Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Jacques Teissier

fortin2

J'ai participé avec deux autres chroniqueurs de un polar-collectif à un entretien avec André Fortin : le voici.

L'écrivain André Fortin, dont le dernier roman Restez dans l’ombre (éditions Jigal) a bénéficié d’excellentes critiques, a accepté de répondre aux questions de certains chroniqueurs de un polar-collectif : Albertine ; Paul ; Jacques.

Il l’a fait avec autant de disponibilité que de gentillesse et de sincérité, ce dont nous le remercions vivement.

Vous pouvez lire également sur un polar-collectif deux chroniques sur son dernier roman, celle de Paul et celle de Jacques, ainsi que trois autres chroniques (Christine, Albertine, Ishtar) sur certains de ses précédents roman.
__________________________________________

 

Jacques. André Fortin, comment vous présenteriez-vous aux lecteurs de un polar-collectif qui ne vous connaitraient pas encore ?

 

André Fortin. Je ne vous surprendrai pas en vous disant que je suis un écrivain, toutefois un écrivain avec un passé, comme tout un chacun, mais singulier. J'ai en effet été juge et plus précisément juge d'instruction, juge des enfants, président de correctionnelle. Juge, c'est une fonction sociale, mais c'est aussi un observatoire, un observatoire privilégié, et pas seulement de la société civile. Le juge est à la croisée des pouvoirs même si le sien est modeste (quoique...). Il les considère ces pouvoirs, il en tient compte (plus ou moins!), mais surtout il a les moyens de les analyser et même, si le cœur lui en dit, de les décrypter.
Ce n'est donc pas seulement mon imaginaire et ma capacité de raconter des histoires qui m'ont fait écrivain, c'est aussi ma position de témoin, longtemps plongé dans ce terreau fertile (de la bonne terre et aussi un sacré fumier). Un témoin engagé, plutôt porté vers les plus faibles car, historiquement en tout cas, le droit est fait pour ça, n'en déplaise à certains: rompre, par
l'avènement de la règle, avec la loi de la jungle, la loi du plus fort.

Albertine. Comment vous est venue l’envie d’écrire ? Est-ce le souhait d’exprimer ce que vous avez dû taire durant votre carrière de magistrat ?

 

André Fortin. J'ai toujours eu le goût de l'écriture. J'écrivais d'ailleurs par profession. Et puis je songeais à écrire, le jour où j'aurais eu le temps, un essai sur la justice. Finalement cela n'aurait touché que les spécialistes, encore les spécialistes. Le roman, c'est tout de même autre chose... Quant au reste qui relève du témoignage, je dirai que je n'ai pas eu tant de choses que ça à taire pendant ma carrière. Je ne me suis jamais gêné pour parler, de là à être entendu! Je faisais partie de ce qu'on appelait les "juges rouges", promis à une carrière modeste mais résolus à assumer ça. Non, ce que j'exprime au détour de mes romans (je dis bien "au détour" car j'espère qu'on y trouve autre chose...), c'est plutôt le résultat d'une longue analyse de la société, notamment à son plus haut niveau de puissance, une analyse de ses arcanes et de ses vices que l'on se garde de dénoncer et dont les petites gens sont dupes.

Albertine. Le contexte politique de vos romans est un élément central, les petites histoires s’inscrivant dans la grande, comme pour mieux montrer à quel point nous « sommes agis » : dictature grecque, occupation, instrumentalisation d’officines par le plus haut niveau politique... Est-ce un regard « professionnel » qui vous inspire l’alliance du politique et du crapuleux et/ou un regard citoyen ?

 

André Fortin. Au départ, lorsque j'étais jeune juge d'instruction, c'était un regard essentiellement professionnel. Je ne mesurais pas encore l'ampleur des désordres dus aux détenteurs de pouvoir. Il est vrai que ces désordres se sont multipliés et amplifiés jusqu'à conduire à la crise que l'on connait aujourd'hui, crise qui n'est que le résultat d'une gigantesque escroquerie ou d'un hold up, comme on voudra.
Par la suite, le monde évoluant et le jeune juge, plutôt fougueux, prenant de l'âge, c'est plutôt un regard citoyen que j'ai été amené à porter sur les désordres de notre société. Du coup, la notion de délinquance à, pour moi, évolué. Celle que je considérais comme traditionnelle m'a paru justifier de plus profonds questionnements, notamment en terme de déterminisme et l'autre, la plus préjudiciable a la société a mon avis, m'a paru justifier d'un regard en effet plus citoyen, plus militant, plus acéré en tout cas.
Aujourd'hui, avec le recul, ces deux regards se complètent. D'ailleurs, entre les différents types de délinquances dont je viens de parler, on constate, comme vous l'évoquez, une confusion des genres de plus en plus patente et alarmante.

Paul. Dans vos romans vous émettez une diatribe à l'encontre des réformes judiciaires réalisées lors du gouvernement précédent. Comment vos collègues, la magistrature et le système judiciaire en général ont accueilli ces remarques caustiques ?

