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Publié par Jacques

dadecity.jpgLes engrenages du destin

 

 

Que dire d'un roman qui, dès ses premières pages, vous prend et ne vous lâche plus, un roman dont les personnages sont si vivants qu'ils demeurent et vous habitent longtemps après la fin de la lecture, comme si vous les aviez réellement rencontrés et aimés ?

 

Que dire d'un roman dont l'architecture est si précise et si astucieuse que le lecteur ne peut que se laisser piéger, l'inattendu tombant sur lui et l’enfermant dans une nasse implacable ?

 

Oui, que dire ? Sinon qu'il s'agit là du roman d'un véritable écrivain dont le talent mériterait d'être partout reconnu et clamé !

 

La trame de l'histoire est d'une simplicité biblique. En apparence : une histoire d'amour qui tourne mal. En apparence seulement, car l’auteur réussit à donner tant d'épaisseur et de densité à ses personnages qu’on pourrait dire tout aussi bien qu'il s'agit d'un roman sur la mémoire des juifs de notre siècle; ou encore d'un roman sur le destin ou  la part de hasard capable de briser quelques vies. Un hasard s'appuyant sur des ressorts psychologiques qui favoriseraient son mouvement inéluctable et fatal.

 

Si l’histoire peut se résumer en quelques mots, ces mots seuls ne peuvent rendre compte de la complexité et de la subtilité des liens noués entre les personnages.

 

Un jeune enseignant de 26 ans, Gary, arrive dans une ville imaginaire, Dade city. Il devient amoureux de Sarah, la jeune épouse d'un médecin apprécié de tous, mère d'un  adolescent qui est l'un des narrateurs : Nathan. Cet amour partagé va provoquer drames et bouleversements dans la vie de la ville toute entière.

 

Le jeune Nathan, étouffé par un père qu'il admirait et qu'il hait maintenant, provoque le drame en déformant involontairement la réalité de ce qu'il a vu.

 

Gary Mankiewicz, déforme lui aussi cette réalité en idéalisant Sarah et en se comportant, malgré ses 26 ans comme un adolescent immature.

 

Jacob, le mari de Sarah, fanatique religieux aux yeux du vieux Nathan, étouffe celle-ci derrière ses préjugés et ses principes rigides au point de la rendre sensible aux paroles d'amour prononcées par un jeune inconnu.

 

Voisin de la famille, le vieux Nathan semble le seul personnage accroché à la réalité, hors du champ de l'imaginaire ou de la rêverie vague. Rescapé des camps de la mort dans lesquels toute sa famille a été exterminée, il a développé une lucidité sans illusion, la lucidité triste et désenchantée que lui donne la certitude d'être déjà mort à ce monde.

 

Les personnages principaux sont, à tour de rôle, les narrateurs de l'histoire. Laurent Sagalovitsch joue ainsi sur les distorsions de l'appréhension d'un même phénomène et son interprétation subjective. Chacun des narrateurs décrit ce qu'il a vu et raconte ce qu'il éprouve. Toute la force du livre est de réussir à articuler ces visions kaléidoscopiques comme une histoire policière qui nous tient en haleine page après page, jusqu'au dernier chapitre, complètement inattendu. Aucun des personnages n'est privilégié. Chacun, à tour de rôle, est le pivot de l'histoire dans une relativité de mouvements qui le ferait soleil autour duquel tourne les autres planètes personnages. Dans cette construction, chacun est donc ainsi au fil des chapitres, étoile et planète.

 

Je suis sorti de cette lecture avec l'impression rare d'avoir entendu une voix dont la tonalité est unique. Pourtant, Laurent Sagalovitsch reste encore un inconnu pour le grand public. Le battage publicitaire étant souvent inversement proportionnel à la qualité du livre, Dade City n'a pas soulevé d'enthousiasme médiatique, c'est le moins que l'on puisse dire. Il reste à espérer que, le temps jouant son rôle de filtre, cette injustice sera réparée et Sagalovitsch reconnu enfin pour ce qu'il est : un grand écrivain !

 

 

 

Quatrième de couverture

 

Pour relater ce qui s'est passé à Dade City - imaginaire bourgade assoupie près d'un lac aux eaux miroitantes - l'auteur cède la parole aux protagonistes des " événements ". Presque à brûle-pourpoint, ils racontent ce qu'ils croient savoir. Or c'est là qu'est le piège... Tel un mécanisme inexorable, le malentendu est en marche. La passion coupable de Gary Manckiewicz pour la femme du médecin Jacob Kaufman a peut-être conduit ce dernier à se venger. Contre lui, son propre fils fait une déposition accablante. Dans une pathétique exigence d'expiation, la communauté condamne un des siens. Un homme, au moins, pourrait ramener la raison. Mais pour ce témoin à décharge, qui jadis réchappa aux camps de la mort, la vérité est bien au-delà d'un drame de la jalousie... Sans preuve ni effusion de sang, Dade City nous précipite dans ce qui paraît d'abord une affaire criminelle. Et soudain cette illusion se dissipe. Si sincères qu'ils soient, les récits des différents personnages ont dénaturé la réalité. Dans l'héritage profondément juif de la petite communauté, ils font résonner un atavisme de la " faute ". Plus qu'une version particulièrement perverse du meurtre du père, le roman de Laurent Sagalovitsch se lit dès lors comme une réflexion sur la malédiction d'un peuple, sa confrontation à la culpabilité et plus largement à la falsification de son histoire.

 

Dade City
Laurent Sagalovitsch
Actes Sud
141 pages
12 € 

 

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