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Publié par Jacques Teissier

Trait bleu, de Jacques Bablon

Trait bleu, un roman (presque) noir...

Ce bref roman de 150 pages, je l’ai reçu comme un uppercut, un choc en pleine poire. Il a constitué un mélange détonnant avec le dernier (bon) roman de Stephen King que je venais de terminer, Mr. Mercedes.  

King est un bavard si impénitent que son plaisir de raconter une histoire le pousse à des digressions pas forcément indispensables. Un défaut que je lui pardonne volontiers : il a une telle maitrise de la narration qu’il serait capable d’introduire du suspense avec un personnage remplissant sa déclaration de revenus. 

Jacques Bablon a lui aussi le sens du suspense, mais le bougre n’est pas bavard et il va droit à l’essentiel. Tellement, que les multiples péripéties et les rebondissements des situations vécues par le narrateur de Trait bleu donneraient à King suffisamment de matière pour écrire trois confortables volumes de 600 pages chacun !

Comme Franck Parisot, Maud Tabachnik, Fabrice Colin ou Maxime Chattam, Bablon fait partie des auteurs français qui choisissent les États-Unis comme terrain d’aventure. L’endroit précis où se déroule l’histoire reste indéterminé, ce qui n’a pas d’importance, car l’imaginaire de la littérature noire américaine est bien là, à nous titiller les neurones au détour d’une phrase ou de la description parfois acide (au propre comme au figuré) d’une ambiance qui peut être glauque, violente ou plus rarement, apaisée.

Se côtoient en effet dans ce livre des évènements, des désirs et des sentiments forts, qui font le sel de la vie et révèlent les êtres : des méchants qui le sont vraiment et qui s’opposent à des personnages plus contrastés dans une histoire de vengeance, de fric, d’amitié, de filiation, d’amour ou plus discrètement, de sexe. Et comme dans tous les bons romans, c’est la complexité du narrateur perçant parfois le voile de mystère qui l’entoure, qui emporte le l’adhésion du lecteur. Ainsi, le regard que j’ai porté sur lui – qui reste sans nom jusqu’à la fin de l’histoire – s’est peu à peu modifié et enrichi au fil des rencontres que nous avons vécues ensemble.

 Au moment de son entrée fracassante dans le grand bain de la prison au tout début du livre, il semble être un laissé pour compte de la société américaine, un personnage entier, à fleur de peau, que la vie n’a pas épargné et qui vient d’être condamné à vingt ans de prison pour le meurtre d’un certain Julian MacBridge retrouvé au fond d’un étang « un couteau de chasse planté dans le bide ». Sur la motivation du meurtre, essentielle à la compréhension de sa personnalité, nous ignorerons tout jusqu’à la moitié du roman. Un mystère qui peut vous laisser croire que le gars  n’est pas forcément le genre d’individu que vous inviteriez pour animer le gouter d’anniversaire de votre petite dernière.  

Pourtant, la suite de l’histoire, en révélant chez lui certaines qualités, vous prouvera que vous aviez tort.  Un sens profond de l’amitié le caractérise – avec la confiance réciproque et la fidélité qui va avec – et va transformer sa vie : avec Big Jim, rencontré par hasard et issu d’un tout autre milieu social ; Iggy, son frère de sang par qui beaucoup d’évènements se précipitent ; Pete, l’homme à la Harley, un taiseux qui semble le connaitre... il crée des liens, se révèle capable d’empathie tout en suscitant chez eux de la sympathie.  

Outre l’amitié, le thème de la paternité est un autre temps fort du roman. Ses rapports avec un père disparu, qu’il n’a jamais connu et qui va réapparaitre, les questions que la vision du bébé de Liza, la compagne de Pete l’amènent à se poser... malgré la brièveté du livre, nous aurons des réponses à ses questions. Surprenantes ? Vous apprécierez !

Et puis il y a les femmes, naturellement. Mais ne vous attendez pas aux clichés usés sur les femmes fatales des grands classiques du noir américain. Avec Rose, Beth, Liza... notre narrateur ne joue pas au macho, il se révèle au contraire plutôt délicat et fin dans ses rapports avec elles.

J’évoquais dans le titre de cette chronique un roman « presque » noir. Le projet de Jacques Bablon dans ce livre se situe en effet dans ce presque avec lequel il s’amuse. Détournant les codes du noir en cours de route, il finit allègrement sur du bleu, en quelques pages toujours très denses, dont l’écriture sèche, aux phrases concises, s’adapte parfaitement au recul un peu détaché que le narrateur prend sur sa propre vie :

« Je reconnus les petites routes qui menaient chez elle. Petit détour sur le chemin du retour. Aperçu une fumée noire derrière un rideau d’arbres. Inquiet après quelques virages de voir que c’était là que j’allais. J’entrais dans sa cour, le pick-up que je lui avais vendu, garé de traviole sur une plate-bande où ne restaient que des fleurs roussies, finissait de cramer. J’ai vite oublié la raison de ma visite, eus la trouille en m’approchant de voir quelque chose qui ressemblerait à un être humain carbonisé à la place du conducteur. L’odeur prenait à la gorge, la fumée me faisait chialer, j’ai reculé sans être rassuré, ai cavalé vers la maison. Qu’elle n’en soit pas déjà sortie n’annonçait rien de bon. L’intérieur était sens dessus dessous, tiroirs vidés, matelas éventrés, parquets soulevés. Je reconnaissais le boulot. Signé des sales cons qui cherchaient le fric qu’avait détourné Iggy. Ils avaient pensé le trouver dans le pick-up, ou que Beth, complice, l’avait planqué ailleurs. »

Trait bleu est donc un roman très fort, qui s’inscrit dans la mythologie du noir américain pour la détourner, où l’auteur refuse l’Amérique réelle en lui préférant une Amérique littéraire dont il joue avec les codes pour en faire un objet rare, aussi original que percutant.  

Jacques Bablon : un nouvel auteur, à découvrir absolument !

La chronique de Paco sur ce livre.

 

Trait bleu
Jacques Bablon
Editions Jigal (février 2015)
152 pages

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