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Publié par Jacques

Le Jura, une région sans femme ?

 

duboispourlescercueils.jpgPas une seule femme dans les 180 premières pages de ce polar. Le jeune lieutenant Quentin Bruchet est bien censé avoir une copine, mais celle-ci, exilée à Londres, reste invisible pour le lecteur et le restera jusqu’au bout du roman. Du coup, pendant la lecture, j’échafaudai des hypothèses extravagantes pour tenter d’expliquer le curieux parti pris de Claude Ragon. L’histoire se déroulant dans le massif jurassien que je ne connais que de réputation (et encore ! ), ma première idée fut que le Jura devait être une contrée hostile aux femmes et que celles-ci avaient émigré en masse vers des régions plus riantes. Une objection me vint aussitôt à l’esprit : dans ce cas, comment pouvaient bien se reproduire les jurassiens mâles ? Entre eux ? Avec des moyens de procréation modernes ? Virtuels ? J’étais dubitatif. C’était quand même à examiner de près.



Deuxième hypothèse : il s’agissait pour l’auteur d’un procédé littéraire. Il commençait à écrire un polar sans une seule femme, tout en prévoyant que dans le roman suivant il n’y aurait pas un seul homme. Ainsi la parité serait strictement respectée, tout serait politiquement correct et Claude Ragon ne pourrait être accusé de misogynie ou de misandrie. L’idée était séduisante et j’imaginais déjà un commissariat composé uniquement de femmes flics, des tueurs qui seraient des tueuses, des témoins qui ne seraient que des femmes, des magistrats qui porteraient tous des robes puisqu’elles seraient des magistrates. Je me disais que ça pourrait avoir un certain panache. Hélas, arrivé à la page 183, j’ai dû me rendre à l’évidence : une femme, puis deux, puis trois commençaient à apparaître furtivement dans le roman. Elles n’avaient pas un grand rôle, ne prononçaient qu’une ou deux phrases très courtes puis disparaissaient dans la brume mystérieuse du Doubs en même temps que dans les pages grises du roman. Je dus me rendre à l’évidence : il devait y avoir quelques femmes dans le Jura, tout comme dans le polar de Claude Ragon, même si, dans les deux cas, elles avaient peu d’importance. Un peu déçu, mais malgré tout rassuré sur l’avenir démographique de cette attachante région, j’ai pu alors me concentrer sur l’intrigue.



Celle-ci se déroule dans une usine de transformation du bois, Polybois, située dans un petit village du sud du Doubs. Le directeur, un type vraiment infect, qui a donc beaucoup d’ennemis, a été retrouvé dans l’usine, la tête et les deux mains totalement écrabouillées par une presse à bois. De la purée de tête et de mains, c’est tout ce qui restait du malheureux. Dans un premier temps, l’enquête avait été confiée à la gendarmerie locale. La seule porte apparemment accessible étant fermée de l’intérieur, celle-ci avait conclu à un accident. Logique, ont dû penser les gendarmes : sans doute Bernard Verdoux voulait-il vérifier, pendant que la presse se refermait sur sa tête et sur ses mains, s’il n’y avait pas quelques grains de poussière à nettoyer. C’est un métier dangereux quand on est trop méticuleux.



Coup de chance pour nous, une lettre anonyme arrive chez le procureur et sème le doute dans son esprit : possible, dit la lettre, que ce soit une histoire plus compliquée qu’un simple accident. Notre rusé et avisé procureur décide alors de faire intervenir la PJ pour tenter d’y voir plus clair. Voici donc le jeune Quentin et son patron de commissaire Gradenne partis vers ces contrées fort peu féminisées pour dénouer l’énigme.



Heureusement pour le lieutenant Quentin, qui a besoin de faire ses preuves, Gradenne va être cloué au lit dès son arrivée par la redoutable grippe du Jura, bien connue des explorateurs courageux qui osent s’aventurer dans ces lieux austères. Et c’est lui, bien sûr, qui va alors résoudre l’énigme.

Je peux bien vous le dire dans le creux de l’oreille : la tête et les mains du directeur écrabouillées sous la presse, ça n’était pas un accident, mais bel et bien un meurtre, et dans le fond c’est heureux. Dans le cas contraire, le polar aurait été lourdement plombé et le prix du Quai des Orfèvres serait passé sous le nez de Claude Ragon.



Pendant le cours de l’enquête, nous apprendrons tout, mais vraiment tout sur les procédés qui permettent d’obtenir des panneaux d’aggloméré en partant du bois brut. Panneaux qui peuvent servir à fabriquer des meubles divers ou parfois même des cercueils bas de gamme (d’où le titre du roman). Ce côté documentaire très technique est un des aspects les plus plaisants du livre. Pour le reste, les personnages de Claude Ragon sont désespérément lisses, les dialogues bavards, ampoulés et trop longs. L’auteur a pris le contrepied de la tendance de certains polars dans lesquels le flic, héros de l’histoire, est un type déjanté, mal rasé, alcoolique, douze fois divorcé, dépressif, atrocement mal dans sa peau, mais dont l’intuition géniale et le côté obsessionnel du boulot permettent à la vérité, et parfois à la justice, de triompher.



En soi, ça n’est pas mal de vouloir se démarquer de la mode. Mais le personnage de Quentin est si fade, si terne, si insignifiant, qu’il faut vraiment avoir les neurones bien accrochés pour s’intéresser à son enquête. Pour stimuler l’intérêt du lecteur, il aurait fallu que les personnages présentent des traits de caractère originaux et forts et que les dialogues soient plus nerveux et moins bavards. C’est raté.

Mis à part le côté documentaire, deux choses sauvent tout de même le roman du désastre total : son dénouement, plutôt astucieux, et une intrigue habilement reliée à la guerre d’Algérie et aux exactions commises avant la signature des accords d’Evian par une partie de l’armée française. Tout n’est donc pas à jeter aux orties. En réalité la déception que j’ai éprouvée aurait été moins forte s’il n’y avait pas eu ce gros bandeau rouge sur la couverture : « prix du Quai des Orfèvres 2011 », qui a créé chez le lecteur naïf que je suis une attente de qualité littéraire non satisfaite. Le minimum qu’on peut exiger en effet d’un prix littéraire, c’est qu’il soit bien fait, que ce soit du bon boulot d’artisan : ici, ce n’est pas le cas. Visiblement, le jury a fait un mauvais choix. Evidemment, le fait qu’il soit placé sous la présidence du directeur de la PJ , n’est pas forcément un gage de qualité littéraire ! De plus, la composition même de ce jury reste fort énigmatique. Impossible d’en savoir plus sur ses membres. Pourquoi ? Que cache ce mystère ? Une enquête est lancée. Espérons qu’un polar sera écrit, qui donnera des éclaircissements définitifs sur le sujet. Espérons qu’il sera de bonne qualité. Et espérons enfin qu’il sera lauréat du prix du Quai des Orfèvres. La boucle sera bouclée et l’honneur du prix sera sauf.



 



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