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Publié par Jacques

Jeudi- 9 h.
Je feuillette d’un doigt distrait, dans la salle d’attente du dentiste, quelque magazines de cabinets : Paris Match, Elle, l’Express, Voici, Gala, Voilà, … l’attente est longue, très longue, et ma carie lancinante.

Vous l’avez remarqué : ces magazines ont la fâcheuse habitude de parsemer de remarquables pages d’informations sur les indispensables montres Cartier, chaussures Dior, robes Chanel, coupés Mercedes… de quelques articles de fond qui, hélas, en brisent souvent la cohérence et l’unité (une page d’article pour douze pages de pub en moyenne).

Il faut reconnaître que les sujets de ces articles sont importants, sinon fondamentaux. Ils méritent d'être savourés. Ce que je fais. Pourtant, peu à peu, au fil des articles et des pubs que j’ingurgite, l’angoisse en moi commence à sourdre, l’inquiétude monte, enfle, une sorte de culpabilité diffuse s’installe. Sans en saisir tout de suite la raison, je la sens là, présente, qui me prend à la gorge, me faisant presque oublier ma carie.

Brusquement, je comprends pourquoi : en lisant tous ces magazines, je me sens coupable, que dis-je ? JE SUIS coupable !

Coupable de quoi, me direz-vous ? Simple : je comprends qu’à cause de moi, de vous, de nous tous, notre planète est en danger. Partout dans les revues, dans les pubs ou les articles, fleurissent des injonctions péremptoires et angoissées, des sommations, des ordres à ne pas discuter : L’HEURE EST GRAVE, NOUS DEVONS SAUVER LA PLANETE !

Ne rigolez-pas, c’est très sérieux : la planète est en grand danger, d’ailleurs c’est marqué partout : le réchauffement climatique va balayer l’espèce humaine et même toutes les espèces animales. Puisque tout le monde le dit, c’est bien que c’est vrai, non ? La majorité a toujours raison, c’est bien connu. Heureusement, j’observe en continuant à feuilleter que pas mal d’articles nous donnent des conseils d’une originalité ébouriffante : économiser l’énergie, limiter la consommation d’eau, limiter la pollution, ne plus utiliser notre voiture, manger bio… que sais-je encore ?
Et puis dans quelques pubs, je remarque ensuite des moyens plus radicaux, tellement intelligents qu’ils me font oublier la lancinante douleur de ma molaire gauche. Je vous les livre tels que je les ai lus.
Tiré de l'Express, p 138 (*) : vous l'ignoriez certainement mais avec Himi (smartphone solution), c’est imparable : chaque fois que vous achetez un smartphone, Himi verse 1 € à une association qui s'occupe de l'environnement et qui va ainsi sauver la planète à notre place.
Je suis épaté, et je vous le dis franchement : ça m'arrange ! Car sauver la planète est un vrai boulot à plein temps (CDI garanti), qui doit être plutôt fatiguant, sans compter que je ne saurais pas par où commencer ! Là, ils vont tout faire à ma place !
J’ai trouvé le geste sympa de la part de la société Himi, même si 1 € ça fait un peu mesquin pour une aussi noble ambition. Notez que, étant donné mon mode de vie quasi néandertalien (viadeo mis à part qui me permet de rester à la pointe du progrès) je ne sais pas à quoi pourrait me servir un smartphone. Mais peu importe : rien que pour sauver la planète, je vais illico en acheter un.

Extrait de Paris Match, p 99 (*), plus fort encore, le Black pixel project !
C’est, je cite « un petit carré noir (50 x 50 px) qui s'installe sur votre écran et qui permet de faire des économies d'énergie après avoir téléchargé le logiciel adéquat».
Et qui dit économie d’énergie dit... sauvetage de la planète !
L’intérêt, c’est que vous pouvez moduler à votre guise ce sauvetage, qui devient ainsi à géométrie variable. Par exemple, au lieu d’installer un seul carré noir de 50 x 50, vous pouvez en installer 1000. Certes, vous ne verrez plus rien sur votre écran, qui deviendra tout noir, mais pensez à la satisfaction que vous retirerez d’avoir accompli votre devoir !

