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Publié par Jacques Teissier

Une putain d’histoire, de Bernard Minier

Un éblouissant hommage au roman américain

Époustouflant ! Ce quatrième roman de Bernard Minier, d’une force et d’une habileté narrative exceptionnelle, brille comme un diamant dans un genre où les auteurs talentueux ne manquent pas.

Ma lecture de Une putain d’histoire a pourtant commencé par une petite déception quand j’ai découvert que Bernard Minier abandonnait son personnage récurrent de Martin Servaz, le flic cultivé, humaniste et fragile de ses trois premiers romans, personnage ô combien attachant par ses contradictions, ses fantasmes, ses faiblesses, ses angoisses...

Et puis, la rencontre avec un auteur talentueux peut produire des sentiments étranges chez certains lecteurs. Quand j’ai compris que le narrateur était un gamin de 16 ans, connaissant Bernard Minier j’ai craint pendant quelques pages que cette histoire d’adolescent ne fasse resurgir des souvenirs d’une période qui a été – pour moi comme pour tant d’autres – remplie des bruits et des fureurs, des tumultes et des fracas propres à la jeunesse, ce moment de l’existence qui n’est pas forcément le plus bel âge de la vie. Je l’ai craint... et espéré en même temps puis, happé par la force et l’intelligence de l’histoire, mes craintes et mes espoirs ont été oubliés et, délaissant Servaz, je me suis plongé à corps perdu et mémoire vigilante dans le récit d’Henry.

Ce récit d’Henry est un récit américain, puisque le jeune narrateur vit sur une île boisée au large de Seattle : Glass Island. Le hasard fait bien les choses, puisque le roman de Viveca Sten les nuits de la Saint-Jean, ma dernière lecture, se déroule lui aussi sur une île, cet espace privilégié pour des huis clos propices à la montée des passions. Mais ici, l’isolement intérieur du jeune Henry, soupçonné du meurtre de sa petite amie Naomi et pris dans un tourbillon d’évènements dramatiques si terrifiants que l’on peut se demander dans quel état il va s’en sortir, semble bien pire que la solitude glacée de l’île de Sandhamn... surtout à l’ère d’Internet et de la NSA, ou plus rien de la vie privée ne peut être caché !

Cette disparition de la vie privée, liée aux technologies nouvelles et aux puissants réseaux d’écoutes mis en place par certains États, va être un des moteurs de l’intrigue sophistiquée imaginée par l’auteur. Car autour d’Henry, des personnages étranges apparaissent dont nous ne comprenons pas immédiatement le rapport avec l’histoire que nous raconte le jeune homme : Grant Augustine, qui a créé une société sous-traitante de la NSA et dispose de gros moyens technologiques et humains ; Jay, son bras droit et ami, un personnage étrange, intelligent et dangereux. Que peuvent vouloir ces manipulateurs tout puissants à Henry, ado perdu sur son île, qui ressemble à n’importe quel ado de son âge ?  

La manipulation, thème récurrent chez Bernard Minier, est au cœur du récit, et elle atteint ici des sommets de complexité. Si elle est naturellement fréquente dans les rapports humains, entre les personnages du roman tout se brouille : qui manipule qui ? Le manipulateur apparent n’est-il pas lui-même manipulé ? Mais surtout, n’est-ce pas nous, lecteur, que l’auteur manipule à sa guise, comme si nous étions des pantins ?

En effet, il imagine dans les tout derniers chapitres un formidablement renversement de situation qui nous fait douter de tout, et il y parvient en conservant à son intrigue très sophistiquée toute sa cohérence. Pour ce faire, il utilise la même astuce narrative que James M. Cain dans son Bloody Cocktail, avec encore plus de force que le grand auteur américain... naturellement, je n’en dirai pas plus pour ne pas vous voler votre plaisir !

Le thème principal du roman, l’adolescence comme moment fondateur des choix qui peuvent déterminer tout le cours d’une vie, est traité par l’auteur en demi-teinte, sans appuyer, tout en suggestion. Des deux personnages d’Henry et de Charlie (son meilleur ami), qui va finalement réussir sa vie ? Celui qui est machiavélique ou celui qui semble plutôt mal parti ? L’auteur nous donne sa réponse dans une belle scène finale, émouvante et sobre, très cinématographique, alors que le lecteur prend la mesure de la manipulation dont il vient d’être victime.  

Le cinéma, justement. Sans doute Bernard Minier y a-t-il pensé en écrivant ce roman américain quand il précise dans ses remerciements « Ceci n’est pas un authentique roman américain : c’est un authentique hommage au roman américain (et aussi au cinéma américain) écrit par un auteur français ».  

Si de plus en plus d’auteurs français de premier plan écrivent des romans américains, Une putain d’histoire  place l’auteur dans la cour des meilleurs écrivains américains en faisant jeu égal avec eux, sur leur propre terrain.

Du grand art, d’un auteur magnifique, qui nous livre là son meilleur roman !

 La chronique de Paco sur ce roman.

 

Une putain d'histoire
Bernard Minier

XO Editions / 2015
525 pages

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