 

André Fortin. Plutôt bien. Les magistrats, dans leur immense majorité, détestaient le président de la république d'alors qui les avait traités de "petits pois" et leur avait infligé une garde des sceaux incompétente et qu'ils considéraient comme peu digne du poste qui était le sien. Du coup, alors que leur conformisme aurait pu les inciter à admettre certaines de ces réformes, ils les ont rejetées, à juste titre selon moi, j'ai donc joué sur du velours. Sans compter que tous les juges rouges et progressistes étaient bien entendu d'accord avec moi. Il n'y a guère que les procureurs ou tout au moins la plupart d'entre eux qui grinçaient des dents. Être larbins du ministre ne leur plaisaient guère, même s'ils l'acceptaient, mais être traités de larbins leur déplaisait encore plus...

Paul. Croyez-vous à une nouvelle réforme, et dans quelques années, lors de rééditions de vos romans, sera-t-il bon en ce cas de procéder à un avertissement au lecteur ?

 

André Fortin Tous les romans sont nécessairement datés. Le droit évolue, en bien comme en mal, rien ne m'empêche de traiter d'autres sujets en rapport avec les nouveaux textes. En fait, il y a des principes fondamentaux, des principes démocratiques que j'essaye de défendre et donc mon discours, je l'espère, demeurera cohérent. Et si d'aventure tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, hé bien j'écrirai des romans d'amour.

Albertine. L’art du récit signe vos romans. Pouvez-vous nous dire sur un ou deux exemples, comment se fait cette alchimie du récit réussi, les ingrédients étant
- une narration alternant 3ième et 1ère personne (avec le juge Galtier)
- des personnages complexes, les parfaits salauds pouvant être émouvants comme les êtres lumineux révéler leur part
d’ombre
- la dimension historico-politique qui donne aux évènements actuels, une profondeur non réduite à des considérants
psychologiques.

André Fortin. Prenons pour principe que le récit est réussi. C'est une chose que je ne sais pas sauf, après que le roman soit né, lorsque vous le dites. Alors cette alchimie serait au départ de l'ordre du hasard, ou plutôt du mystère car mes romans ne sont pas vraiment des propos délibérés. Pas de synopsis au départ, juste une ambiance, une époque et un personnage nouveau.
J'écris au jour le jour, peu à la fois et le reste du temps, je rumine. Après, je corrige, je supprime, je déplace avec, probablement la rigueur du juriste. Tout cela ressemble à un artisanat. Mais j'accorde de l'affection, de la compassion et des excuses à mes personnages (il me semble quelquefois les juger, encore). Quant aux événements, notamment historiques, j'y suis fidèle et les juge sans complaisance, eux. Reste ce que j'appellerai les systèmes (politiques, maffieux, sociaux, religieux...), tous fondés sur des actes (violences, abus de pouvoir, propagande, escroquerie intellectuelle et tous ceux qui sont la conséquence de l'ignorance des uns et du vice des autres), là encore, ils sont plus que vraisemblables, ils sont réels, à moins que je ne me trompe mais c'est assez peu probable car j'ai, encore une fois, occupé longtemps un excellent poste d'observation et peu d'aspects de la nature humaine ont pu m'échapper. J'ajouterai que je suis dénué d'amertume, la vie à été douce pour moi, j'ai exercé le métier de mon choix et je poursuis dans cette voie en m'adonnant aux délices de l'écriture. Pour tout dire, je n'envie personne, l'autre m'est a priori sympathique et j'aime mon prochain, a plus forte raison s'il fait partie des petites gens.

Jacques. Dans le roman Restez dans l’ombre, quand le juge Galtier finit par connaitre l’histoire de Julia, il décide de ne rien faire, l’enquête n’aboutit pas officiellement. Avez-vous été confronté à ce genre de situation au cours de votre carrière de magistrat ? Considérez-vous que dans certaines situations exceptionnelles (comme celle du roman), il est préférable que la justice ne découvre pas toute la vérité ?

 

André Fortin. Je pense qu'en effet il est des cas où il vaudrait mieux que la justice ne connaisse pas toute la vérité et qu'elle n'aille pas jusqu'à son terme. Mais, en tant que juge, je n'y ai jamais prêté la main, car la justice est avant tout un principe et l'éthique du juge s'oppose à tout compromis de sa part. Dès que l'on met le doigt dans un tel engrenage, cela n'a plus de fin. Où fixer la frontière? On en vient à utiliser les arguments les plus fallacieux, ordre public, secret nécessaire, raison d'Etat, maintien de la
confiance du peuple dans ses élites etc..
Ce qui est en revanche exact, c'est que lorsque la justice n'a pas fait, à un moment, son travail, tout son travail, alors viennent les actes individuels, la vengeance privée notamment. C'est un peu l'un des thèmes de Restez dans l'ombre. Ce que le roman ou quelquefois l'Histoire admet ne peut en aucun cas être pris en compte par la justice en tant qu'institution. Je le répète, la justice est avant tout un principe.
Tout cela ne l'empêche évidemment pas d'être clémente...