Du coup, je peux maintenant vous l'avouer : trois jours plus tard, j'ai installé le Black pixel project sur l'ordinateur de mon fils (quand même pas sur le mien, faut pas pousser le bouchon trop loin). Celui-ci, quand il a vu l'écran de son ordinateur tout noir n'a que modérément apprécié, même après que je lui eus expliqué que c'était pour une noble cause. La jeunesse aujourd'hui est d'un incivisme désespérant, me suis-je dit, sans toutefois renoncer à le convaincre.

Troisième merveille dans le magazine Elle, (p 153). Elle me semble s’adapter tout particulièrement à mon mode de vie.
J'apprends que même nous, les glandeurs, qui aimons paresser dans notre lit tous les jours de la semaine, nous pouvons sauver la planète tout en nous livrant à notre activité préférée : la sieste.

La société Vert Bidet nous propose en effet une housse de couette "Sauvons la planète" (*) en pur coton bio « issu de l'agriculture biologique, cultivé sans engrais chimique ni pesticide, et qui véhicule aussi des valeurs écologiques qui nous sauveront tous, nous et les générations futures», affirment-ils.

Sauver les générations futures en dormant, c’est le rêve, non ? D’autant plus que le pur coton bio procure un pur sommeil bio, c’est bien connu. Merci Vert Bidet !

Jeudi 10 h 05. La secrétaire me fait signe que c’est à moi. J'entre dans le cabinet en étant ébranlé dans mes convictions les plus profondes. Cette troisième publicité a eu raison de mes dernières réticences.

Jeudi- 10h30
Je sors de la séance de torture remboursée par la sécu. Je n’ai rien avoué, mais j’ai eu le temps de réfléchir. Je décide de consacrer ce qui me reste de vie à la noble tâche de sauver la planète.

Jeudi-10 h45
En attendant les premières mesures drastiques, un petit réconfort chez Jules, mon bistrotier préféré : je le mérite bien.
Mon pote Gérard est là, légèrement vacillant mais toujours fidèle au poste. Je l’informe de ma décision irrévocable de faire quelque chose pour empêcher la disparition de l'espèce humaine. Il semble très intéressé. D’une voix légèrement pâteuse, il m’indique aussitôt deux gestes quotidiens simples qu’il met en pratique depuis fort longtemps pour, dit-il, « SAUVER LA PLANETE DU TERRIBLE DEFICIT EN EAU POTABLE » :

– Déjà, tu dois commencer par ne plus boire de l’eau. Tu dois remplacer chaque verre d’eau que tu buvais jusqu’alors par autant de verres de bon vin, whisky ou autres vodka. Plus le degré d’alcool est élevé et moins il y a de l’eau dans l'alcool , m'explique-t-il, et donc mieux tu préserveras les ressources mondiales d'eau potable. DANS UN SOUCI D'EFFICACITE, LES ALCOOLS FORTS SONT PREFERABLES.
Je suis impressionné par sa lucidité et la puissance de sa pensée. Il continue son discours en éclusant son douzième verre de blanc sec (on est encore avant l’apéro).

– Tu sais, chaque fois que nous allons pisser, tirer la chasse d’eau gaspille 12 litres. Pour éviter le gaspillage et limiter le déficit en eau potable, il te suffit de pisser en prenant sa douche. Ainsi, plus besoin de tirer la chasse !
– Oui, argumentais-je, mais je me douche le matin, et si une envie pressante me prend dans la journée…
– C’est simple : tu prends une autre douche dans la journée. Ainsi tu peux pisser à ton aise sans tirer la chasse.
– Oui, c’est imparable, dis-je rêveusement, ébloui par la simplicité de la méthode. Et ainsi, j’aurais la conscience en paix : j’aurais économisé les douze litres d’eau des chiottes.
– Tu as tout compris Jacques ! Ajoute Gérard en me tapant sur l’épaule. Tu vois, c’est pas si compliqué de sauver la planète !

Lundi- 10 h 30.
J’applique les conseils de Gérard depuis déjà trois jours, et je commence à voir la différence. Depuis que je remplace chaque jour mes deux litres d’eau par la même quantité de whisky, je sens que la planète va beaucoup mieux. Je me sens moins coupable de tout ce qui va mal dans le monde. Pour tout dire, ma culpabilité a même totalement disparu.

Merci Gérard !

(*) Toutes les pubs sont authentiques, même les plus connes d’entre elles. Surtout les plus connes ! Seuls certains noms ont été légèrement modifiés.

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