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Publié par Jacques Teissier

Pretty Girls, de Karin Slaughter

Alors que pendant longtemps le monde du polar a été dominé par les hommes, je lis depuis quelques mois de plus en plus de polars, noirs ou thrillers de grande qualité, parfois des premiers romans,  écrits par des  femmes. Tout comme dans la littérature « blanche » depuis des lustres, il semble bien que celles-ci aient décidé de nous montrer ce qu’elles savent faire dans ce domaine où seules quelques grandes devancières, très minoritaires, s’étaient imposées, avec souvent de belles réussites. Je sais que l’on peut dire que cette opposition hommes/femmes est vaine, que la littérature n’a pas de sexe et que le seul découpage qui vaille (si tant est que l’on éprouve le besoin de découper) est celui des bons et des mauvais romans. Mais dans ces romans de Karine Giebel, Sara Blaedel, Viveca Sten, Kishwar Desai, Chevy Stevens, Claire Kendal, Clare Mackintosh, Shannon Kirk et bien d’autres que j’oublie, il y a des thématiques communes, une spécificité qui leur est propre et que l’on ne retrouve pas chez les hommes.

Karin Slaughter en est un bel exemple avec son remarquable  Pretty Girls. Certes, elle a déjà écrit une quinzaine de romans et ne peut pas être considérée comme une nouvelle voix féminine du polar, mais son talent et son originalité sont évidents !

Deux sœurs, Claire et Lydia, qui ont cessé toute relation pendant 24 ans, vont se retrouver à la suite d’un évènement tragique : Paul, le mari de Claire, celui qui est à la source de leur désaccord, vient de mourir à la suite d’une banale agression. Sa mort va provoquer chez Claire une remise en cause radicale de sa vie lorsqu’elle comprend, en regardant l’ordinateur de son mari, qu’elle ne connaissait pas l’homme qu’elle aimait, avec qui elle avait pourtant vécu une vie de couple heureuse pendant de longues années. Brillant et riche architecte, dont la réussite professionnelle était d’autant plus éclatante qu’il était issu d’un milieu populaire, Paul n’était visiblement pas celui qu’il semblait être. Cette découverte, bouleversante, va la rapprocher de cette sœur si longtemps éloignée d’elle.

Depuis leur rupture, Lydia, ancienne toxico, a trouvé un équilibre dans sa vie. Entre sa fille étudiante, son compagnon, son travail, ses difficultés financières, elle conserve, dans les moments les plus difficiles, un humour que n’a pas sa sœur Claire : « Entre les trente-deux heures qu’il lui avait fallu pour mettre son bébé au monde et le spectre de la ménopause qui menaçait, Lydia se sentait déjà chanceuse que sa vessie ne pende pas entre ses jambes comme les pis d’une vache ».

 À l’opposée de celle de Lydia, Claire a une vie bourgeoise et sans problèmes financiers, mais depuis la mort de Paul, elle se pose des questions sur la vérité de cette vie qu’elle appréciait tant : « Claire observa le jardin par la baie vitrée. La condensation l’embuait. Une brume s’élevait de la piscine. Il faudrait baisser le système thermique. De toute façon, on se servait rarement de la piscine quand l’hiver approchait. Le mieux serait peut-être de la bâcher. Ou combler avec du béton. Parce que c’était la croix et la bannière de garder constamment propre le revêtement de marbre, et en été les pourtours devenaient si chauds au soleil qu’il fallait porter des sandales ou risquer des brûlures au troisième degré. Paul avait conçu cette piscine pour qu’elle fasse beau dans le décor, pas pour qu’on s’y baigne. Pouvait-on imaginer une plus parfaite métaphore de leur vie ? »

Le père des deux jeunes femmes, bouleversé par la disparition de sa fille Julia, ne s’était jamais résigné à tirer un trait sur cette dernière, et avait cherché jusqu’à la fin de sa vie à comprendre ce qui s’était passé alors même que les flics s’obstinaient à parler de fugue. Jusqu’à ses derniers jours, il va écrire des lettres que Claire va découvrir, dans lesquelles il parlait de ses recherches, et aussi de ses deux autres filles : « Ta mère et moi avions toujours été secrètement heureux de te voir si obstinée et si passionnée quand tu avais une cause à défendre. Après ton départ, nous avons compris que c’étaient les qualités qui définissent un jeune homme comme intelligent et ambitieux et une jeune femme comme une source de problèmes ».

L’histoire, qui commence d’une façon assez banale, va devenir rapidement d’une étonnante complexité à mesure que Claire et Lydia vont approfondir leur compréhension du passé de Paul ainsi que du passé de leur propre famille, et alors que des questions nouvelles vont émerger.

Pendant la lecture d’un polar, je tente le plus souvent de conserver une distance critique qui peut osciller entre l’amusement suscité par les ficelles utilisées par l’auteur et l’admiration devant la complexité d’une intrigue ou l’originalité des personnages. Là, j’ai été emporté par cette histoire, Karin Slaugther m’incitant à me poser sans cesse des questions, dont certaines sont restées sans réponse jusque dans les dernières pages du livre : pourquoi les deux sœurs, si différentes de tempérament et de caractère, et pourtant si proches affectivement se sont-elles séparées ? Y a-t-il un rapport entre la disparition de Julia et la mort de Paul ? Est-il possible de vivre avec quelqu’un une vraie complicité pendant des années et de s’apercevoir ensuite qu’on ne le connaissait pas, qu’une face entière de sa personnalité nous était cachée ?

L’histoire secoue d’autant plus rudement les nerfs du lecteur que les aspects les plus effrayants de l’histoire qui se dévoile peu à peu n’ont rien d’imaginaire et sont issus d’une réalité cruelle, même si elle est marginale.

 Je ne ferai qu’un seul reproche à ce grand thriller psychologique : à mon avis il aurait gagné à être quelque peu élagué dans les cinquante dernières pages, quelques longueurs freinant inutilement le suspense, qui reste cependant constant jusqu’à la fin du livre. Mais c’est un reproche mineur face au plaisir de lecture que ce roman m’a procuré, et rien ne dit que vous éprouverez le même sentiment si vous décidez de découvrir cet excellent  Pretty Girls !

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