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Publié par Jacques Teissier

Bloody Cocktail, de James M. Cain

James M. Cain, qui est avec Dashiell Hammet et Raymond Chandler le maître du roman noir américain du milieu du siècle dernier, reprend avec ce Bloody cocktail un des grands thèmes des années 50/60 : le personnage de la femme fatale.

Dans cet ultime écrit qui ne fut publié qu’après sa mort, l’auteur de « Le facteur sonne toujours deux fois » et « Assurance sur la mort » utilise ici deux des ressorts classiques de ses personnages sulfureux : l’argent et le sexe. Et il le fait avec  habileté, comme nous allons le voir.

La narratrice n’est autre que la femme fatale elle-même, Joan Medford, une superbe créature dont le mari vient de mourir dans un accident de voiture. Suspectée sans preuve par sa belle sœur et la police d’être responsable de la mort de son mari, Joan est obligée de trouver un travail qui lui permettra d’obtenir la garde de son jeune fils. Elle devient alors serveuse dans un bar dont la double spécialité et de proposer à sa clientèle essentiellement masculine et parfois fortunée, des cocktails sophistiqués servis par d’accortes jeunes femmes peu habillées. Le physique sculptural de Joan lui assure un succès immédiat et des pourboires qui font son bonheur. Très vite deux hommes très différents vont tomber sous son charme : le jeune Tom Barclay, aussi séduisant que fauché, et Earl K. White III, un richissime vieillard au cœur fragile. Tous les ingrédients sont en place pour conduire ces trois personnes vers un drame que le lecteur pressent comme inévitable, même s’il en ignore l’issue.

L’habileté de l’auteur consiste à choisir Joan comme narratrice de l’histoire. Elle donne donc sa version des évènements sans que l’on sache exactement ce qui l’a décidé à l’enregistrer. Nous découvrons à travers son récit une jeune femme qui semble un peu perdue après la mort de son mari. Faute d’argent, elle est obligée de laisser son fils à la garde d’une belle sœur qui la déteste et la croit coupable de la mort de son frère, et elle décide d’accepter un travail difficile, mais bien rémunéré dans le bar Garden of Roses.

Au fil des pages, Joan se révèle au lecteur avec toutes ses contradictions. Oui, elle a besoin d’argent. Oui elle est amoureuse du jeune et fantasque Tom. Oui, elle est fascinée par la richesse de Earl K. White III et fait tout pour que celui-ci soit amoureux d’elle au point de vouloir l’épouser.

Elle nous apparait comme une femme volontaire, obsédée par l’argent, mais pour une bonne raison : pouvoir reprendre son fils. Victime des circonstances plutôt que coupable potentielle, elle se trouve rapidement prise dans un engrenage qui la dépasse et qui va la conduire très loin.

Mais le lecteur ne manque pas de se poser quelques questions sur la raison qui pousse Joan à écrire son histoire. À qui l’écrit-elle ? Et pourquoi ? Et surtout : devons-nous croire ce qu’elle nous raconte ?

Nous aurons la réponse aux deux premières questions, et cette réponse nous donnera des indices forts pour la troisième, même si l’auteur réussit, avec une grande maitrise, à maintenir jusqu’au bout de son récit l’ambiguïté sur ce magnifique personnage de femme fatale. L’histoire va s’achever d’une façon inattendue autant qu’immorale.

Dans une postface très intéressante, l’éditeur du livre, Charles Ardai, raconte comment, vingt-cinq ans après la mort de Cain, il s’est trouvé devant une difficulté majeure quand il a voulu publier ce roman. L’auteur, perfectionniste, ayant remanié plusieurs fois celui-ci, Charles Ardai s’est trouvé devant plusieurs versions achevées et différentes du livre. Un travail passionnant pour un éditeur !

Je ne sais pas s’il a choisi la meilleure version (on peut quand même le supposer, Ardai étant un éditeur expérimenté), mais ce qui est sûr c’est que le lecteur n’oubliera pas ce beau personnage de femme séduisante, complexe, ambigüe. Une femme capable de trouver dans les rares interstices que la société fortement machiste de l’époque laissait aux femmes indépendantes, la possibilité d’arriver à ses fins inavouables par des moyens... qui l’étaient tout autant.

 

Bloody cocktail
James M. Cain
Traduction Pierre Brévignon
Éditions de l’Archipel (20 août 2014)
Collection Suspense
308 pages

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Oncle Paul 16/09/2014 17:43

Bonjour
Ce roman a ravivé quelques souvenirs, ceux de la grande période du roman noir quand les auteurs ne faisaient pas d’esbroufe. Et je pense plus particulièrement à ceux qui ont été surnommés les petits maîtres : Day Keene, Bruno Fischer, Marvin Albert, Richard Deming, William Campbell Gault, Hilary Waugh, Wade Miller, M.E. Chaber et tant d'autres que je préférais à Hammett et Chandler. C'est grave ?

Jacques 16/09/2014 18:23

Salut Paul,
je vois que tu connais aussi bien les auteurs américains que les auteurs français ! Il faudra que je me plonge dans les romans de certains des auteurs que tu cites, car je ne connais pas la plupart d'entre eux ! Bravo pour ton impressionnante érudition.