affaire des disparus de Mourmelon. Il n’y a aucune attaque contre l’institution militaire. C’est une poignée de crétins qui ont permis à ce fait divers de s’étaler sur une dizaine d’années. Tous les militaires que je connais et que j’apprécie ont été bouleversés par ce drame.

P. Vous connaissez le camp de Saint-Cyr Coëtquidan en compulsant des ouvrages, des documents, en vous rendant sur place, ou parce qu'effectivement vous avez été membre de la Grande Muette à Saint-Cyr ?

 

M.C. J’ai effectué une partie de mon service militaire comme élève officier de réserve à Coëtquidan. Puis, j’y suis retourné quand il s’est agi d’écrire le roman pour vérifier ce que ma mémoire avait retenu du décor. Mais seulement du décor, puisque les faits véritables se sont produits ailleurs.

 

P. Comment a été perçu votre roman auprès des autorités militaires, principalement auprès des gradés de Coëtquidan ?

 

M.C. Cela ne vous étonnera pas : je crois savoir que le livre n’a pas été particulièrement apprécié. Les gens sont parfois frileux et il n’y a aucune raison que les militaires échappent à cette règle. La vraie question serait de savoir comment j’aurais, moi, réagi à leur place. Et je serais bien embarrassé pour répondre.

 

J. Vous avez fait du personnage de Geoffroy de la Roche, le narrateur, un personnage complexe et tourmenté par le drame de la disparition de son frère. Comment l'avez-vous construit ? A-t-il évolué dans le courant de l'écriture du roman, ou bien aviez-vous fixé dès le départ l'essentiel de ses traits de caractères ?

 

M.C. Je voulais qu’il soit sombre. Au diapason de l’histoire. Comme je vous l’ai dit, je construis un scénario précis avant de me mettre à la rédaction de l’ouvrage. Reste qu’il faut ensuite remplir les cases. C’est là que les personnages s’incarnent. Je les dégrossis. Ils prennent du volume. Mais pour l’essentiel, je sais exactement où ils vont.

P. Les relations entre La Roche et Selma me paraissent un peu trop « idylliques ». Auriez-vous pu traiter ceci d'une manière différente ?

 

M.C. Bien sûr, cela aurait pu être davantage merveilleux. Ils auraient pu se marier et avoir beaucoup d’enfants… Non, je crois que ce type de rencontre et de relation n’aura pas été du tout idyllique. On est plutôt en plein roman noir où tout, même l’amour, est maudit.

P. Le personnage de Raskovic est particulièrement pervers. Ses supérieurs auraient-ils pu l'annihiler auparavant, dans la réalité, au lieu de le laisser continuer à se conduire comme il le fait ?

 

M.C. Je vous renvoie à la véritable histoire : celle de l’adjudant Chanal. Entre 1978 et 1988, jamais ses supérieurs ne sont intervenus. Il aura fallu un coup de chance extraordinaire pour que deux gendarmes l’arrêtent. Sans leur intervention, il n’y aurait peut-être jamais eu d’affaire des disparus de Mourmelon, simplement parce que Chanal aurait pu continuer sa dérive meurtrière jusqu’à l’âge de la retraite…

P. Tout le monde s'écrase devant Dumoulin et Raskovic, même les autorités. Le trait n'est-il pas un peu forcé ? De même les femmes, surtout les prostituées, sont montrées sous un jour guère reluisant. Avez-vous pris l'extrême dans l'étude de caractères ?

 

M.C. J’ai connu à l’armée des sous-officiers qui s’imposaient par leur violence auprès de leurs autorités. Le trait est peut-être gros, mais pas grossier. Quant aux filles de ce roman, je vous garantis qu’elles ne sont pas caricaturales. J’en ai souvent croisé de bien pires dans certaines villes de garnison. Je n’allais pas mettre en scène des caractères faibles. Pas dans ce type de récit. Quel intérêt cela aurait-il eu ?

J. Comment avez-vous construit le personnage du tueur (que je ne nommerai pas pour ceux qui n'ont pas encore lu le roman) ? Avez-vous utilisé les rapports psychiatriques sur l'adjudant-chef Chanal publiés sur le Net ? Dans quelle mesure celui-ci vous a-t-il inspiré, et dans quelle mesure vous en êtes-vous détaché ?

 

M.C. J’ai à plusieurs reprises parlé avec un psychiatre qui travaille avec des détenus condamnés à de longues peines. Il m’a beaucoup appris sur les mentalités de ses « clients ». J’ai aussi pas mal consulté les travaux de Stéphane Bourgoin, le spécialiste français des serial killers. Mais je me suis également servi d’interviews que j’avais personnellement réalisées il y a une vingtaine d’années au cours d’un reportage très long effectué dans diverses centrales comme Clairvaux, Lannemezan, Poissy, etc. Et je me suis inspiré bien sûr des rapports psychiatriques concernant Chanal. J’ai brodé, aussi. C'est-à-dire que j’ai utilisé ma liberté de romancier. En aucun cas, je ne voulais faire un document romancé. Donc, fort de toutes ces informations, j’ai ensuite laissé évoluer mes propres personnages.

J. Comment avez-vous articulé la documentation, que j'imagine importante, entre l’histoire vraie des disparus de Mourmelon et votre histoire ? Y a-t-il des parties de l’histoire de Mourmelon que vous avez délibérément occulté, par exemple en pensant aux familles ?

 

M.C. J’ai lu ce que je pouvais sur l’affaire de Mourmelon, puis j’ai imaginé cette autre histoire, dépaysée à Coëtquidan. En essayant de m’écarter autant que possible du véritable fait divers. Mon livre en est inspiré. Rien de plus. De toute manière, l’histoire réelle est beaucoup trop complexe pour permettre d’en tirer un livre percutant. Je m’étais fixé dès le début de fabriquer un peu un huis clos. Quant aux familles, je n’ai pas cherché à les préserver de quoique ce soit, puisqu’on ne sait malheureusement rien sur ce qui est advenu de leurs fils, sauf à être sûr qu’ils ont été assassinés. Dans mon livre, tous les détails sordides sont empruntés à d’autres histoires.

J. Dans l'histoire des disparus de Mourmelon, le fiasco de la justice est assez stupéfiant. Aviez-vous imaginé, au départ du livre, d'intégrer cette dimension au roman ?

 

M.C. Non. Trop compliqué. Et encore une fois, je ne voulais pas écrire un roman vérité. Reste qu’il n’est pas faux de parler de fiasco de la Justice. En fait, Mourmelon restera, je crois, le plus gros scandale militaro-politico-judiciaire contemporain.

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