Jacques. Le personnage de Théodore, jeune policier corrompu exerçant à Marseille pendant les années d’occupation, est-il entièrement imaginaire ou vous êtes vous inspiré d’un personnages de policier marseillais ayant réellement existé sous l’occupation ? D’ailleurs, un policier corrompu à Marseille, est-ce quelque chose d’imaginable ?

 

André Fortin. Je me suis effectivement inspiré d'un personnage qui a existé. Un jour, il y a longtemps, quelqu'un qui connaissait mon état d'esprit et mes opinions et qui venait d'être témoin d'une altercation dont j'étais l'un des protagonistes, à eu l'idée de me confier les archives de sa famille, archives non pas de guerre mais de pendant la guerre. Des documents dramatiques, des lettres innocentes, émouvantes, et puis, après les lettres, le silence, le silence infini. Je n'écrivais pas de roman à l'époque mais j'ai gardé le souvenir de tout ça. Il y avait en effet un dénonciateur, policier marseillais de son état (il aurait pu être autre chose).
Quant à l'actualité marseillaise, aussi lamentable soit-elle, elle n'a tout de même aucune commune mesure avec ces faits de guerre. Et puis, je ne traite pas volontiers l'actualité proprement dite bien qu'il y ait du grain à moudre, ou alors sous l'angle d'un humour, un peu noir...

Paul. Billie, la femme du juge Galtier, qui est pédopsychiatre, se montre de bon conseil et une personne avisée. Avez-vous pris votre épouse comme modèle ?

Un peu, oui. Mais les avis sont partagés sur le caractère de Billie, de sorte que mon épouse qui ressent cette identification, tout au moins du lecteur, est assez réservée sur ce sujet. Heureusement, Galtier est amoureux de sa femme!

Jacques. J’ai vu dans Restez dans l’ombre affleurer une interrogation posée aux lecteurs, comme aux deux jeunes auditrices de justice, sur le couple antagonique justice/vengeance. Est-ce le cas ?

 

André Fortin. C'est bien le cas. C'est une grande question. Elle semblait résolue depuis le siècle des lumières et même probablement avant. L'avènement d'une vraie justice, efficace et équilibrée, ce devait être la fin de la vengeance privée (cette caractéristique des sociétés archaïques). On la voit aujourd'hui redresser le nez et même ressurgir en certains endroits. Cela tient au fait que des dirigeants irresponsables, pour séduire l'électorat, flattent la bête et excitent les victimes. Cela tient également aux insuffisances de la justice, à son incapacité. Pour combattre cette régression en marche, il faut que la justice, la vraie, passe, avec toute sa lourdeur, son décorum et même sa lenteur, qu'elle fasse son travail et qu'elle le fasse complètement et dans la dignité.

Paul. Le juge Galtier, c'est un peu vous ?


André Fortin. Même réponse, un peu oui, donc. Mais il y a de moi-même dans presque tous mes personnages. Bien plus dans Galtier que dans Théodore, bien sûr, mais tout de même. Ce qu'il y a de particulier dans Galtier, c'est qu'il est juge, comme moi. Mais je dois dire que je n'ai jamais été placardisé comme lui, j'étais soutenu par de nombreux collègues, même s'il n'osaient pas prendre la parole comme je le faisais

Jacques. Quels sont les auteurs de polars que vous admirez ? Quels sont les écrivains qui ont eu une influence sur votre écriture ?

 

André Fortin. Pour ce qui est des auteurs de polars, si je vous les citais, je n'en finirais pas. Disons que j'aime beaucoup Manchette et que j'adore Chandler mais j'en lis plein d'autres avec plaisir et admiration. Pour ce qui est de la littérature classique, je suis comme tout le monde: Flaubert, Balzac, etc.. Les contemporains: Marcel Aymé, Marguerite Duras, Camus. Les modernes, je n'ai pas encore fait mon choix. J'aime la littérature américaine mais il faudrait en citer tant... Et la littérature sud américaine (Carlos Fuentes et, bien sûr, Garcia Marquez, auteur du roman parfait: Chronique d'une mort annoncée).
Pour ce qui est de l'écriture, j'ai des modèles, bien sûr, Aymé encore, Chandler encore, Duras encore, mais là c'est trop fort, Carver et combien d'autres dont certains passages me laissent pantois.

Jacques. Un nouveau roman en cours d’écriture ? Sans dévoiler l’essentiel, pouvons-nous savoir quel en sera le thème ?

André Fortin. Oui, oui, oui, je travaille. Le contexte, la Françafrique, le personnage une sorte de soldat perdu, genre mercenaire, et puis un jeune homme, une femme, l'amour, le blanchiment, les barbouzes, les malfrats au service des barbouzes. Voilà, difficile de s'y retrouver pour l'instant, Galtier s'y perd, Juston aussi et même moi, par moment.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

geek toys 23/09/2014 13:49

Sometimes business can be really tricky. I have seen many people who crash landed just after the takeoff in business. Most of them are young ones. That happens when you are not fast enough or good enough to take off from the ground.