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Publié par Jacques Teissier

Celle qui a tous les dons, de M.R. Carey

« Celle qui a tous les dons » c’est Pandore. Bénie des Dieux qui lui ont offert de si nombreuses qualités, poussée par la curiosité insatiable que lui avait octroyée Hermès, elle a ouvert la boîte qui contenait tous les maux de l’humanité. Mais ici, celle qui a tous les dons, c’est Melanie, une petite fille de dix ans aux capacités intellectuelles exceptionnelles, qui connait l’histoire de Pandore que lui a apprise une de ses enseignantes. Melanie vit, avec d’autres enfants, dans un étrange centre militaro-scientifique situé en Angleterre, une vingtaine d’années après la Cassure, effondrement de la civilisation à la suite d’une infection propagée chez les humains par un champignon.

En l’espace de quelques semaines, après le remarquable  Vongozero  de la Russe Yana Vagner, c’est le deuxième roman que je lis sur le thème de la fin possible de la civilisation technologique et peut-être celle de l’humanité.

Signe des temps et d’une certaine désespérance de l’avenir ? Sans doute, mais on peut remarquer que cette inquiétude ne date pas d’hier, puisque l’américain Richard Matheson a écrit en utilisant la même toile de fond son célèbre « je suis une légende », il y a exactement 60 ans cette année.

Ce qui est sûr, c’est que l’intérêt de ce thème est suffisamment universel et ouvert pour permettre aux meilleurs écrivains de mettre en action leurs capacités d’imagination et d’analyse de l’âme humaine en prenant le contrepied des clichés habituels. C’est le cas ici, où l’auteur met au cœur de son questionnement le vieux problème de la fin et des moyens, vu des deux côtés, celui du bourreau et celui de la victime, l’intérêt général opposé à l’intérêt des individus concrets. Mais qui est le bourreau, et qui est la victime ? L’ambiguïté dure si longtemps que je l’aie gardée à l’esprit longtemps après avoir fini le livre.  

Les évènements, dramatiques et émouvants, sont vus pour l’essentiel à travers les yeux des quatre principaux personnages : Helen Justineau, l’enseignante préférée de Melanie dans le centre, vit avec un lourd secret qui lui empoisonne la vie ; Caroline Caldwell, une scientifique monomaniaque obsessionnelle persuadée que repose sur ses épaules l’avenir de l’humanité puisqu’elle est l’une des dernières à pouvoir continuer des recherches sur le champignon parasite Ophiocordyceps Unilateralis, dont les filaments de mycélium envahissent le cerveau des personnes infectées ; le sergent Parks, responsable de la sécurité du centre, plus complexe qu’il ne le parait au début du roman ; Melanie enfin, attachante et inquiétante, par qui tout va se nouer et se dénouer d’une façon totalement imprévue.

Ces quatre personnages, après avoir été chassés du centre par les affams, des humains infectés par le champignon, tentent de rejoindre Beacon, un autre centre scientifique proche de Londres. De nombreux dangers les guettent : outre les affams, il y a aussi les Cureurs, des humains survivalistes non infectés dont la seule règle consiste... à ne pas en avoir, pour survivre à tout prix au désastre.

Le parallèle avec Vongozero est évident : dans les deux romans, un groupe de personnes sont dans la quête dangereuse d’un « ailleurs » salvateur, une terre promise qui, pour les personnages du roman de Carey, n’est pas seulement susceptible de sauver leur vie, mais aussi (espère Caldwell) celle de l’humanité.

Comme dans Vongozero, la force du roman de Carey tient en grande partie à l’évolution de chacun des personnages. Cadwell, la scientifique qui dans la première partie de l’histoire fait preuve d’une véritable sauvagerie avec les enfants, et Melanie en particulier, mais que son obsession maladive pour la découverte d’un remède va paradoxalement finir par humaniser ; Justineau, rongée par la culpabilité et de plus en plus attachée à la petite fille malgré les dangers que celle-ci représente ; le sergent Parks, que sa relation avec Justineau va révéler très différent de la brute qu’il semble être au début de l’histoire ; et enfin Melanie dont nous assistons au fil des rencontres au développement des capacités, Melanie qui par son action va devenir le symétrique du personnage de Caldwell en donnant aux questions et aux justifications de celle-ci des réponses opposées. Celle qui a tous les dons finira-t-elle, elle aussi, par ouvrir la boîte de Pandore ? Si oui, comment ?

Un livre étonnamment fort et prenant qui, malgré sa longueur, se lit d’une traite et mêle avec habileté suspense, analyses psychologiques et questions d’éthique.

M.R. Carey nous montre avec ce roman qu’il n’est pas seulement le scénariste talentueux de X-Men et Fantastic four, mais aussi un écrivain capable de nous proposer un roman aussi magistralement écrit que passionnant.

 

Celle qui a tous les dons
M.R. Carey
Traduction : Nathalie Mège
Editions de l’Atalante (23 octobre 2014)
Collection la dentelle du cygne
442 pages.

 

Présentation de l’éditeur.

Tous les dons ne sont pas une bénédiction. Chaque matin, Melanie attend dans sa cellule qu’on l’emmène en cours. Quand on vient la chercher, le sergent Parks garde son arme braquée sur elle pendant que deux gardes la sanglent sur le fauteuil roulant. Elle dit en plaisantant qu’elle ne les mordra pas. Mais ça ne les fait pas rire.
Melanie est une petite fille très particulière…

 

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